Chapitre 16
Trois ou quatre jours après la soirée chez Isler, Oghérof revenait de la campagne, où il s’était empressé de porter à sa femme l’expression de son repentir secret sous la double forme d’un bracelet merveilleux et d’un petit chien minuscule – deux objets uniques en leur genre – disaient ceux qui les avaient vendus. Comme il débouchait sur la place d’Isaac, il se trouva face à face avec Michel.
Celui-ci s’attendait à la rencontre depuis son retour et prit un air impassible. Oghérof, enchanté de voir son camarade, dont, à vrai dire, depuis quatre mois, il avait complètement oublié l’existence, se jeta presque à son cou, le taquina amicalement sur son voyage, lui parla de ses chevaux, de son nouvel appartement, et tout à coup :
— Tu sais que je me suis marié ? lui dit-il par parenthèse.
— Je le sais, répondit tranquillement Michel. Tu as épousé mademoiselle Milaguine.
— Oui, mon cher. Quelle belle personne ! Tu étais, je crois, de ses adorateurs, n’est-ce pas ?
— Certainement, fit Michel d’un air grave.
— Eh bien ! tu peux continuer à faire ta cour. Viens-tu dîner chez Dussaux avec moi ?
— Non, merci ! j’ai beaucoup de choses à faire. Quand ramènes-tu – il hésita – ta famille en ville ?
— Nous revenons tous pour le 1er octobre. Les Milaguine sont aussi chez nous à la campagne, tu sais ?
— Non, je ne le savais pas. Au revoir.
— Tu viendras voir ma femme, dis ? après le 1er octobre ?
— Je n’y manquerai pas, dit Avérief en s’éloignant. Adieu.
Cette rencontre et les bordures que le tapissier ne venait pas à bout de rassortir à la nuance des meubles firent sortir de la tête d’Oghérof les remords qu’il avait rapportés de la campagne en trouvant sa femme si calme, si éloignée de deviner l’entraînement dont son mari s’était rendu coupable.
Les remords s’en allèrent si bien, que le lendemain il retourna chez Isler – tout seul ; – et peu à peu il prit l’habitude de faire dans l’après-midi une visite à la jolie blonde qui, disait-elle, s’ennuyait mortellement les jours qu’elle ne le voyait pas.
Marthe revint en effet le 1er octobre, mais Michel ne se présenta point chez elle. Du reste, elle ne s’en étonna pas ; elle ne pouvait supposer qu’il eût envie de la revoir. Elle se disait bien qu’un jour ou l’autre, le lendemain peut-être, ils se rencontreraient dans la rue, chez un tiers, n’importe où ; – mais à chaque jour suffit sa peine ; Marthe ne pensait à Michel que lorsqu’on parlait de lui dans la conversation, et encore elle y pensait si peu, alors, que le nom tombait dans l’oubli au moment même où il frappait son oreille.
Il fallait pourtant qu’il vînt, ce jour aussi redoutable pour Michel que pour la princesse Oghérof. Un soir, au moment où Marthe entrait chez son père pour présider à un de ses dîners fins, qu’il ne pouvait donner sans la présence de sa fille chérie, M. Milaguine lui dit tout à coup :
— À propos, j’ai rencontré tantôt Michel Avérief : il va venir.
— Ici, ce soir ? fit Marthe effarée de cette chute soudaine dans le gouffre qu’elle n’avait jamais voulu regarder.
— Oui. Cela t’étonne ?
— Non… – Elle avait déjà repris son calme : – mais, après son brusque départ pour l’étranger, sans excuse, sans explication…
— Il paraît qu’il t’avait envoyé un bouquet : es-tu sûre de ne pas l’avoir reçu ?
— Parfaitement sûre.
— C’est que le garçon qui devait l’apporter se sera trompé, ou l’aura vendu pour en boire l’argent. Il a aussi écrit de là-bas, – mais sa lettre n’est pas arrivée.
— Il y a des gens qui n’ont pas de chance, dit sèchement la princesse en s’approchant de la glace pour rattacher une boucle de sa coiffure.
Michel entra le dernier. Vingt fois il s’était dit qu’il n’irait pas chez M. Milaguine, puis il avait fini par se décider, pensant qu’aujourd’hui ou demain c’était inévitable, et qu’autant valait tout de suite.
Le salon était brillamment éclairé. Marthe avait changé d’habitudes ; au lieu de la lampe voilée qui éclairait jadis son petit refuge, elle trouvait maintenant qu’un candélabre était bien peu, et elle faisait allumer toutes les bougies lorsque M. Milaguine recevait. Elle qui évitait le bruit autrefois fuyait maintenant le silence : ses pensées lui tenaient trop compagnie lorsque le bruit extérieur n’était pas assez fort pour la distraire.
On se disposait à passer dans la salle à manger ; Michel trouva la princesse debout au milieu d’un groupe d’hommes. Vêtue d’une robe de velours violet, son collier de perles sur le corsage montant, des perles aux oreilles, elle était splendide ; sa beauté avait pris un caractère imposant dont les plus évaporés ressentaient l’influence. Au bruit des éperons, elle se tourna à demi, regarda Michel bien en face, mais une seconde seulement, et dit d’une voix dédaigneuse au jeune homme incliné devant elle :
— Bonjour, monsieur.
Ce fut tout. Michel formula d’une voix non moins nette un compliment très court – et le groupe tout entier passa dans la salle à manger.
Michel se trouva placé presque en face de Marthe : il pouvait observer tous ses mouvements, toutes les variations de sa physionomie. Il l’examina en effet : malgré la réalité positive du fait présent sous ses yeux, il ne pouvait croire que Marthe fût devenue la princesse Oghérof. Il y avait là pour lui un mystère qu’il importait de pénétrer.
