‹ La princesse OghérofChapitre 13 sur 39 · Chapitre 12

Chapitre 12

Le pas décisif une fois franchi, Marthe alla résolument devant elle. Le temps qui la séparait de son mariage était très court ; le prince était très impatient, et elle voulait être partie avant le retour possible de Michel.

Ces trois semaines d’intervalle s’écoulèrent avec une rapidité qui lui laissait à peine le temps de penser. La saison d’été, qui disperse les Pétersbourgeois aux quatre vents du ciel, la dispensa de beaucoup de visites ; cependant, le trousseau aidant, il en resta assez pour la fatiguer et lui faire regarder le jour du départ comme un véritable soulagement.

De temps en temps un choc violent la rejetait dans le passé qu’elle répudiait de toutes ses forces ; un jour, entre autres, elle fit sa visite de fiançailles à la vieille madame Avérief, qui habitait Tsarskoé-Sélo pendant l’été.

Celle-ci reçut les fiancés avec l’extrême bonne grâce qui caractérisait tous les actes de sa vie ; mais, à la fin de la collation qu’elle leur avait offerte, elle emmena Marthe dans sa chambre à coucher, pour causer un peu, disait-elle.

Madame Avérief fit asseoir Marthe dans la grande pièce, assombrie par des rideaux verts ; les arbres du jardin semblaient vouloir y pénétrer à travers les vitres ; les tentures sombres, le grand lit recouvert de damas vert foncé, les tapis, les meubles antiques noircis par un long usage, donnaient à cette chambre un aspect mystérieux. Tout au fond, la lampe brûlait devant une haute armoire en encoignure, pleine d’images d’or et d’argent rehaussées de pierres précieuses.

Marthe s’assit dans un vaste fauteuil pendant que la vieille dame cherchait dans ses tiroirs avec un trousseau de clefs sonnantes. Il faisait frais dans cet asile où le soleil ne pénétrait jamais ; une vague odeur de parfums anciens, d’encens vieilli, de roses fanées, s’exhalait de toutes ces choses vénérables et semblait porter avec elle la paix des souvenirs endormis. Marthe, silencieuse, sentait peu à peu son cœur se détendre. Un grand portrait en pied du général Avérief Ier, celui qui avait été tué à Varna, faisait face au lit ; les yeux de la veuve, depuis trente-deux ans, n’avaient cessé de s’y fixer au réveil. Marthe le regarda un moment, puis, sans qu’elle sût pourquoi, une émotion douce et triste à la fois s’empara d’elle.

Madame Avérief, qui avait trouvé ce qu’elle cherchait, regardait la jeune fille de ses yeux pénétrants. Marthe rencontra son regard et rougit.

— Voici, mon enfant, dit-elle, ce que j’ai mis de côté pour vous le jour où vous avez eu seize ans ; – elle déposa un écrin sur les genoux de la jeune fiancée ; – j’ai le pareil, mais avec des saphirs, pour la femme future de Michel.

Marthe regarda madame Avérief bien en face ; le vieux visage s’était fait impénétrable. Elle jeta un coup d’œil sur les pierreries et formula un aimable remerciement.

— Et puis, reprit la vieille dame, voici un médaillon que j’avais donné à votre mère lors de son mariage. Quand votre père la perdit, il me le remit en mémoire d’elle ; – ce souvenir vous revient de droit. Son portrait y est encore.

Marthe, émue, souleva le couvercle de diamants et reconnut sa mère dans la fleur de ses dix-huit ans, dans la beauté majestueuse dont elle avait hérité. Son remerciement, plein de sensibilité, cette fois, prouva à la vieille dame qu’elle venait de rouvrir le cœur que le nom de Michel avait imprudemment fermé l’instant d’auparavant.

— Puissiez-vous être plus longtemps et aussi heureuse que votre mère, et que moi… ! ajouta-t-elle en suivant le regard de la jeune fille qui était retourné au grand portrait.

— Oui, continua-t-elle, j’ai été veuve de bonne heure ; mais, quand on s’est bien aimé, la mort même ne sépare pas complètement, et j’ai bien aimé mon mari… Marthe avait baissé les yeux. – Aimerez-vous le vôtre ?

— Certainement… fit Marthe à voix basse, sans oser la regarder.

