TROISIÈME PARTIE.
La paix étoit signée. Madame Elisabeth, après beaucoup de répugnance, s'étoit résolue à obéir au Roi son père. Le duc d'Albe[1] avoit été nommé pour venir l'épouser au nom du Roi catholique, et il devoit bientôt arriver. L'on attendoit le duc de Savoie, qui venoit épouser Madame, soeur du 5 Roi, et dont les noces se devoient faire en même temps. Le Roi ne songeoit qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paroître l'adresse et la magnificence de sa Cour. On proposa tout ce qui se pouvoit faire de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le Roi 10 trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seroient reçus, et dont le peuple pourroit être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du Roi, et surtout le duc de Ferrare, 15 Monsieur de Guise et Monsieur de Nemours, qui surpassoient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le Roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.[2]
On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venoit du château des Tournelles,[3] qui traversoit la rue 20 Saint-Antoine, et qui alloit rendre aux écuries royales. Il y avoit des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formoient des espèces de galeries qui faisoient un très-bel effet à la vue, et qui pouvoient contenir un nombre infini de personnes. Tous les 25 princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur étoit nécessaire pour paroître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu'ils aimoient. 30
[Page 44] Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le Roi fit une partie de paume avec Monsieur de Nemours, le chevalier de Guise et le vidame de Chartres. Les Reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entr'autres de Madame de Clèves. 5
Après que la partie fut finie, comme l'on sortoit du jeu de paume, Chastelart[1] s'approcha de la Reine Dauphine, et lui dit que le hasard lui venoit de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui étoit tombée de la poche de Monsieur de Nemours.[2] Cette Reine, qui avait toujours de la 10 curiosité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chastelart de la lui donner: elle la prit, et suivit la Reine sa belle-mère, qui s'en alloit avec le Roi pour voir travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le Roi fit amener des chevaux qu'il avoit fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne 15 fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avoient suivi. Le Roi et Monsieur de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux. Ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le Roi, recula brusquement, 20 et porta son cheval contre un pilier du manège avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenoit lui donna une appréhension et un trouble 25 qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les Reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où étoit Madame de Clèves qu'à celui où étoit Monsieur de 30 Nemours. Le coup que ce prince s'étoit donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenoient. Quand il la releva, il vit d'abord Madame de Clèves; il connut, sur [Page 45] son visage, la pitié qu'elle avoit de lui, et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en étoit touché. Il fit ensuite des remercîments aux Reines de la bonté qu'elles lui témoignoient, et des excuses de l'état où il avoit été devant elles. Le Roi lui ordonna de s'aller 5 reposer.
Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la Reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'étoit passé. Monsieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement, et comme un homme qui ne se sentoit pas de 10 l'accident qui lui étoit arrivé; il paroissoit même plus gai que de coutume, et la joie de ce qu'il croyoit avoir vu lui donnoit un air qui augmentoit encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Madame de 15 Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le Roi sortit d'un cabinet où il étoit, et, le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de Madame de Clèves, et lui dit tout bas: "J'ai reçu aujourd'hui des 20 marques de votre pitié, Madame; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne." Madame de Clèves s'étoit bien doutée que ce prince s'étoit aperçu de la sensibilité qu'elle avoit eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande douleur de 25 voir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paroître au chevalier de Guise. Elle en avoit aussi beaucoup que Monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur. 30
La Reine Dauphine, qui avoit une extrême impatience de savoir ce qu'il y avoit dans la lettre que Chastelart lui avoit donnée, s'approcha de Madame de Clèves: "Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à Monsieur de Nemours, et, [Page 46] selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connoissez l'écriture." Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves après ces 5 paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle étoit ne lui permirent pas de demeurer chez la Reine; elle s'en alla chez elle, quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avoit accoutumé 10 de se retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante; ses pensées étoient si confuses, qu'elle n'en avoit aucune distincte, et elle se trouvoit dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne connoissoit point et qu'elle n'avoit jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, 15 elle ouvrit cette lettre et la trouva telle:
"Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paroît en moi soit un effet de ma légèreté: je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre 20 infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savois, que vous avez raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même que j'aie pu ne vous en rien faire paroître. Jamais douleur n'a été pareille à la mienne: je croyois que 25 vous aviez pour moi une passion violente; je ne vous cachois plus celle que j'avois pour vous; et, dans le temps que je vous la laissois voir toute entière, j'appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse. Je 30 le sus le jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allai point. Je feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai [Page 47] à me porter mieux, je feignis encore d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j'en devois user envers vous; je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions; mais enfin je vous 5 trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paroître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s'affoiblissoit d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de 10 montrer combien je vous aimois pour en paroître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez que l'on cessoit de vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eût le plaisir d'apprendre que je savois qu'elle triomphoit 15 de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensai que je ne vous punirois pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerois qu'une légère douleur si je cessois de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il falloit que vous 20 m'aimassiez pour sentir le mal de n'être point aimé, que j'éprouvois si cruellement. Je crus que, si quelque chose pouvoit rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de vous faire voir que les miens étoient changés, mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et 25 comme si je n'eusse pas eu la force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me fut difficile à prendre! et qu'en vous revoyant elle me parut impossible à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs. L'état où j'étois encore, par ma santé, 30 me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi; néanmoins je me faisois une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire [Page 48] que je vous aimois, que vous vîtes plus tôt que je n'avois eu dessein de vous laisser voir que mes sentiments étoient changés. Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchois de vous rassurer, mais c'étoit d'une manière si forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne 5 vous aimois plus. Enfin, je fis tout ce que j'avois eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit revenir vers moi à mesure que vous voyiez que je m'éloignois de vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance: il m'a paru que vous m'aimiez mieux que vous 10 n'aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous aimois plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de moi. Mais votre retour et votre discrétion 15 n'ont pu réparer votre légèreté: votre coeur a été partagé entre moi et une autre; vous m'avez trompée, cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous comme je croyois mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous 20 êtes si surpris."
Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois sans savoir néanmoins ce qu'elle avoit lu; elle voyoit seulement que Monsieur de Nemours ne l'aimoit pas comme elle l'avoit pensé, et qu'il en aimoit d'autres, qu'il trompoit comme 25 elle. Quelle vue et quelle connoissance pour une personne de son humeur, qui avoit une passion violente, qui venoit d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeoit indigne, et à un autre qu'elle maltraitoit pour l'amour de lui! Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! Quelles 30 réflexions sur les conseils que sa mère lui avoit donnés! Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré Monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avoit eue de lui [Page 49] avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours! Elle trouvoit qu'elle auroit mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connoissoit la bonté, et qui auroit eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en étoit indigne, qui la trompoit, qui la sacrifioit peut-être, et qui ne 5 pensoit à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et de vanité; enfin elle trouva que tous les maux qui lui pouvoient arriver et toutes les extrémités où elle se pouvoit porter étoient moindres que d'avoir laissé voir à Monsieur de Nemours qu'elle l'aimoit, et de connoître qu'il en aimoit 10 une autre. Tout ce qui la consoloit étoit de penser au moins qu'après cette connoissance elle n'avoit plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle seroit entièrement guérie de l'inclination qu'elle avoit pour ce prince.
Elle ne pensa guère à l'ordre que Madame la Dauphine 15 lui avoit donné de se trouver à son coucher; elle se mit au lit, et feignit de se trouver mal; en sorte que, quand Monsieur de Clèves revint de chez le Roi, on lui dit qu'elle étoit endormie. Mais elle étoit bien éloignée de la tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre 20 chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avoit entre les mains.
Madame de Clèves n'étoit pas la seule personne dont cette lettre troubloit le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avoit perdue, et non pas Monsieur de Nemours, en étoit 25 dans une extrême inquiétude. Il avoit passé tout le soir chez Monsieur de Guise, qui avoit donné un grand souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la Cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avoit une sur 30 lui plus jolie que toutes celles qui avoient jamais été écrites. On le pressa de la montrer; il s'en défendit. Monsieur de Nemours soutint qu'il n'en avoit point, et qu'il ne parloit que par vanité. Le Vidame lui répondit qu'il poussoit sa [Page 50] discrétion à bout; que néanmoins il ne montreroit pas la lettre, mais qu'il en liroit quelques endroits qui feroient juger que peu d'hommes en recevoient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement. On lui en fit la guerre[1]; mais il 5 parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience, pour voir s'il n'y avoit point laissé la lettre qui lui manquoit.
