Chapitre 21
Un soir d’octobre, vers huit heures, Michel était assis devant son bureau, révisant la comptabilité du régiment. Les chiffres s’alignaient avec précision au bout de sa plume, mais sa pensée était bien loin.
Pendant l’été, Michel avait perdu son père ; lui aussi pouvait dire : « c’est le premier chagrin qu’il me cause ». Jamais un nuage n’avait obscurci leur affection réciproque, plus tendre et plus superficielle de la part du père, plus dévouée et plus profonde du côté du fils. Le général Avérief venait rarement à Pétersbourg ; sa mort, par conséquent, ne créait aucun vide dans les habitudes matérielles du jeune officier ; – mais Michel aimait ce père absent, il lui écrivait, il recevait de lui d’énormes lettres écrites en gros caractères, sur des lignes largement espacées, où le fond était peu de chose, mais où les expressions de tendresse paternelle n’étaient pas ménagées.
Désormais Michel se sentait bien seul ; son frère était toujours à l’étranger : – l’étranger, c’est presque l’autre monde. La frontière, qui sépare les voyageurs de ceux qui restent, n’est pas une ligne purement imaginaire, le tracé d’un crayon conquérant sur une carte de géographie, un soir de bataille : c’est la rupture avec les usages, les costumes, la douce langue familière aux oreilles et dont l’accent entendu là-bas, à Paris ou à Rome, enchaîne l’exilé volontaire derrière deux hommes qu’il ne connaît pas, dont il rougirait peut-être de serrer la main, mais qu’il suit malgré lui, parce qu’ils parlent la chère langue maternelle.
Michel pensait à son père mort, à son frère absent ; – il ne pensait plus à Marthe que la nuit : le jour il restait trop troublé, trop faible, quand son image passait devant lui. Pendant qu’il l’avait sue malade, une grande angoisse avait serré son cœur : il n’avait pour ainsi dire pas vécu, attendant le coup mortel qui le frapperait en même temps que la princesse.
Puis il l’avait revue guérie, non plus rayonnante de santé et de jeunesse comme dix-huit mois auparavant, mais transfigurée par la souffrance, presque détachée de ce monde, et cependant reine toujours par son grand air, son savoir-vivre, sa beauté délicate, affinée au creuset de la douleur. Il s’était demandé de quel mal secret souffrait cette femme qu’il aimait…
De quel mal ? c’était bien simple ! De l’abandon de son mari ! Aussi était-ce à grand peine qu’il se forçait à conserver les apparences avec Oghérof.
Celui-ci ne s’apercevait de rien. Son maquignon était revenu ; par extraordinaire, il lui avait rendu son argent et repris ses chevaux ; et la vie du prince avait recommencé à couler dans l’heureuse vallée où croissent les perruques blondes, les chiens de chasse et les équipages de prix.
Michel était au plus profond de ses additions et de sa mélancolie, lorsqu’un coup de sonnette le fit tressaillir. Un pas pressé retentit dans l’antichambre, la porte s’ouvrit, et, à la lueur indécise de sa lampe de travail, le jeune homme aperçut son frère Paul qui venait à lui les bras ouverts.
Le soulagement était si grand, si inattendu, que Michel sentit des larmes lui monter à la gorge.
— Mon frère ! mon Paul ! répéta-t-il deux ou trois fois.
Puis reprenant son sang-froid, il s’assit avec son hôte sur le canapé, et les questions commencèrent.
— Voilà, dit Paul quand la conversation put prendre une allure plus régulière, je suis revenu pour tout de bon. Je me porte à merveille, et sais-tu qui est mon médecin ?
— Non.
— C’est ma fille. Les caresses de ses petites mains bien-aimées, les rires de sa bouche rose, les étonnements et les larmes de ses yeux, – ceux de sa mère, – ont fait ce que les docteurs et le climat du Midi ne pouvaient mener à bonne fin. Cette enfant est devenue ma vie tout entière : je fais son éducation, je l’instruis moi-même, et c’est un plaisir dont tu ne peux te faire une idée, que de voir cette petite intelligence se débrouiller peu à peu. Ses défauts mêmes ont de l’intérêt pour moi, parce que, bien traités et tournés habilement, ils peuvent se changer en qualités. Mais je te dis là des choses que tu ne peux pas comprendre, il faut être père pour les sentir. Bref, mon cher Michel, je suis revenu, je me fixe définitivement à Pétersbourg, et je reprends du service, heureux et guéri, – deux guérisons, tu le vois.