La princesse était très gaie en apparence. Elle, taciturne autrefois, parlait beaucoup, riait souvent, prenait au vol une phrase détachée dans la conversation générale, renvoyait la riposte comme un volant sur une raquette, et reprenait sa causerie avec ses voisins, sans se troubler, sans perdre un moment le fil. Elle était toute rose, les yeux brillants, – parfaitement digne toujours. À la fin du dîner, elle se versa elle-même de l’eau et cassa un verre.
— Cela porte bonheur, dit en riant complaisamment M. Milaguine.
Marthe regarda furtivement Avérief. Les yeux de celui-ci, fixés sur elle depuis un moment, avaient une expression de gravité, de reproche presque.
Marthe ne put contenir son indignation : d’un mouvement rapide, elle recula sa chaise et se leva, jetant dans un piteux désarroi les plus pesants de la société, qui comptaient encore sur deux ou trois petites minutes pour siroter leur verre de vin de Hongrie.
Au salon, la rencontre devenait inévitable, sous peine d’attirer l’attention. Michel s’approcha donc de Marthe ; il allait lui adresser une phrase quelconque, lorsque celle-ci le prévint :
— Vous avez fait un voyage agréable ? lui dit-elle de cette voix brève des jours d’orage.
— Oui, je vous remercie, princesse : mon frère va beaucoup mieux, dit-il avec son calme habituel.
— J’en suis charmée. Il y a longtemps que vous êtes revenu ?
— Quatre jours après votre mariage. J’ai eu beau me hâter, je n’ai pu revenir plus tôt.
— Pourquoi vous hâter ? Le séjour de l’étranger est fort agréable ; vous avez bien fait de jouir de votre congé jusqu’à la dernière limite, puisque rien ne vous pressait ici.
Michel regarda Marthe avec une telle assurance, avec tant de reproche dans ses yeux honnêtes, que celle-ci sentit la colère la parcourir de la tête aux pieds.
— Hypocrite ! pensa-t-elle, et elle lui tourna presque le dos pour s’adresser à un vieux général poussif qui venait de se frayer un chemin jusqu’à elle à travers les meubles, « bien encombrants, de nos jours », disait-il avec mélancolie.
Et Pauline Hopfer, pendant cette courte conversation, quelles angoisses n’avait-elle pas ressenties ! Elle était retenue par M. Milaguine, qui lui parlait de sa liqueur des Iles et du curaçao centenaire contenu dans un certain flacon que l’on ne devait apporter que « penché dans son petit panier, sans le secouer, bien doucement », disait M. Milaguine en la retenant par sa robe, pendant qu’elle cherchait à lui échapper.
Enfin elle vit les jeunes gens se séparer. Le visage de Michel plus sévère encore, l’éclair d’indignation qui jaillissait des yeux de Marthe lui apprirent que, pour cette fois, le danger était conjuré.
— Mais c’est trop périlleux, se dit-elle ; il ne faut plus qu’ils puissent parler ensemble ! Et elle courut chercher la liqueur des Iles.
Vers minuit, Marthe vint embrasser sa sœur endormie, avant de rentrer chez elle, et, contre sa coutume, elle s’arrêta un instant pour causer de choses et d’autres avec Pauline.
— M. Michel est revenu… dit celle-ci d’une voix douce, les yeux baissés.
— Eh bien ? fit Marthe, mais non avec sa hauteur habituelle.
— Je ne crois pas qu’il reparte de sitôt, continua la demoiselle de compagnie.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’a plus besoin de faire de si longs voyages pour trouver à qui parler, murmura l’officieuse.
Marthe ne répondit pas. Elle froissait dans sa main droite son mouchoir qu’elle mettait en lambeaux.
— L’enfant est restée là-bas. La gouvernante a écrit à ses parents qu’elle passerait l’hiver en Italie…
— Et la mère est revenue, dit Marthe en éclatant de rire : c’est bien plus commode !…
Un mouvement de Nastia la fit se retourner. La fillette entrouvrit un œil, reconnut Marthe, lui tendit les bras et se rendormit en murmurant une phrase incompréhensible.
La princesse eut honte de ce méchant mouvement, de ces cancans de bas étage, dans la chambre de sa sœur endormie… Elle se pencha pour embrasser la jeune dormeuse, et ce baiser de sœur, presque de mère, détendit les fibres trop tendues. Elle sentit son cœur s’amollir.
— Bonsoir, Pauline, dit-elle en passant rapidement ; et elle sortit, elle avait besoin d’être seule.
Dans la voiture, elle resta longtemps, une main appuyée sur la portière, la glace baissée. Elle regardait, dans la triste nuit d’octobre, les pavés mouillés, les rares passants, la pluie froide et noire, et elle envia les misérables que leur destin condamnait à passer la nuit sans asile, sous les porches, – et qui trouveraient, avec une pierre à moitié sèche pour y poser leur tête, le lourd sommeil des malheureux abattus par la fatigue.
Michel et Marthe se rencontrèrent encore souvent : Avérief vint deux ou trois fois aux lundis de la princesse, à l’heure où le salon était plein. Oghérof l’invita vingt fois à dîner, mais le jeune homme trouva moyen d’éluder ses invitations. Marthe se dit que c’était pour ménager son temps, qu’il savait où employer. Du reste, Oghérof continua la vie de travail qu’il avait toujours menée, mais son travail, qui le tenait souvent éloigné de Marthe, consistait principalement à se procurer des loges au théâtre et à faire les courses de « ces dames ».
La princesse s’accoutuma à passer le plus clair de son temps avec sa sœur, soit chez elle, soit chez son père, et parfois M. Milaguine, en se réveillant de sa sieste, oubliait que sa fille était mariée.
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