Comme il la cherchoit encore, un premier valet de chambre de la Reine le vint trouver, pour lui dire que l'on avoit dit 10 chez la Reine qu'il étoit tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant qu'il étoit au jeu de paume; que l'on avoit raconté une grande partie de ce qui étoit dans la lettre; que la Reine avoit témoigné beaucoup de curiosité de la voir; qu'elle l'avoit envoyé demander à un de ses gentilshommes 15 servants; mais qu'il avoit répondu qu'il l'avoit laissée entre les mains de Chastelart.
Le Vidame sortit à l'heure même[2] pour aller chez un gentilhomme qui étoit ami intime de Chastelart. Il le fit lever, quoique l'heure fut extraordinaire, pour aller demander 20 cette lettre, sans dire qui étoit celui qui la demandoit et qui l'avoit perdue. Chastelart, qui avoit l'esprit prévenu[3] qu'elle étoit à Monsieur de Nemours, et que ce prince étoit amoureux de Madame la Dauphine, ne douta point que ce ne fut lui qui la faisoit redemander. Il répondit, avec une maligne 25 joie, qu'il avoit remis la lettre entre les mains de la Reine Dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres; elle augmenta l'inquiétude qu'il avoit déjà, et y en joignit encore de nouvelles. Après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devoit faire, il trouva qu'il 30 n'y avoit que Monsieur de Nemours qui pût lui aider à sortir de l'embarras où il étoit.
Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne commençoit qu'à paroître. Ce prince dormoit d'un [Page 51] sommeil tranquille; ce qu'il avoit vu le jour précédent de Madame de Clèves ne lui avoit donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres, et lui demanda si c'étoit pour se venger de ce qu'il lui avoit dit pendant le souper qu'il 5 venoit troubler son repos. Le Vidame lui fit bien juger par son visage qu'il n'y avoit rien que de sérieux au sujet qui l'amenoit. "Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dit-il. J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlois hier au soir; il m'est d'une conséquence extrême 10 que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étoient dans le jeu de paume, ou elle tomba hier; vous y étiez aussi, et je vous demande en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. Je vous prie, continua le Vidame, écoutez-moi 15 sérieusement. Par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; et, d'un autre côté, je m'attire une haine implacable qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus." 20
"Je ne puis entendre tout ce que vous me dites, répondit Monsieur de Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenoit à vous ne sont pas entièrement faux."
"Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; 25 et plût à Dieu qu'ils le fussent! Je ne me trouverois pas dans l'embarras où je me trouve. Mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre.
"Depuis que je suis à la Cour, la Reine m'a toujours 30 traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avois eu lieu de croire qu'elle avoit de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avoit rien de particulier, et je n'avois jamais songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du [Page 52] respect.[1] J'étois même fort amoureux de Madame de Thémines[2]: il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé, et je l'étois. Il y a près de deux ans que, comme la Cour étoit à Fontainebleau,[3] je me trouvai deux ou trois fois en conversation 5 avec la Reine à des heures où il y avoit très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisoit, et qu'elle entroit dans tout ce que je disois. Un soir que le Roi et toutes les dames s'étoient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avoit pas voulu aller, parce qu'elle s'étoit 10 trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle. Elle descendit au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre. 'Je veux vous parler, me dit-elle, et vous verrez, par ce que 15 je veux vous dire, que je suis de vos amies.' Elle s'arrêta à ces paroles, et, me regardant fixement: 'Vous êtes amoureux, continua-t-elle, et, parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous 20 observe; on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse; on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber.' Voyez, je vous prie, quel piége me tendoit la Reine, et combien il étoit difficile 25 de n'y pas tomber. Elle vouloit savoir si j'étois amoureux, et, en ne me demandant point de qui je l'étois, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m'ôtoit la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein. 30
"Ainsi, je pris le parti de ne rien avouer à la Reine, et de l'assurer, au contraire, qu'il y avoit très-longtemps que j'avois abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvois espérer de l'être, parce que je les trouvois quasi [Page 53] toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avoit que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. 'Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la Reine; je sais le contraire de ce que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien 5 cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous 10 me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de ma vie.'
"Au bout des deux jours que la Reine m'avoit donnés, comme j'entrois dans la chambre où toutes les dames étoient 15 au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me surprit: 'Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?'--'Oui, Madame, lui répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.'--'Venez ce soir, à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, 20 et j'achèverai de vous donner mes ordres.'
"Je fis une profonde révérence, sans rien répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avoit marquée. Je la trouvai dans la galerie où étoit son secrétaire et quelqu'unes de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi 25 et me mena à l'autre bout de la galerie. 'Hé bien! me dit-elle, est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire, et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez sincèrement?'--'C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je 30 n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour aucune femme de la Cour.'--'Je le veux croire, répartit la Reine, parce que je le souhaite; et je le souhaite parce que [Page 54] je désire que vous soyez entièrement attaché à moi. Je vous choisis pour vous confier tous mes chagrins et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres. Je souffre en apparence sans beaucoup de peine l'attachement du Roi pour la duchesse de Valentinois; mais 5 il m'est insupportable. Elle gouverne le Roi; elle le trompe; elle me méprise; tous mes gens sont à elle. La Reine ma belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le maréchal de Saint-André est un jeune favori audacieux qui n'en use pas mieux avec moi que 10 les autres. Le détail de mes malheurs vous feroit pitié. Je n'ai osé jusqu'ici me fier à personne; je me fie à vous: faites que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation.'
"Les yeux de la Reine rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement 15 touché de la bonté qu'elle me témoignoit. Depuis ce jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.
"Cependant, Madame de Thémines me fit voir qu'elle ne m'aimoit plus, et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de 20 ne la pas tourmenter davantage et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai perdue.
"Comme je n'avois plus rien alors qui me partageât, la Reine étoit assez contente de moi; mais comme les sentiments 25 que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame de Martigues,[1] pour qui j'avois déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle étoit Villemontais, fille de la Reine Dauphine. 30 J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï: la discrétion que je lui fais paroître, et dont elle ne sait pas toutes les raisons, lui est agréable. La Reine n'a aucun soupçon sur son sujet; mais elle en a un autre qui n'est guère moins [Page 55] fâcheux. Comme Madame de Martigues est toujours chez la Reine Dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que de coutume. La Reine s'est imaginée que c'est de cette princesse que je suis amoureux. Le rang de la Reine Dauphine, qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse 5 qu'elle a au-dessus d'elle lui donnent une jalousie qui va jusques à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle ne sauroit plus cacher.
"Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai 10 perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche pour la rendre à Madame de Thémines. Si la Reine voit cette lettre, elle connoîtra que je l'ai trompée, et que, presque dans le temps que je la trompois pour Madame de Thémines, je trompois Madame de Thémines pour une autre: jugez 15 quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de Madame la Dauphine: elle croira que Chastelart a reconnu l'écriture de cette Reine, et que la lettre est d'elle; elle 20 s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie est peut-être elle-même; enfin il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de Madame de Martigues; qu'assurément Madame la Dauphine 25 lui montrera cette lettre, qu'elle croira écrite depuis peu. Ainsi je serai également brouillé et avec la personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que je dois le plus craindre. Voyez, après cela, si je n'ai pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, 30 et de vous demander en grâce de l'aller retirer des mains de Madame la Dauphine."
"La proposition que vous me faites est un peu extraordinaire, dit Monsieur de Nemours, et mon intérêt particulier [Page 56] m'y peut faire trouver des difficultés; mais, de plus, si l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paroît difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne."
"Je croyois vous avoir appris, répondit le Vidame, que l'on a dit à la Reine Dauphine que c'étoit de la vôtre qu'elle 5 étoit tombée."
"Comment, reprit brusquement Monsieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvoit faire auprès de Madame de Clèves, l'on a dit à la Reine Dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette 10 lettre!"
"Oui, reprit le Vidame, on le lui a dit, et ce qui a fait cette méprise, c'est qu'il y avoit plusieurs gentilshommes des Reines dans une des chambres du jeu de paume où étoient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été 15 querir. En même temps la lettre est tombée; ces gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru qu'elle étoit à vous et les autres à moi. Chastelart, qui l'a prise, et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avoit donnée à la Reine Dauphine, comme une lettre qui 20 étoit à vous; et ceux qui en ont parlé à la Reine ont dit par malheur qu'elle étoit à moi; ainsi vous pouvez faire aisément ce que je souhaite et m'ôter de l'embarras où je suis."