— Et ta fille, qu’en feras-tu ?
— Je la garde près de moi. La gouvernante que tu m’as amenée n’est pas une gouvernante, c’est une cuisinière (il ne croyait pas si bien dire), elle fait les petits pâtés à la perfection ; mais c’est une excellente femme, qui s’est attachée à l’enfant, qui la tient bien propre, et qui ne lui donne pas de mauvais principes : que puis-je demander de plus ?
— Mais tu ne pourras pas la cacher, cette petite ; on va savoir qu’elle est à toi !
— C’est ce que je veux. Je suis déjà en instance pour obtenir la permission de lui donner mon nom. Quel mal cela peut-il me faire ? M’empêcher de me marier ? Je ne m’en soucie pas, n’ayant pas l’intention de me marier jamais.
— Alors, tu l’avoueras ouvertement, en attendant l’autorisation de l’adopter ?
— Parfaitement.
— C’est très bien, dit simplement Michel, j’en suis bien content.
Paul pressa chaleureusement la main de son frère.
— Quand on pense que c’est toi qui m’as amené cet ange consolateur, reprit-il joyeusement ; sans ton amitié dévouée, j’ignorerais encore la douceur d’être aimé par ma fille, ma fille à moi, qui n’a que moi, et qui n’aime que moi ! Je suis un égoïste, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en riant d’un beau rire franc que Michel n’avait pas entendu depuis plus de dix ans. À propos, – j’y ai pensé bien tard, – c’était une singulière commission que celle que je t’avais donnée de racoler une gouvernante et d’emmener un enfant. Dans ce premier moment, j’étais si malade, et ensuite si troublé de voir dans ma maison ce petit morceau de chair qui dépendait uniquement de moi, – c’était une idée à laquelle je ne pouvais me faire, – j’étais si bouleversé, que je n’ai même pas pensé que ton départ mystérieux avait dû causer quelques commérages. N’as-tu pas eu des désagréments à ce sujet ? Voilà ce que je ne me pardonnerais pas.
— Non, répondit Michel plein de la joie du sacrifice, refoulant impitoyablement le flot de tristes souvenirs qui montait dans son âme : je n’ai pas eu de désagréments.
— Personne ne t’en a parlé ?
— Si : la tante Avérief.
— Que lui as-tu dit ?
— Que je ne pouvais rien dire.
— Elle a cru que l’enfant était à toi ?
— Non ; elle l’eût cru, que ma parole eût suffi pour la détromper.
— Vous êtes bien ensemble ?
— Je l’aime comme une mère.
— Crois-tu qu’elle fasse bon accueil à ma fille ?
Michel hésita.
— Je ne sais pas, dit-il enfin ; autrefois j’aurais dit : non, certainement ; maintenant je la connais mieux ; c’est peut-être elle qui a changé ; mais je ne peux pas te dire ce qu’elle fera dans cette circonstance.
— J’irai la voir et je le lui demanderai moi-même. C’est un ange sévère, mais c’est un ange, – dans le genre de celui qui gardait la porte du Paradis, hé ! Michel ?
Il riait de si bon cœur, que Michel se mit à rire avec lui. Leur adolescence était revenue pendant qu’ils causaient côte à côte.
— Je m’en vais, à demain, dit brusquement Paul en se levant.
— Déjà ? il n’est pas encore neuf heures et demie !
— Il faut que j’aille coucher ma fille, répondit Paul en souriant : elle ne dormirait pas si un autre que moi lui mettait la tête sur l’oreiller. Ah ! je la gâte bien, tu verras ; mais elle n’est pas méchante.
Il sortit d’un pas jeune et leste. La paternité l’avait renouvelé de la tête aux pieds.
Michel, en se rasseyant devant ses comptes, resta un moment immobile, regardant dans le vague. Une joie amère, mais intense, l’envahissait doucement.
— Ma peine au moins n’est pas restée inutile, se dit-il enfin : j’ai perdu Marthe, mais mon frère est sauvé, cette enfant aussi… Je suis content.
Et Michel remercia sa destinée, pendant que de grosses larmes, au souvenir de ses tortures, montaient à ses yeux fatigués.
— C’est extraordinaire, pensa-t-il, comme les chiffres fatiguent la vue ! J’en ai assez pour ce soir.
Il repoussa ses comptes et se mit à rêver. Sa rêverie fut douce et son sommeil profond, cette nuit-là.
q