— C’est que j’avais rêvé autre chose : les vieilles femmes aiment à former des projets, vous le savez, mon enfant ; je m’étais imaginé que vous m’appartiendriez un jour…

Marthe se leva, les yeux flamboyants. Elle éteignit son regard sur-le-champ ; mais madame Avérief avait compris qu’il y avait là quelque mystère, et elle se promit de s’en expliquer avec Michel.

— Rêvasserie de vieillesse, dit-elle en souriant et en attirant Marthe dans ses bras. Recevez pourtant, ma chère enfant, la bénédiction d’une vieille femme qui aimera la princesse Oghérof tout comme elle a chéri Marthe Milaguine.

L’étreinte était si cordiale, l’accent si sympathique, que Marthe émue lui rendit ses caresses. Mais elle fut troublée tout le jour.

Le soir même, en rentrant, elle montra ses nouveaux bijoux à sa sœur.

— Tu n’as pas vu Serge ? lui dit celle-ci, qui ne laissait jamais échapper une occasion de parler de son bon ami.

— Non, il est au camp, répondit Marthe distraite.

— Et Michel, on n’en a pas de nouvelles ?

— Non…

Ce « non » fut sec comme la détente d’un fusil à pierre.

— Sais-tu, Marthe, dit Nastia en s’approchant de sa sœur les bras ouverts pour la caresser, j’aime bien le prince Oghérof, – et puis il m’a fait de si beaux cadeaux ! – mais, pour beau-frère, j’aurais mieux aimé Michel.

— Pourquoi ? fit Marthe embarrassée devant cette fillette déjà grande, qui la regardait attentivement.

— Parce que c’est un Avérief, murmura Nastia tout bas, en mangeant sa sœur de baisers.

Marthe ne comprit pas, et se contenta de hausser les épaules. Elle ne comprit que plus tard.

Elle eut un troisième assaut à subir, mais celui-là plus rude, en raison de la franchise d’allures de l’assaillant.

L’assaillant, c’était Sophie Liakhine, sa cousine, à qui le mariage avait admirablement réussi. Du grand dadais aux allures maladroites, frisant l’impertinence, qu’elle avait épousé, elle avait fait en deux ou trois mois un homme du monde, spirituel, parlant bien, plein d’une aisance gracieuse.

Elle l’avait bien dit : Liakhine était fat par timidité, et, sa timidité passée, il était devenu pour tous ce qu’il avait été près d’elle, qui lui avait dès l’abord inspiré de la confiance par la franchise de ses manières.

— Envoyez-moi les ours de vos forêts, avait-elle dit un jour à Oghérof, qui taquinait amicalement le jeune couple ; je leur apprendrai à danser sans leur donner de coups de bâton.

Quand Sophie apprit le prochain mariage de sa cousine, elle alla la voir, l’examina attentivement et ne lui parla de rien. La visite de fiançailles se passa également sans encombre. Mais, un jour que Marthe était allée la voir seule, Sophie se planta en face d’elle, et, la regardant dans les yeux :

— Pourquoi épouses-tu Oghérof ? lui demanda-t-elle brusquement.

— Probablement parce qu’il me plaît, répondit Marthe piquée au vif.

— Oh ! ne monte pas sur tes grands chevaux, tu sais que je ne me querelle jamais avec toi. Peux-tu me dire pourquoi Michel Avérief est parti pour l’étranger ?

— Non ! répondit Marthe avec un cruel sourire de mépris.

— S’est-il préalablement querellé avec toi ?

— Encore moins ! fit la jeune fiancée avec un sourire sarcastique.

— T’a-t-il demandée en mariage et l’as-tu refusé ?

— Nenni ! Mais cet interrogatoire ferait plus d’effet au tribunal que dans cette petite chambre, dit Marthe de toute la hauteur de ses dédains.

Sophie réfléchit un instant, puis elle prit par le bras Marthe qui s’en allait, et, la forçant à se retourner :

— Tu te maries dans huit jours ? lui dit-elle.

— Oui.

— Eh bien, tâche de ne pas t’en repentir après, car il serait trop tard.

— Je ne me repens jamais de ce que j’ai fait, dit fièrement Marthe, en balayant d’un mouvement de sa traîne sur le parquet le souvenir de cette désagréable conversation.

Elle disait vrai : elle ne se repentait jamais ; une fois les choses faites, elle les acceptait comme on accepte la grêle ou la pluie. Mais combien cette résignation ne suppose-t-elle pas de douleurs secrètes !

q

Page 1