Monsieur de Nemours se mit à rêver profondément, et le Vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie: "Je 25 crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtresse; et je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous aimez que cette lettre s'adresse à moi et non pas à vous. Voilà un billet de Madame d'Amboise, qui est amie de Madame de Thémines, et à qui 30 elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue. Mon nom est sur le billet, et ce qui est dedans prouve, sans aucun doute, que la lettre que l'on me [Page 57] redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment et d'aller dès ce matin chez Madame la Dauphine." 5
Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet de Madame d'Amboise; néanmoins, son dessein n'étoit pas de voir la Reine Dauphine, et il trouvoit qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutoit pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à Madame de Clèves, 10 et il ne pouvoit supporter qu'une personne qu'il aimoit si éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une autre.
Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvoit être éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderoit pas à avoir 15 l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire si une affaire de conséquence ne l'y obligeoit. Madame de Clèves étoit encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées qu'elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise lorsqu'on lui dit que Monsieur de Nemours la 20 demandoit. L'aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit lui parler.
Ce prince ne fut pas blessé de ce refus; une marque de froideur, dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalousie, 25 n'étoit pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de Monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venoit de celui de Madame sa femme; qu'il étoit bien fâché de ne la pas pouvoir entretenir, parce qu'il avoit à lui parler d'une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en 30 peu de mots à Monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et Monsieur de Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son [Page 58] étonnement de voir entrer Monsieur de Nemours conduit par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissoit d'une lettre où l'on avoit besoin de son secours pour les intérêts du Vidame; qu'elle verroit avec Monsieur de Nemours ce qu'il y avoit à faire; et que pour lui, il s'en 5 alloit chez le Roi, qui venoit de l'envoyer querir.
Monsieur de Nemours demeura seul auprès de Madame de Clèves, comme il le pouvoit souhaiter. "Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si Madame la Dauphine ne vous a point parlé d'une lettre que Chastelart lui remit hier 10 entre les mains."
"Elle m'en a dit quelque chose, répondit Madame de Clèves; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé." 15
"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, il n'y est pas nommé; néanmoins, elle s'adresse à lui, et il lui est très-important que vous la retiriez des mains de Madame la Dauphine."
"J'ai peine à comprendre, reprit Madame de Clèves, 20 pourquoi il lui importe que cette lettre ne soit pas vue, et pourquoi il faut la redemander sous son nom."
"Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit Monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous apprendrez des choses si importantes 25 pour Monsieur le Vidame, que je ne les aurois pas même confiées à Monsieur le prince de Clèves si je n'avois eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir."
"Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire seroit inutile, répondit Madame de Clèves avec un air 30 assez sec, et il vaut mieux que vous alliez trouver la Reine Dauphine, et que, sans chercher de détours,[1] vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous."
[Page 59] L'aigreur que Monsieur de Nemours voyoit dans l'esprit de Madame de Clèves lui donnoit le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et balançoit son impatience de se justifier. "Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à Madame la Dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette 5 lettre, et elle s'adresse à Monsieur le Vidame."
"Je le crois, répliqua Madame de Clèves; mais on a dit le contraire à la Reine Dauphine, et il ne lui paroîtra pas vraisemblable que les lettres de Monsieur le Vidame tombent de vos poches: c'est pourquoi, à moins que vous n'ayez 10 quelque raison que je ne sais point à cacher la vérité à la Reine Dauphine, je vous conseille de la lui avouer."
"Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il; la lettre ne s'adresse pas à moi, et, s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas Madame la Dauphine; mais, Madame, 15 comme il s'agit en ceci de la fortune de Monsieur le Vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui sont même dignes de votre curiosité."
Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle étoit prête à l'écouter, et Monsieur de Nemours lui conta le plus 20 succinctement qu'il lui fût possible tout ce qu'il venoit d'apprendre du Vidame. Quoique ce fussent des choses propres à donner de l'étonnement et à être écoutées avec attention, Madame de Clèves les entendit avec une froideur si grande, qu'il sembloit qu'elle ne les crût pas véritables ou qu'elles 25 lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation jusqu'à ce que Monsieur de Nemours lui parla du billet de Madame d'Amboise, qui s'adressoit au Vidame de Chartres, et qui étoit la preuve de tout ce qu'il lui venoit de dire. Comme Madame de Clèves savoit que cette femme 30 étoit amie de Madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que lui disoit Monsieur de Nemours, qui lui fit penser que la lettre ne s'adressoit peut-être pas à lui. Cette pensée la tira tout d'un coup et malgré elle de la [Page 60] froideur qu'elle avoit eue jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisoit sa justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en pouvoit connoître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de regarder le dessus pour voir s'il s'adressoit au vidame de Chartres, et de le lire 5 tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandoit étoit la même qu'elle avoit entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et, comme on persuade aisément une vérité agréable, il convainquit 10 Madame de Clèves qu'il n'avoit point de part à cette lettre.
Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où étoit le Vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les moyens de le secourir. Elle s'étonna du procédé de la Reine; elle avoua à Monsieur de Nemours 15 qu'elle avoit la lettre; enfin, sitôt qu'elle le crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les mêmes choses qu'elle sembloit d'abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu'il ne falloit point rendre la lettre à la Reine Dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à Madame 20 de Martigues, qui connoissoit l'écriture de Madame de Thémines, et qui auroit aisément deviné, par l'intérêt qu'elle prenoit au Vidame, qu'elle s'adressoit à lui. Ils trouvèrent aussi qu'il ne falloit pas confier à la Reine Dauphine tout ce qui regardoit la Reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, 25 sous le prétexte des affaires de son oncle, entroit avec plaisir à garder tous les secrets que Monsieur de Nemours lui confioit.
Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du Vidame, et la liberté où il se trouvoit de l'entretenir lui eût 30 donné une hardiesse qu'il n'avoit encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à Madame de Clèves que la Reine Dauphine lui ordonnoit de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut contraint de se retirer. Il alla trouver le Vidame, pour lui [Page 61] dire qu'après l'avoir quitté il avoit pensé qu'il étoit plus à propos de s'adresser à Madame de Clèves, qui étoit sa nièce, que d'aller droit à Madame la Dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire approuver ce qu'il avoit fait, et pour en faire espérer un bon succès. 5
Cependant Madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la Reine.[1] À peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit approcher, et lui dit tout bas: "Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La 10 Reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que c'est le vidame de Chartres qui l'a laissée tomber; vous savez qu'elle y prend quelque intérêt. Elle a fait chercher cette lettre; elle l'a fait demander à Chastelart; il a dit qu'il me l'avoit donnée: on me l'est venu demander, 15 sur le prétexte que c'étoit une jolie lettre, qui donnoit de la curiosité à la Reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez; j'ai cru qu'elle s'imagineroit que je vous l'avois mise entre les mains à cause du Vidame votre oncle, et qu'il y auroit une grande intelligence entre lui et moi. Il m'a déjà paru 20 qu'elle souffroit avec peine qu'il me vît souvent; de sorte que j'ai dit que la lettre étoit dans les habits que j'avois hier, et que ceux qui en avoient la clef étoient sortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et que je la lise avant que de l'envoyer, 25 pour voir si je n'en connoîtrai point l'écriture."
Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avoit pensé. "Je ne sais, Madame, comment vous ferez, répondit-elle, car Monsieur de Clèves, à qui je l'avois donnée à lire, l'a rendue à Monsieur de Nemours, qui est 30 venu, dès ce matin, le prier de vous la redemander. Monsieur de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avoit, et il a eu la foiblesse de céder aux prières que Monsieur de Nemours lui a faites de la lui rendre."
[Page 62] "Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, repartit Madame la Dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette lettre à Monsieur de Nemours: puisque c'étoit moi qui vous l'avois donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que voulez-vous que 5 je dise à la Reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? Elle croira, et avec apparence, que cette lettre me regarde, et qu'il y a quelque chose entre le Vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que cette lettre soit à Monsieur de de Nemours." 10
"Je suis très-affligée, répondit Madame de Clèves, de l'embarras que je vous cause: je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de Monsieur de Clèves, et non pas la mienne."
"C'est la vôtre, répliqua Madame la Dauphine, de lui 15 avoir donné la lettre; et il n'y a que vous de femme au monde[1] qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait."
"Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua Madame de Clèves; mais songez à réparer ma faute, et non pas à 20 l'examiner."
"Ne vous souvenez-vous point à peu près de ce qui est dans cette lettre?" dit alors la Reine Dauphine.
"Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une fois." 25
"Si cela est, reprit Madame la Dauphine, il faut que vous alliez tout à l'heure la faire écrire d'une main inconnue; je l'enverrai à la Reine: elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue; quand elle le feroit, je soutiendrai toujours que c'est celle que Chastelart m'a donnée, et il n'oseroit dire le 30 contraire."
Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle pensa qu'elle enverroit querir Monsieur de Nemours pour ravoir la lettre même, afin de la faire copier [Page 63] mot à mot, et d'en faire à peu près imiter l'écriture, et elle crut que la Reine y seroit infailliblement trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras de Madame la Dauphine, et le pria d'envoyer chercher Monsieur de Nemours. On le chercha; il vint en diligence. 5 Madame de Clèves lui dit tout ce qu'elle avoit déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre; mais Monsieur de Nemours répondit qu'il l'avoit déjà rendue au vidame de Chartres, qui avoit eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors du péril qu'il avoit couru, qu'il l'avoit renvoyée 10 à l'heure même à l'amie de Madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un nouvel embarras; et enfin, après avoir bien consulté, ils résolurent de faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler: on donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya 15 tous les gens de Monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence n'étoit pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour Madame de Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la rassuroient en quelque sorte sur ses scrupules: elle ne sentoit que le 20 plaisir de voir Monsieur de Nemours; elle en avoit une joie pure et sans mélange qu'elle n'avoit jamais sentie; cette joie lui donnoit une liberté et un enjouement dans l'esprit que Monsieur de Nemours ne lui avoit jamais vus, et qui redoubloient son amour. Comme il n'avoit point eu encore 25 de si agréables moments, sa vivacité en étoit augmentée; et, quand Madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisoit que l'interrompre et lui dire des choses plaisantes.[1] Madame de Clèves entra dans le même 30 esprit de gaieté; de sorte qu'il y avoit déjà longtemps qu'ils étoient enfermés, et on étoit déjà venu deux fois de la part de la Reine Dauphine pour dire à Madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils n'avoient pas encore fait la moitié de la lettre.
[Page 64] Monsieur de Nemours étoit bien aise de faire durer un temps qui lui étoit si agréable, et oublioit les intérêts de son ami. Madame de Clèves ne s'ennuyoit pas, et oublioit aussi les intérêts de son oncle. Enfin, à peine à quatre heures la lettre étoit-elle achevée; et elle étoit si mal, et 5 l'écriture dont on la fit copier ressembloit si peu à celle que l'on avoit eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la Reine n'eût guère pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connoître: aussi n'y fut-elle pas trompée. Quelque soin que l'on prît de lui persuader que cette lettre s'adressoit à 10 Monsieur de Nemours, elle demeura convaincue, non seulement qu'elle étoit au vidame de Chartres, mais elle crut que la Reine Dauphine y avoit pris part, et qu'il y avoit quelque intelligence entre eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avoit pour cette princesse, qu'elle 15 ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France.[1]
Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle; leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la conjuration d'Amboise,[2] où il se trouva embarrassé. 20
Après qu'on eut envoyé la lettre à Madame la Dauphine, Monsieur de Clèves et Monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura seule, et, sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda 25 avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle étoit le soir d'avec celui où elle se trouvoit alors; elle se remit devant les yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avoit fait paroître à Monsieur de Nemours tant qu'elle avoit cru que la lettre de Madame de Thémines s'adressoit à lui; quel 30 calme et quelle douceur avoit succédé à cette aigreur sitôt qu'il l'avoit persuadée que cette lettre ne le regardoit pas. Quand elle pensoit qu'elle s'étoit reproché comme un crime, le jour précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité [Page 65] que la seule compassion pouvoit avoir fait naître, et que, par son aigreur, elle lui avoit fait paroître des sentiments de jalousie qui étoient des preuves certaines de passion, elle ne se reconnoissoit plus elle-même. Quand elle pensoit encore que Monsieur de Nemours voyoit bien qu'elle 5 connoissoit son amour; qu'il voyoit bien que, malgré cette connoissance, elle ne le traitoit pas plus mal en présence même de son mari; qu'au contraire, elle ne l'avoit jamais regardé si favorablement; qu'elle étoit cause que Monsieur de Clèves l'avoit envoyé querir, et qu'ils venoient de passer 10 une après-dînée ensemble en particulier, elle trouvoit qu'elle étoit d'intelligence avec Monsieur de Nemours[1]; qu'elle trompoit le mari du monde qui méritoit le moins d'être trompé; et elle étoit honteuse de paroître si peu digne d'estime aux yeux même de son amant. Mais ce qu'elle 15 pouvoit moins supporter que tout le reste étoit le souvenir de l'état où elle avoit passé la nuit, et les cuisantes douleurs que lui avoit causées la pensée que Monsieur de Nemours aimoit ailleurs, et qu'elle étoit trompée.
Et elle avoit ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles 20 de la défiance et de la jalousie; elle n'avoit pensé qu'à se défendre d'aimer Monsieur de Nemours, et elle n'avoit point encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avoit donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux 25 sur le hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elle n'avoit jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il étoit peu vraisemblable qu'un homme comme Monsieur de Nemours, qui avoit toujours fait paroître tant de légèreté 30 parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle trouva qu'il étoit presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion. "Mais, quand je le pourrois être, disoit-elle, qu'en veux-je faire? Veux-je la souffrir? [Page 66] Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans une galanterie? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves? Veux-je me manquer à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne 5 malgré moi; toutes mes résolutions sont inutiles: je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut m'arracher de la présence de Monsieur de Nemours; il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse 10 paroître mon voyage; et, si Monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à vouloir en savoir les raisons, peut-être lui ferois-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre." Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez elle, sans aller savoir de Madame la Dauphine ce qui étoit 15 arrivé de la fausse lettre du Vidame.
Quand Monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle vouloit aller à la campagne, qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle avoit besoin de prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paroissoit d'une beauté qui ne lui persuadoit pas que 20 ses maux fussent considérables, se moqua d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oublioit que les noces des princesses et le tournoi s'alloient faire, et qu'elle n'avoit pas trop de temps pour se préparer à y paroître avec la même magnificence que les autres femmes. 25 Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que, pendant qu'il iroit à Compiègne[1] avec le Roi, elle allât à Colomiers, qui étoit une belle maison à une journée[2] de Paris, qu'ils faisoient bâtir avec soin. Monsieur de Clèves y consentit. Elle y alla 30 dans le dessein de n'en pas revenir sitôt, et le Roi partit pour Compiègne, où il ne devoit être que peu de jours.
Monsieur de Nemours avoit eu bien de la douleur de n'avoir point revu Madame de Clèves depuis cette après-dînée [Page 67] qu'il avoit passée avec elle si agréablement, et qui avoit augmenté ses espérances. Il avoit une impatience de la revoir qui ne lui donnoit point de repos, de sorte que, quand le Roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur, la duchesse de Mercoeur,[1] qui étoit à la campagne, assez 5 près de Colomiers. Il proposa au Vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette proposition, et Monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir Madame de Clèves, et d'aller chez elle avec le Vidame.
Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et 10 ne pensa qu'à les divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils étoient à la chasse à courir le cerf, Monsieur de Nemours s'égara dans la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devoit tenir pour s'en retourner, il sut qu'il étoit proche de Colomiers. À ce mot de Colomiers, 15 sans faire aucune réflexion, et sans savoir quel étoit son dessein, il alla à toute bride[2] du côté qu'on le lui montroit. Il arriva dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisoient vers le château. Il trouva, au bout de ces routes, un pavillon 20 dont le dessous étoit un grand salon accompagné de deux cabinets, dont l'un étoit ouvert sur un jardin de fleurs qui n'étoit séparé de la forêt que par des palissades, et le second donnoit sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se seroit arrêté à en regarder la beauté, 25 sans qu'il vît venir par cette allée du parc Monsieur et Madame de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Comme il ne s'étoit pas attendu à trouver Monsieur de Clèves, qu'il avoit laissé auprès du Roi, son premier mouvement le porta à se cacher: il entra dans le 30 cabinet qui donnoit sur le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui étoit ouverte sur la forêt; mais voyant que Madame de Clèves et son mari s'étoient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuroient [Page 68] dans le parc, et qu'ils ne pouvoient venir à lui sans passer dans le lieu où étoient Monsieur et Madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui donnoit plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux. 5
Il entendit que Monsieur de Clèves disoit à sa femme: "Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne, et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste 10 que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction."
"Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé; mais le tumulte de la Cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est 15 impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos."
"Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes, chez vous et dans la Cour, d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrois 20 plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi."
"Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle avec un embarras qui augmentoit toujours; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous pouviez y 25 demeurer j'en aurois beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais."
"Ah! Madame, s'écria Monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour 30 souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire."
Il la pressa longtemps de les lui apprendre, sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière [Page 69] qui augmentoit encore la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis, tout d'un coup prenant la parole et le regardant: "Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le 5 dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la Cour."
"Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria Monsieur de Clèves; je n'oserois vous le dire de peur de vous 10 offenser."
Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé: "Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas." 15
"Hé bien! Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la Cour, et que je veux éviter les périls où 20 se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la Cour, ou si j'avois encore Madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le 25 parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour 30 un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez."
Monsieur de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il [Page 70] n'avoit pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: "Ayez pitié de moi vous-même, Madame, lui dit-il; 5 j'en suis digne, et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paroissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde[1]; mais aussi je me 10 trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre; elle dure encore: je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un 15 autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre coeur? Je m'étois consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché, par la pensée qu'il étoit incapable de l'être; 20 cependant un autre a fait ce que je n'ai pu faire; j'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant: mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me console même comme votre amant. 25 La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini; vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité 30 que jamais une femme ait donnée à son mari; mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter."
"Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; [Page 71] je suis résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme."
"Ne craignez point, Madame, reprit Monsieur de Clèves; je connois trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa 5 femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non pas s'en plaindre; et, encore une fois, Madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir."
"Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu 10 que je vous ai fait n'a pas été par foiblesse; et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher."
Monsieur de Nemours ne perdoit pas une parole de cette conversation; et ce que venoit de dire Madame de Clèves 15 ne lui donnoit guère moins de jalousie qu'à son mari. Il étoit si éperdument amoureux d'elle, qu'il croyoit que tout le monde avoit les mêmes sentiments. Il étoit véritable aussi qu'il avoit plusieurs rivaux; mais il s'en imaginoit encore davantage, et son esprit s'égaroit à chercher celui 20 dont Madame de Clèves vouloit parler. Il avoit cru bien des fois qu'il ne lui étoit pas désagréable, et il avoit fait ce jugement sur des choses qui lui parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût donné une passion qui devoit être bien violente pour avoir recours à un remède 25 si extraordinaire. Il étoit si transporté qu'il ne savoit quasi ce qu'il voyoit, et il ne pouvoit pardonner à Monsieur de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachoit.
Monsieur de Clèves faisoit néanmoins tous ses efforts 30 pour le savoir; et, après qu'il l'en eut pressée inutilement: "Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de [Page 72] faire; contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore qu'aucune de mes actions n'a fait paroître mes sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser."
"Ah! Madame, reprit tout d'un coup Monsieur de Clèves, 5 je ne vous saurois croire.[1] Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce portrait qui m'étoit si cher, et qui m'appartenoit si légitimement. Vous n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu 10 vous a jusqu'ici garantie du reste."
"Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeoit à vous faire? Fiez-vous à mes paroles: c'est par un assez grand prix que 15 j'achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait; il est vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paroître que je le voyois, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne m'a encore osé dire." 20
"Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimoit, reprit Monsieur de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données?"
"Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-même de les avoir 25 remarqués, et qui ne m'ont que trop persuadée de ma foiblesse."
"Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste: refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous offensez pas pourtant si je 30 vous les demande."
Dans ce moment, plusieurs de leurs gens, qui étoient demeurés dans les allées, vinrent avertir Monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venoit le chercher de la part du Roi, [Page 73] pour lui ordonner de se trouver le soir à Paris. Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à sa femme, sinon qu'il la supplioit de venir le lendemain, et qu'il la conjuroit de croire que, quoiqu'il fût affligé, il avoit pour elle une tendresse et une estime dont elle devoit être 5 satisfaite.
Lorsque ce prince fut parti, que Madame de Clèves demeura seule, qu'elle regardoit ce qu'elle venoit de faire, elle en fut si épouvantée, qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'étoit ôté elle-même 10 le coeur et l'estime de son mari, et qu'elle s'étoit creusé un abîme dont elle ne sortiroit jamais. Elle se demandoit pourquoi elle avoit fait une chose si hasardeuse, et elle trouvoit qu'elle s'y étoit engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvoit point 15 d'exemple, lui en faisoit voir tout le péril.
Mais quand elle venoit à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, étoit le seul qui la pouvoit défendre contre Monsieur de Nemours, elle trouvoit qu'elle ne devoit point se repentir, et qu'elle n'avoit point trop hasardé. Elle passa 20 toute la nuit pleine d'incertitude, de trouble et de crainte; mais enfin le calme revint dans son esprit; elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritoit si bien, qui avoit tant d'estime et tant d'amitié pour elle, et qui venoit de lui en donner encore des 25 marques par la manière dont il avoit reçu ce qu'elle lui avoit avoué.
Cependant Monsieur de Nemours étoit sorti du lieu où il avoit entendu une conversation qui le touchoit si sensiblement, et s'étoit enfoncé dans la forêt. Ce qu'avoit dit 30 Madame de Clèves de son portrait lui avoit redonné la vie, en lui faisant connoître que c'étoit lui qu'elle ne haïssoit pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut pas longue, quand il fit cette réflexion que la même chose qui [Page 74] lui venoit d'apprendre qu'il avoit touché le coeur de Madame de Clèves, le devoit persuader aussi qu'il n'en recevroit jamais nulle marque, et qu'il étoit impossible d'engager une personne qui avoit recours à un remède si extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir réduite à cette 5 extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez Madame de Mercoeur. Il y 10 arriva à la pointe du jour. Il fut assez embarrassé de rendre compte de ce qui l'avoit retenu; il s'en démêla le mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le Vidame.
Ce prince étoit si rempli de sa passion, et si surpris de 15 ce qu'il avoit entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant, il tourna la conversation sur l'amour; il exagéra le plaisir d'être amoureux 20 d'une personne digne d'être aimée; il parla des effets bizarres de cette passion; et enfin, ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui donnoit l'action de Madame de Clèves, il la conta au Vidame, sans lui nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais 25 il la conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration, que le Vidame soupçonna aisément que cette histoire regardoit ce prince.
Cependant Monsieur de Clèves étoit allé trouver le Roi, le coeur pénétré d'une douleur mortelle. Il arriva au Louvre, 30 et le Roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avoit choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avoit cru que personne ne s'acquitteroit mieux que lui de cette commission, et que personne aussi ne feroit tant d'honneur à la [Page 75] France que Madame de Clèves. Monsieur de Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devoit, et le regarda même comme une chose qui éloigneroit sa femme de la Cour, sans qu'il parût de changement dans sa conduite: néanmoins, le temps de ce départ étoit encore trop éloigné 5 pour être un remède à l'embarras où il se trouvoit. Il écrivit à l'heure même à Madame de Clèves pour lui apprendre ce que le Roi venoit de lui dire, et il lui manda encore qu'il vouloit absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il l'ordonnoit, et, lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent 10 tous deux dans une tristesse extraordinaire.
Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le plus digne de ce qu'elle avoit fait. "Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus de force et plus de vertu que vous ne pensez; ce 15 n'est point aussi la crainte de l'avenir qui m'afflige: je ne suis affligé que de vous voir pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner."
"Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous en parlant: épargnez-moi, je vous en conjure, 20 de si cruelles conversations; réglez ma conduite, faites que je ne voie personne; c'est tout ce que je vous demande; mais trouvez bon que je ne vous parle plus d'une chose qui me fait paroître si peu digne de vous, et que je trouve si indigne de moi." 25
"Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il: j'abuse de votre douceur et de votre confiance; mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurois vivre. Je ne vous 30 demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours, ou le chevalier de Guise."
[Page 76] "Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous donnerai aucun lieu par mes réponses de diminuer ni de fortifier vos soupçons; mais, si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me donnerez un embarras qui paroîtra aux yeux de tout le monde. Au nom de Dieu, continua-t-elle, 5 trouvez bon que, sur le prétexte de quelque maladie, je ne voie personne."
"Non, Madame, répliqua-t-il: on démêleroit bientôt que ce seroit une chose supposée; et, de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même; c'est le chemin que mon coeur me conseille 10 de prendre, et la raison me le conseille aussi: de l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrois vous en prescrire."
