Chapitre 15
Michel était revenu à Pétersbourg quatre jours après le mariage de Marthe. En entrant chez lui, tout poudreux du voyage, il avait trouvé une lettre de sa tante Avérief qui l’attendait depuis le jour même de la noce. « Venez tout de suite, mon cher enfant, écrivait la vieille dame, ne vous attardez pas un instant, j’ai besoin de vous voir. »
La montre de Michel indiquait six heures ; le jeune homme prit juste le temps de changer de toilette, il gagna rapidement le chemin de fer, et à sept heures il était arrivé.
Au bruit de ses éperons dans l’antichambre, madame Avérief fit ce qu’elle ne faisait que pour la famille de son souverain : elle se leva et vint à la rencontre de son hôte. Très surpris de cette dérogation aux usages de la maison, Michel regarda attentivement sa tante : elle était plus pâle que de coutume et paraissait fatiguée.
— Je vous attendais depuis quelques jours, dit-elle, après les premiers compliments. Vous êtes arrivé quand ?
— Tout à l’heure, par le train de cinq heures.
— Alors, vous n’avez pas dîné ?
— Vous m’appeliez sur-le-champ, ma tante…
— C’est très bien, mon ami, dit la vieille dame touchée de cette déférence, nous allons dîner ensemble. J’ai peu mangé tantôt…
La table fut bientôt prête, mais madame Avérief ne mangea pas ; elle regardait avec des yeux de mère le jeune homme apaiser sa faim de voyageur, et sa vieille main, délicate et blanche, déposa plus d’une fois un morceau friand sur l’assiette de Michel.
Celui-ci était trop bien élevé pour demander à sa tante le motif qui lui avait fait réclamer si promptement sa présence. Il attendait qu’elle choisît elle-même le moment de s’en expliquer avec lui.
Quand il eut dîné, quand le café brûlant et embaumé eut disparu de la petite tasse en porcelaine de Sèvres, madame Avérief se leva et passa avec lui dans sa chambre à coucher. Les rayons du soleil du soir jetaient un voile de gaze d’or au sommet des tilleuls du vieux jardin désert ; tout était silence et fraîcheur au dehors ; elle s’installa dans son fauteuil et indiqua du geste une chaise à Michel. Il s’assit, toujours muet, et attendit, non sans quelque angoisse, la communication que sa tante avait à lui faire.
— Avez-vous vu quelqu’un depuis votre retour ?
— Non, ma tante, personne.
— Vos domestiques ?
— Ma vieille bonne seulement, pendant cinq minutes.
— Elle ne vous a rien dit ?
— Absolument rien de neuf.
Michel commença à avoir peur. Le visage de sa tante, souriant d’habitude, avait une expression sérieuse qui le frappa. Il n’interrogea point cependant, il était de ceux qui pensent qu’on ne saurait trop respecter la vieillesse.
— Michel, mon enfant, reprit-elle avec bonté, pourquoi êtes-vous si brusquement parti pour l’étranger, sans me prévenir ?
— Mon frère était malade et m’avait télégraphié de partir sur-le-champ.
— Vous n’êtes pas parti seul, Michel ? continua la vieille dame avec un accent de pitié qui émut singulièrement le jeune officier.
— On vous l’a dit, ma tante ? fit-il embarrassé.
— Oui. Des cancans de domestiques qui, bien malgré moi, je vous l’assure, sont venus à mes oreilles.
Michel garda le silence.
— Vous avez emmené un enfant ? reprit-elle.
— Puisque vous le savez, ma tante, je ne le nierai pas.
— On a dit qu’il était à vous, dit tristement madame Avérief.
— Et vous, ma tante, vous l’avez cru ? s’écria Michel.
Elle le calma du geste.
— Non, Michel, je ne l’ai pas cru. Cet enfant, quel qu’il soit, n’est pas à vous, – vous avez trop de respect pour vous-même.
D’un geste plein de dignité, elle tendit sa main à Michel, qui la baisa avec reconnaissance.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas ouvert à moi ? reprit-elle : j’aurais sauvegardé votre nom de tous ces commérages…
— Je n’en avais pas le droit, ma tante. Le silence m’était et il m’est encore commandé.
— Alors, vous avez bien fait, mon enfant, dit simplement madame Avérief.
Elle se tut. Le jour s’assombrissait ; dans le jardin, tout devenait gris pâle ; dans l’appartement, il faisait presque noir ; la figure blanche, encadrée de cheveux blancs, de madame Avérief se détachait vaguement sur le fond des rideaux sombres. Michel sentait un malheur approcher ; la tendresse inaccoutumée de sa parente, le mystère de cet interrogatoire qui ne menait à rien en apparence, – tout cela lui mit au cœur une inquiétude qui devint de l’angoisse en un instant.
— Ma tante, dit-il à voix basse, si quelque danger me menace, dites-le moi tout de suite ; j’aime mieux le savoir.
— Quoi que ce puisse être ? demanda la vieille dame.
