Chapitre 13
Le jour de la noce était arrivé. Marthe avait voulu que la cérémonie eût lieu à midi, contre l’usage, à Kamennoï-Ostrow, dans la jolie petite église qui borde la route.
Tout se passa dans l’ordre ; à une heure de l’après-midi, les nouveaux époux étaient revenus chez M. Milaguine, où le déjeuner les attendait, à la mode anglaise. Le repas terminé, Marthe échangea sa somptueuse toilette blanche contre un costume de voyage en soie grise. La voiture de voyage, doublée de satin blanc comme pour une impératrice, traînée par six chevaux blancs harnachés de pompons et de rosettes blanches, s’arrêta devant le perron. Après les adieux d’usage, la jeune princesse s’arracha aux bras de son père et de Nastia, qui pleuraient comme deux fontaines.
— Nous vous attendons dans huit jours, dit-elle pour les consoler.
Pendant que Nastia promenait sur ses yeux bouffis son petit mouchoir roulé en tampon, tout trempé de ses pleurs et collé par les sucreries, la correcte Pauline, qui avait arboré ses plus belles larmes, ses pleurs de cérémonie, ceux qu’on essuie avec un mouchoir bordé de dentelle, murmurait en allemand tout un chapelet de félicitations à l’épaulette du prince Oghérof. Celui-ci avait bien autre chose en tête. Une fois, étourdi par ce bruit monotone, il fouilla machinalement dans sa poche pour lui donner un sou, puis, s’apercevant de sa méprise, il balbutia quelques paroles inintelligibles accompagnées d’un vague sourire de condoléance.
— Allons, allons, dit-il à M. Milaguine, pardonnez-moi de vous enlever si brusquement votre fille ; mais, si nous nous attardons, nous ne pourrons pas arriver avant la nuit.
Il avança la main, Marthe y appuya la sienne et s’assit dans la voiture. Au moment où elle s’enfonçait dans les coussins de satin blanc, une vision passa devant ses yeux. Elle vit Michel malade, mourant, mort, sur un lit d’auberge, les yeux fermés, la face rigide…
— Je suis mariée, se dit-elle, tout est fini. Et son cœur se serra, dur comme une pierre, dans son corsage de soie.
Quelques mots de tendresse à ceux qu’elle quittait, un dernier baiser à Nastia qui grimpait dans la voiture comme un petit chat, puis le prince s’assit à côté d’elle ; la portière se referma avec bruit, les chevaux partirent ; – elle se pencha pour voir les siens une fois encore.
— Adieu, maison paternelle, pensa Marthe avec un soupir vite étouffé.
Le prince lui prit doucement la main.
— Tu es à moi, maintenant, lui dit-il à voix basse : je t’adore !
Marthe ne répondit pas. Une tristesse inexprimable l’envahissait comme une marée montante qui devait la submerger. Le prince parla longtemps, puis un silence se fit.
Le soleil baissait, et les ombres des grands arbres s’allongeaient sur la route. Leur destination était une maison de campagne que possédait Oghérof au bord du lac Ladoga. Cinq heures de voiture devaient suffire pour les y amener. Les rayons obliques du soleil entraient par une des portières et jetaient des reflets argentés dans les plis du satin de la voiture.
Marthe réfléchissait : elle ne savait pas ce que c’était que le mariage ; – si elle l’eût su, elle fût morte plutôt que de donner à un homme autre que Michel le droit de la tutoyer… Mais elle ne se repentait jamais, – et c’était maintenant chose faite.
La route était déserte ; les chevaux, qu’on venait de relayer, trottaient d’un pas égal et rapide ; le prince saisit tout à coup sa jeune épouse dans ses bras, et, cherchant ses lèvres :
— Tu m’aimes, n’est-ce pas ? lui dit-il.
— J’aimerai mon mari, répondit Marthe pâle d’angoisse, mais résolue à tenir son serment d’épousée.
À cette heure même, Michel, arrivé à Genève par le train de l’après-midi, maudissait les chemins de fer suisses, qui ne vont guère le jour et pas du tout la nuit. Condamné à perdre encore douze heures, il avait gravi le Grand-Sacconex pour tromper son ennui, et il regardait le mont Blanc éclairé par le soleil couchant.
Le triple sommet de neige le fascinait ; deux ou trois fois il avait voulu descendre, et toujours il était remonté pour voir encore cette blancheur immaculée que les derniers rayons teintaient d’un rose indiciblement tendre et pur… Il ne pouvait en détacher ses yeux ; ses désirs franchissaient le Salève et les vallées ; il aurait voulu embrasser d’une étreinte les cimes neigeuses, si molles, si douces, – si inaccessibles.
— C’est comme Marthe ! dit-il soudain, le cœur plein d’elle à déborder, elle est inaccessible comme la neige des Alpes… mais ses joues se sont rosées parfois…
Il n’acheva pas sa pensée ; son cœur rêva doucement de la bien-aimée absente, bien longtemps après que le mont Blanc ne fut plus qu’un fantôme effacé dans l’azur sombre du ciel plein d’étoiles.
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