Monsieur de Clèves ne se trompoit pas: la confiance qu'il 15 témoignoit à sa femme la fortifioit davantage contre Monsieur de Nemours, et lui faisoit prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte n'auroit pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la Reine Dauphine à son ordinaire; mais elle évitoit la présence et les yeux de Monsieur de 20 Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il avoit de se croire aimé d'elle. Il ne voyoit rien dans ses actions qui ne lui persuadât le contraire. Il ne savoit quasi si ce qu'il avoit entendu n'étoit pas un songe, tant il y trouvoit peu de vraisemblance. La seule chose qui l'assuroit 25 qu'il ne s'étoit pas trompé étoit l'extrême tristesse de Madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour la cacher. Peut-être que des regards et des paroles obligeantes n'eussent pas tant augmenté l'amour de Monsieur de Nemours que faisoit cette conduite austère. 30
Un soir que Monsieur et Madame de Clèves étoient chez la Reine, quelqu'un dit que le bruit couroit que le Roi nommeroit encore un grand seigneur de la Cour pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avoit les [Page 77] yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce seroit peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avoit point été émue de ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'étoit 5 celui dont elle craignoit la présence; et, voulant s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la Reine, où étoit le Roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venoit d'apprendre que ce seroit Monsieur de Nemours qui iroit 10 avec eux en Espagne.
Le nom de Monsieur de Nemours, et la pensée d'être exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage, en présence de son mari, donna un tel trouble à Madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher, et, voulant y donner d'autres 15 raisons: "C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de ce prince: il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire choisir quelque autre."
"Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit Monsieur de 20 Clèves, qui vous fait appréhender que Monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurois appris d'une autre femme par la joie qu'elle en auroit eue. Mais ne craignez point: ce que je viens de vous dire n'est 25 pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne croyois déjà que trop." Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter, par sa présence, l'extrême embarras où il voyoit sa femme.
Monsieur de Nemours entra dans cet instant, et remarqua 30 d'abord l'état où étoit Madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il n'osoit, par respect, lui demander ce qui la rendoit plus rêveuse que de coutume. La voix de Monsieur de Nemours la fit revenir, et, le regardant [Page 78] sans avoir entendu ce qu'il venoit de lui dire, pleine de ses propres pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle: "Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos."
"Hélas, madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop! De quoi pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler; 5 je n'ose même vous regarder; je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paroître que j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?"
Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à 10 Monsieur de Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avoit fait en toute sa vie. Elle le quitta sans lui répondre, et s'en revint chez elle, l'esprit plus agité qu'elle ne l'avoit jamais eu. Son mari s'aperçut aisément de l'augmentation de son embarras; il vit qu'elle craignoit qu'il ne lui parlât 15 de ce qui s'étoit passé. Il la suivit dans un cabinet où elle étoit entrée.
"Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il; je ne vous dirai rien qui puisse vous déplaire. Je vous demande pardon de la surprise que je vous ai faite tantôt: j'en suis assez puni 20 par ce que j'ai appris. Monsieur de Nemours étoit de tous les hommes celui que je craignois le plus. Je vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous, pour l'amour de vous-même, et, s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un 25 homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre coeur lui préfère."
Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée, 30 et fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.
[Page 79] Les préparatifs pour le mariage de Madame étoient achevés. Le duc d'Albe arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes les cérémonies qui se pouvoient faire dans une pareille occasion. Le Roi attendit lui-même le duc à la première porte du Louvre avec les deux 5 cents gentilshommes servants, et le Connétable[1] à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du Roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le Roi l'en empêcha, et le fit marcher à son côté jusque chez la Reine et chez Madame, à qui le duc d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son 10 maître. Il alla ensuite chez Madame Marguerite, soeur du Roi, lui faire les compliments de Monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriveroit dans peu de jours. L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe et au prince d'Orange,[2] qui l'avoit accompagné, les beautés 15 de la Cour.
Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari, qui lui commanda absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminoit encore davantage étoit l'absence de Monsieur 20 de Nemours. Il étoit allé au devant de Monsieur de Savoie; et, après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir presque toujours auprès de lui pour lui aider à toutes les choses qui regardoient les cérémonies de ses noces; cela fit que Madame de Clèves ne rencontra pas ce prince aussi 25 souvent qu'elle avoit accoutumé, et elle s'en trouvoit dans quelque sorte de repos.
Peu de jours avant celui que l'on avoit choisi pour la cérémonie du mariage, la Reine Dauphine donnoit à souper au Roi son beau-père et à la duchesse de Valentinois. 30 Madame de Clèves, qui étoit occupée à s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva un gentilhomme qui la venoit querir de la part de Madame la Dauphine. Comme elle entra dans sa chambre, cette [Page 80] princesse lui cria de dessus son lit, où elle étoit, qu'elle l'attendoit avec une grande impatience.
"Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre chose que par l'envie de me voir." 5
"Vous avez raison, lui répliqua la Reine Dauphine; mais, néanmoins, vous devez m'en être obligée: car je veux vous apprendre une aventure que je suis assurée que vous serez bien aise de savoir."
Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et, par 10 bonheur pour elle, elle n'avoit pas le jour au visage.[1] "Vous savez, lui dit cette Reine, l'envie que nous avions de deviner ce qui causoit le changement qui paroît au duc de Nemours; je crois le savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument amoureux et fort aimé d'une des plus 15 belles personnes de la Cour."
Ces paroles, que Madame de Clèves ne pouvoit s'attribuer, puisqu'elle ne croyoit pas que personne sût qu'elle aimoit ce prince, lui causèrent une douleur qu'il est aisé de s'imaginer. "Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive 20 surprendre d'un homme de l'âge de Monsieur de Nemours, et fait comme il est."
"Ce n'est pas aussi, reprit Madame la Dauphine, ce qui vous doit étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime Monsieur de Nemours ne lui en a jamais donné aucune 25 marque, et que la peur qu'elle a eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la Cour. Et c'est Monsieur de Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis."
Si Madame de Clèves avoit eu d'abord de la douleur par 30 la pensée qu'elle n'avoit aucune part à cette aventure, les dernières paroles de Madame la Dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit, pendant [Page 81] que la Reine continuoit de parler, si occupée de ce qu'elle disoit, qu'elle ne prenoit pas garde à cet embarras. Lorsque Madame de Clèves fut un peu remise: "Cette histoire ne me paroît guère vraisemblable, Madame, répondit-elle, et je voudrois bien savoir qui vous l'a contée." 5
"C'est Madame de Martigues, répliqua Madame la Dauphine, qui l'a apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux: il la lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même. Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et ne 10 lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame de Chartres n'en doute point."
Comme la Reine Dauphine achevoit ces paroles, quelqu'un s'approcha du lit. Madame de Clèves étoit tournée d'une sorte qui l'empêchoit de voir qui c'étoit; mais elle n'en 15 douta pas, lorsque Madame la Dauphine se récria avec un air de gaîté et de surprise: "Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est."
Madame de Clèves connut bien que c'étoit le duc de Nemours, comme ce l'étoit en effet. Sans se tourner de son 20 côté, elle s'avança avec précipitation vers Madame la Dauphine, et lui dit tout bas qu'il falloit bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avoit confiée au vidame de Chartres, et que ce seroit une chose capable de les brouiller. Madame la Dauphine lui répondit en riant qu'elle étoit trop 25 prudente, et se retourna vers Monsieur de Nemours. Il étoit paré pour l'assemblée du soir; et prenant la parole avec cette grâce qui lui étoit si naturelle: "Je crois, Madame, dit-il, que je puis penser sans témérité que vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein 30 de me demander quelque chose, et que Madame de Clèves s'y oppose."
"Il est vrai, répondit Madame la Dauphine; mais je n'aurai pas pour elle la complaisance que j'ai accoutumé [Page 82] d'avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas celui qui êtes amoureux et aimé d'une femme de la Cour qui vous cache sa passion avec soin, et qui l'a avouée à son mari."
Le trouble et l'embarras de Madame de Clèves étoit au 5 delà de tout ce que l'on peut s'imaginer; et si la mort se fût présentée pour la tirer de cet état, elle l'auroit trouvée agréable. Mais Monsieur de Nemours étoit encore plus embarrassé, s'il est possible: le discours de Madame la Dauphine, dont il avoit lieu de croire qu'il n'étoit pas haï, 10 en présence de Madame de Clèves, qui étoit la personne de la Cour en qui elle avoit le plus de confiance, et qui en avoit aussi le plus en elle, lui donnoit une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyoit Madame de Clèves par 15 sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnoit de le haïr, lui causèrent un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. Madame la Dauphine voyant à quel point il étoit interdit. "Regardez-le, regardez-le, dit-elle à Madame de Clèves, et jugez si cette aventure n'est pas la sienne." 20
Cependant Monsieur de Nemours, revenant de son premier trouble, et voyant l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un coup de son esprit et de son visage.