— Oui, j’aurai du courage pour tout.
Elle se tut un moment, puis, posant sa main sur celle de Michel, inclinée en avant pour le recevoir dans ses bras de mère :
— Mon enfant, dit-elle, avez-vous aimé ?
— Oui, ma tante, de toute mon âme et pour toute ma vie ! répondit Michel, la tête haute, la poitrine en feu, heureux de confesser pour la première fois cet amour qu’il avait tenu jusque-là secret.
— Celle que vous aimez…
— Marthe Milaguine ! jeta Michel comme un défi au monde entier.
— Vous aimait-elle ?
— Je ne sais pas, répondit honnêtement Michel, pendant qu’au fond de son cœur une voix lui criait : tu mens, tu sais bien qu’elle t’aime !
— Vous êtes-vous querellé avec elle ?
— Non… pourquoi… ?
— Elle est mariée, dit tout bas madame Avérief.
— Mariée ! s’écria Michel.
Il se leva d’un mouvement impétueux, prêt à frapper l’impie qui lui avait volé son idole.
— Dieu te regarde, Michel, dit madame Avérief, qui s’était levée avec lui, et qui se laissa retomber épuisée dans son fauteuil : Dieu te regarde, ne pèche pas !
Le jeune homme tomba à genoux devant sa tante. Elle posa une main sur sa tête inclinée.
— Michel, lui dit-elle, je t’aime presque autant que mon petit-fils ; – je n’ai pas voulu qu’un étranger te portât ce coup ; j’ai cru qu’une parente, presque une mère, aurait une main plus compatissante pour faire une blessure et la panser… Si j’ai eu tort, blâme ta vieille tante, mais pardonne-lui.
Michel, sans répondre, plongea son visage dans les mains tremblantes qui, pleines de pitié, erraient sur ses cheveux et sur ses épaules, le caressant comme un enfant qu’on veut endormir. Elle comprit qu’elle avait bien fait et que Michel n’avait rien à lui pardonner.
— Mariée ! répéta le jeune homme après un long silence.
Il se releva et s’assit en face de sa tante.
— Dites-moi comment tout cela s’est passé.
Madame Avérief prit le récit au jour même de la fête de Marthe ; elle raconta les choses simplement, « comme elles s’étaient passées », sans réflexions ni commentaires. Ce qu’elle soupçonnait d’une cause occulte en tout ceci, elle le garda pour elle, pensant que, faute de preuves, elle n’avait pas le droit d’exciter Michel contre qui que ce fût.
Elle passa sous silence la conversation qu’elle avait eue avec Marthe, dans ce même fauteuil. À quoi bon en parler, puisque Marthe était mariée ! Ne valait-il pas mieux les séparer à jamais, ces deux cœurs qui s’étaient mal compris ? Ne valait-il pas mieux laisser succéder même la haine et le mépris à l’amour dans le cœur de Michel, que de voir souiller un jour l’honneur de deux familles ? Si ces victimes venaient à se rencontrer et à se comprendre, qu’arriverait-il ?
Elle ne chargea pas Marthe, cependant ; elle laissa le champ libre aux suppositions de son neveu ; elle ne pouvait ni ne voulait blâmer « la pauvre princesse », comme elle l’appelait elle-même. Elle sentait bien que Marthe avait cru ce qu’on avait dit de Michel lors de son départ. La jeune femme avait eu tort de le croire, mais, du moment où elle avait admis la réalité de ces suppositions, sa conduite devenait toute naturelle. « Tout pour l’honneur », disait madame Avérief, – et Marthe avait agi selon cette devise.
Quand elle eut terminé, Michel resta silencieux encore un moment, puis se leva pour partir.
— Je vous remercie du fond de l’âme, ma tante, dit-il posément, je n’oublierai jamais votre bonté pour moi. Puissé-je vous prouver un jour la vérité de ces paroles !
— Où allez-vous ? fit madame Avérief surprise de son calme.
— Je vais chez moi, me coucher, répondit-il : j’ai passé les trois dernières nuits en wagon, je suis très fatigué.
— Et qu’allez-vous faire ?
— Reprendre mon service et tâcher d’être utile dans la mesure de mes forces. Mon père est déjà ici, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Dès demain matin j’irai le voir. Mon pauvre père ! s’il avait pu venir deux mois plus tôt, cela ne serait pas arrivé… Enfin, ce qui est fait est irréparable. Bonsoir, ma tante.
— Mais vous n’allez pas…
— Tuer Oghérof ? Oh ! non. Pauvre diable, ce n’est pas sa faute s’il s’est trouvé là avec un feu d’artifice. C’était écrit ! Que voulez-vous ! Bonsoir, ma tante…
Il sortit, l’œil un peu hagard, le visage enflammé. L’air de la nuit le calma bientôt. Il rentra chez lui et se coucha. Mais il mordit bien des fois son oreiller pour étouffer ses sanglots, avant que le sommeil vînt fermer ses yeux fatigués.
q