"J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris 25 et plus affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avois confiée. Je pourrai m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air tranquille qui ôta quasi à Madame la Dauphine les soupçons qu'elle venoit d'avoir: il 30 m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre importance. Mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le Vidame ne peut pas dire qu'elle me regarde, puisque je lui [Page 83] ai dit le contraire. La qualité d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé, je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner."
Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à Madame la Dauphine qui eût du rapport à ce qu'il lui avoit fait 5 paroître en d'autres temps, afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avoit pu avoir. Elle crut bien aussi entendre ce qu'il disoit; mais sans y répondre, elle continua à lui faire la guerre de son embarras.
"J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt 10 de mon ami, et par les justes reproches qu'il me pourroit faire d'avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime; je sais seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre. 15
"Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua Madame la Dauphine, puisqu'il est aimé?"
"Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne qui auroit une véritable passion pût la découvrir à son mari? Cette personne ne connoît pas sans doute 20 l'amour, et elle a pris pour lui une légère reconnoissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne changeroit pas son état contre celui du plus 25 heureux amant du monde."
"Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit Madame la Dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas vous dont vous parlez. Il ne s'en faut guère continua-t-elle, que je ne sois de l'avis de Madame de Clèves, qui 30 soutient que cette aventure ne peut être véritable."
"Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit Madame de Clèves, qui n'avoit point encore parlé; et, quand il seroit possible qu'elle le fût, par où l'auroit-on pu savoir? [Page 84] Il n'y a pas d'apparence qu'une femme capable d'une chose si extraordinaire eût la foiblesse de la raconter. Apparemment son mari ne l'auroit pas racontée non plus, ou ce seroit un mari bien indigne du procédé que l'on auroit eu avec lui."
Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de Madame 5 de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer; il savoit que c'étoit le plus redoutable rival qu'il eût à détruire. "La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être davantage que l'on ne lui en a dit, peuvent faire faire bien des imprudences à un mari." 10
Madame de Clèves étoit à la dernière épreuve de sa force et de son courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle alloit dire qu'elle se trouvoit mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de Valentinois entra, qui dit à Madame la Dauphine que le Roi alloit arriver. Cette 15 Reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de Nemours s'approcha de Madame de Clèves, comme elle la vouloit suivre.
"Je donnerois ma vie, Madame, dit-il, pour vous parler un moment; mais, de tout ce que j'aurois d'important à vous 20 dire, rien ne me le paroît davantage que de vous supplier de croire que, si j'ai dit quelque chose où Madame la Dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des raisons qui ne la regardent pas."
Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre Monsieur 25 de Nemours; elle le quitta sans le regarder, et se mit à suivre le Roi, qui venoit d'entrer. Comme il y avoit beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu où elle n'avoit pas la force de demeurer, et feignant de ne 30 se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.
Monsieur de Clèves vint au Louvre, et fut étonné de n'y pas trouver sa femme: on lui dit l'accident qui lui étoit arrivé. Il s'en retourna à l'heure même, pour apprendre de [Page 85] ses nouvelles; il la trouva au lit, et il sut que son mal n'étoit pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle étoit dans une tristesse si excessive qu'il en fut surpris: "Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il; il me paroît que vous avez quelque autre douleur que celle 5 dont vous vous plaignez."
"J'ai la plus sensible affliction que je pouvois jamais avoir, répondit-elle. Quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire, ou, pour mieux dire, folle, que j'ai eue en vous? Ne méritois-je pas le secret? Et, quand je ne 10 l'aurois pas mérité, votre propre intérêt ne vous y engageoit-il pas? Falloit-il que la curiosité de savoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule[1] curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle 15 imprudence. Les suites en sont aussi fâcheuses qu'elles pouvoient l'être; cette aventure est sue, et on me la vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt."
"Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous 20 m'accusez d'avoir conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la chose est sue. Je ne me justifie pas de l'avoir redite: vous ne le sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce que l'on vous a dit de quelque autre." 25
"Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. 30 Madame la Dauphine vient de me conter toute cette aventure; elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de Monsieur de Nemours."
"Monsieur de Nemours! s'écria Monsieur de Clèves avec [Page 86] une action qui marquoit du transport et du désespoir. Quoi! Monsieur de Nemours sait que vous l'aimez, et que je le sais!"
"Vous voulez toujours choisir Monsieur de Nemours plutôt qu'un autre, répliqua-t-elle; je vous ai dit que je ne vous 5 répondrois jamais sur vos soupçons. J'ignore si Monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans cette aventure, et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au vidame de Chartres, et lui a dit qu'il la savoit d'un de ses amis, qui ne lui avoit pas nommé la personne. Il faut que cet ami de 10 Monsieur de Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de vous éclaircir."
"A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit Monsieur de Clèves, et voudroit-on éclaircir ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on 15 souhaiteroit de se cacher à soi-même? Songez plutôt, Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous 20 plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie."
"N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre?" 25
L'aveu que Madame de Clèves avoit fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle nioit si fortement de s'être confiée à personne, que Monsieur de Clèves ne savoit que penser. D'un autre côté, il étoit assuré de n'avoir rien redit; c'étoit une chose que l'on ne pouvoit 30 avoir devinée; elle étoit sue: ainsi il falloit que ce fût par l'un des deux. Mais ce qui lui causoit une douleur violente étoit de savoir que ce secret étoit entre les mains de quelqu'un, et qu'apparemment il seroit bientôt divulgué.
[Page 87] Madame de Clèves pensoit à peu près les mêmes choses; elle trouvoit également impossible que son mari eût parlé et qu'il n'eût pas parlé: ce qu'avoit dit Monsieur de Nemours, que la curiosité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, lui paroissoit se rapporter si juste à l'état de Monsieur 5 de Clèves, qu'elle ne pouvoit croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminoit à croire que Monsieur de Clèves avoit abusé de la confiance qu'elle avoit en lui. Ils étoient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, 10 et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu'ils avoient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne l'avoient encore eu.
Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. 15 Monsieur de Clèves avoit épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adoroit touchée de passion pour un autre. Il ne lui restoit plus de courage; il croyoit même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étoient si vivement blessés. Il ne 20 savoit plus que penser de sa femme; il ne voyoit plus quelle conduite il lui devoit faire prendre, ni comment il se devoit conduire lui-même; et il ne trouvoit de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une incertitude très-longues, voyant qu'il devoit bientôt s'en aller 25 en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver Madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissoit pas de démêler entre eux qui avoit manqué au secret; mais qu'il s'agissoit de faire voir que l'histoire que l'on avoit 30 contée étoit une fable où elle n'avoit aucune part; qu'il dépendoit d'elle de le persuader à Monsieur de Nemours et aux autres; qu'elle n'avoit qu'à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu'elle devoit avoir pour un homme qui lui [Page 88] témoignoit de l'amour; que, par ce procédé, elle lui ôteroit aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne falloit point s'affliger de tout ce qu'il auroit pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisoit paroître aucune foiblesse, toutes ses pensées se détruiroient aisément; 5 et que, surtout, il falloit qu'elle allât au Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.
Après ces paroles, Monsieur de Clèves quitta sa femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle étoit contre 10 Monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouveroit aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paroître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, 15 comme elle devoit porter la robe de Madame la Dauphine, et que c'étoit une chose où elle avoit été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y avoit pas moyen d'y renoncer sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer 20 et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle étoit agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se présentoit à elle avec le plus de violence étoit d'avoir sujet de se plaindre de Monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvoit 25 douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres; il l'avoit avoué, et elle ne pouvoit douter aussi, par la manière dont il avoit parlé, qu'il ne sût que l'aventure la regardoit. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'étoit devenue l'extrême discrétion de ce prince, dont 30 elle avoit été si touchée?
Cependant, ce prince n'étoit pas dans un état plus tranquille. L'imprudence qu'il avoit faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence, [Page 89] lui donnoient un déplaisir mortel. Il ne pouvoit se représenter sans être accablé l'embarras, le trouble et l'affliction où il avoit vu Madame de Clèves. Il étoit inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui, bien que galantes par elles-mêmes, lui paroissoient dans ce 5 moment grossières et peu polies, puisqu'elles avoient fait entendre à Madame de Clèves qu'il n'ignoroit pas qu'elle étoit cette femme qui avoit une passion violente, et qu'il étoit celui pour qui elle l'avoit. Tout ce qu'il eût pu souhaiter eût été une conversation avec elle; mais il trouvoit 10 qu'il la devoit craindre plutôt que de la désirer.
"Qu'aurois-je à lui dire? s'écrioit-il. Irois-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connoître? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimois? Commencerai-je 15 à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paroître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserois-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue? Par où pourrois-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de 20 Madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchoit, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être 25 aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde; mais, si j'avois perdu ce bonheur sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me seroit une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis 30 fait auprès d'elle."
Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à Madame de Clèves lui venoit toujours dans l'esprit. Il songea à en [Page 90] trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais enfin il trouva qu'après la faute qu'il avoit faite, et de l'humeur dont elle étoit, le mieux qu'il pût faire étoit de lui témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osoit se présenter devant elle, et 5 d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avoit pour lui pourroient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avoit faite, de peur de fortifier ses soupçons.
Les fiançailles de Madame, qui se faisoient le lendemain, 10 et le mariage, qui se faisoit le jour suivant, occupoient tellement toute la Cour, que Madame de Clèves et Monsieur de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la Dauphine ne parla même qu'en passant à Madame de Clèves de la conversation qu'elles 15 avoient eue avec Monsieur de Nemours, et Monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'étoit passé, de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avoit imaginé.
Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le 20 bal, toute la maison royale alla coucher à l'Évêché,[1] comme c'étoit la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'étoit jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or, mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avoit une couronne fermée sur la tête. Le 25 prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy,[2] où il étoit logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'Évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église. On monta 30 sur l'échafaud qui étoit préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l'Évêché, et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au Palais, où se faisoit le festin.
[Page 91] Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servoit au Roi de grand-maître[1]; Monsieur le prince de Condé, de panetier[2]; et le duc de Nemours d'échanson.[3] Après que les tables furent levées, le bal commença; il fut interrompu par des ballets et par des machines[4] extraordinaires; on le 5 reprit ensuite, et enfin, après minuit, le Roi et toute la Cour s'en retourna au Louvre. Quelque triste que fût Madame de Clèves, elle ne laissa pas de paroître aux yeux de tout le monde, et surtout aux yeux de Monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il n'osa lui parler, quoique l'embarras 10 de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse, et une crainte si respectueuse de l'approcher, qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet 15 sur le coeur de Madame de Clèves.
Enfin le jour du tournoi arriva. Les Reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avoient été destinés. Les quatres tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisoient le 20 plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.
Le Roi n'avoit point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il portoit toujours à cause de Madame de Valentinois, qui étoit veuve. Monsieur de Ferrare et toute sa suite avoient du jaune et du rouge. Monsieur de Guise 25 parut avec de l'incarnat[5] et du blanc; on ne savoit d'abord par quelle raison il avoit ces couleurs, mais on se souvint que c'étoient celles d'une belle personne qu'il avoit aimée pendant qu'elle étoit fille, et qu'il aimoit encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire paroître. Monsieur de Nemours 30 avoit du jaune et du noir[6]; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à la deviner: elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimoit le jaune, et qu'elle étoit fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvoit [Page 92] mettre. Ce prince crut pouvoir paroître avec cette couleur sans indiscrétion, puisque, Madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvoit soupçonner que ce fût la sienne.
Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent paroître. Quoique le Roi fût le meilleur 5 homme de cheval de son royaume, on ne savoit à qui donner l'avantage.[1] Monsieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ses actions qui pouvoit faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que Madame de Clèves. Sitôt qu'elle le vit paroître au bout de la lice, elle sentit une 10 émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince, elle avoit de la peine à cacher sa joie lorsqu'il avoit heureusement fourni sa carrière.[2]
Sur le soir, comme tout étoit presque fini, et que l'on étoit près de se retirer, le malheur de l'État fit que le Roi voulut 15 encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery,[3] qui étoit extrêmement adroit, qu'il se mît sur la lice.[4] Le comte supplia le Roi de l'en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s'aviser; mais le Roi, quasi en colère, lui fit dire qu'il le vouloit absolument. La Reine 20 manda au Roi qu'elle le conjuroit de ne plus courir, qu'il avoit si bien fait qu'il devoit être content, et qu'elle le supplioit de revenir auprès d'elle. Il répondit que c'étoit pour l'amour d'elle qu'il alloit courir encore, et entra dans la barrière.[5] 25 Elle lui renvoya Monsieur de Savoie, pour le prier une seconde fois de venir; mais tout fut inutile. Il courut, les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l'oeil, et y demeura. Ce prince tomba du coup. Ses écuyers, et Monsieur de Montgomery, qui étoit un des maréchaux de camp, coururent à lui. Ils furent 30 étonnés de le voir si blessé; mais le Roi ne s'étonna point: il dit que c'étoit peu de chose, et qu'il pardonnoit au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée [Page 93] à la joie. Sitôt que l'on eut porté le Roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable. Monsieur le Connétable se souvint dans ce moment de la prédiction que l'on avoit faite au Roi, qu'il seroit tué dans un combat singulier, et il ne douta point que 5 la prédiction ne fût accomplie.
Le Roi d'Espagne, qui étoit lors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui étoit un homme d'une grande réputation; mais il jugea le Roi sans espérance.
Une Cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés 10 n'étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; néanmoins, tous les mouvements étoient cachés, et l'on ne paroissoit occupé que de l'unique inquiétude de la santé du Roi. Les Reines, les princes et les princesses ne sortoient presque point de son antichambre. 15
Madame de Clèves, sachant qu'elle étoit obligée d'y être, qu'elle y verroit Monsieur de Nemours, qu'elle ne pourroit cacher à son mari l'embarras que lui causoit cette vue, connoissant aussi que la seule présence de ce prince le justifioit à ses yeux, et détruisoit toutes ses résolutions, prit le parti 20 de feindre d'être malade. La Cour étoit trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son mal étoit faux ou véritable. Son mari seul pouvoit en connoître la vérité; mais elle n'étoit pas fâchée qu'il la connût: ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement 25 qui se préparoit; et, remplie de ses propres pensées, elle avoit toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde étoit chez le Roi. Monsieur de Clèves venoit à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservoit avec elle le même procédé qu'il avoit toujours eu, hors que, quand ils 30 étoient seuls, il y avoit quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avoit point reparlé de tout ce qui s'étoit passé, et elle n'avoit pas eu la force, et n'avoit pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.
[Page 94] Monsieur de Nemours, qui s'étoit attendu à trouver quelques moments à parler à Madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du Roi se trouvoit si considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut 5 la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d'autant plus admirable qu'il perdoit la vie par un accident si malheureux, qu'il mouroit à la fleur de son âge, heureux, et adoré de ses peuples.[1] La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec Monsieur de Savoie, sans 10 cérémonie.
L'on peut juger en quel état étoit la duchesse de Valentinois. La Reine ne permit point qu'elle vît le Roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries de la couronne qu'elle avoit en garde. Cette duchesse s'enquit 15 si le Roi étoit mort; et, comme on lui répondit que non: "Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains." Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de 20 Nemours conduisirent au Louvre la Reine-Mère, le Roi et la Reine sa femme. Monsieur de Nemours conduisoit la Reine-Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que c'étoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir 25 qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment.
Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le Connétable vint au Louvre, et fut reçu du Roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le Roi 30 appela Messieurs de Guise, et lui dit devant eux qu'il lui conseilloit de se reposer; que les finances et le commandement des armées étoient donnés, et que, lorsqu'il auroit besoin de ses conseils, il l'appelleroit auprès de sa personne. [Page 95] Il fut reçu de la Reine-Mère encore plus froidement que du Roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avoit dit au feu Roi que ses enfants ne lui ressembloient point. Le Roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; 5 ses plaintes furent inutiles: on l'éloigna de la Cour sous prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au Roi de Navarre une fausse lettre du Roi d'Espagne qui l'accusoit de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; 10 enfin on lui inspira le dessein de s'en aller. La Reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Madame Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi il ne demeura personne à la Cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise. 15
Quoique ce fût une chose fâcheuse pour Monsieur de Clèves de ne pas conduire Madame Elisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre, par la grandeur de celui qu'on lui préféroit; mais il regrettoit moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'étoit une chose qui 20 éloignoit sa femme de la Cour sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner.
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