Chapitre 20
Cet hiver-là fut triste pour tout le monde. Un deuil de cour empêchait les bals : restaient les concerts et les raouts, distractions essentiellement maussades quand on les prend à haute dose. Marthe se barricadait dans son orgueil ; sa santé déclinait visiblement ; Michel tâchait d’oublier, – et le prince devenait mélancolique.
Son souci, à lui, était d’une espèce toute particulière. Un maquignon, avec lequel il avait fait plus d’une affaire, s’était soudainement trouvé en grand besoin d’argent : la vente d’un haras superbe était annoncée, et ledit maquignon, voulant faire une affaire d’or, s’était adressé au prince.
— Prêtez-moi dix mille roubles, Votre Altesse, lui avait-il dit.
À ce mot, Oghérof, qui donnait à tout venant, mais qui n’était pas plus prêteur que la fourmi, avait pris un visage si sévère que le maquignon s’était hâté d’ajouter :
— Voici le marché que je vous propose, Votre Altesse : j’ai six chevaux de race qu’on m’a beaucoup demandés, mais dont je ne veux pas me défaire en faveur du premier venu. Prenez-les en garantie, ils valent deux fois ce que je vous demande. Venez les voir plutôt ! Gardez-les dans votre écurie, servez-vous-en, faites-en tout ce que vous voudrez, jusqu’à ce que je revienne, et je vous rapporte votre argent au bout de deux mois, avec un poulain de deux ans pour les intérêts.
— J’ai des chevaux. Qu’est-ce que tu veux que je fasse des tiens ? repartit Oghérof ébranlé.
— Vendez les vôtres, je vous en fournirai bien d’aussi bons ! Venez toujours voir mes six bêtes, et, si vous les trouvez vilaines, mettez que je n’aie rien dit. Le comte Garoutine me les prendra à de meilleures conditions, mais j’aimerais mieux vous les donner, parce que vous êtes si bon connaisseur…
Le prince alla voir les animaux qui étaient vraiment superbes, marchanda un peu, et, le soir même, huit mille roubles quittaient son portefeuille en même temps que les six chevaux s’installaient dans ses écuries.
Mais tout ne se trouva pas avantageux dans ce marché. Le plus vieux des six chevaux n’avait pas quatre ans. La première fois qu’on attela la paire de trotteurs, ils sortirent si brusquement de la porte cochère, que le timon de la calèche entra dans une voiture qui passait paisiblement, roulant un vieux sénateur vers sa chaise curule. La voiture fut endommagée, le sénateur aussi, – et Oghérof, après avoir fait réparer la voiture à ses frais, fut encore obligé de faire une douzaine de visites au malade, qui ne le vit pas une fois sans lui reprocher la turbulence de son attelage.
La seconde fois qu’on les fit sortir, ces aimables bêtes prirent le mors aux dents et allèrent briser un réverbère sur la place d’Isaac. La calèche, par contrecoup, fut réduite en miettes, si bien que le prince trouva plus économique d’en acheter une autre que de faire réparer celle-là.
Les sorties suivantes furent agrémentées d’incidents si nombreux et si variés, que Marthe déclara à son mari sa résolution d’aller à pied plutôt que de se servir de ces admirables animaux. Oghérof fut réduit à acheter pour sa femme une paire de vieux chevaux de réforme.
Les quatre autres chevaux n’eurent pas plus de chance. L’un d’eux, un cheval de selle, se mit à boiter sans cause appréciable. Le quatrième ruait si fort, que les cochers renoncèrent à le conduire. Les deux derniers ne voulurent jamais se laisser atteler ensemble.
— Et si tu savais comme ils mangent ! disait Oghérof à Michel, qu’il avait rencontré à la Perspective. Jamais je n’ai vu des chevaux manger comme ça ! Ils deviennent féroces, à ne rien faire, et j’ai engagé deux palefreniers de plus pour les promener à la main, sans quoi ils casseraient tout.
— Et ton maquignon ?
— Voilà cinq mois qu’il est parti, et je n’ai pas de ses nouvelles. Je crains bien d’avoir fait un mauvais calcul, ajouta le prince soucieux, – car je n’ai pas le droit de les vendre, et ils me coûtent gros comme eux d’entretien ! Mauvaise affaire !
— Elle ne me paraît pas bien bonne, en effet, dit Michel, qui ne put s’empêcher de sourire.
— Non. Mais cela ne m’étonne pas, continua le prince : je n’ai jamais eu de chance, moi.
La veille, à l’heure ordinaire de sa visite, Oghérof avait trouvé un diplomate inconnu dans le salon de la diva brune qui recevait pour lors ses hommages, et le diplomate, au lieu de prendre congé, s’était trouvé retenu par la diva, tandis qu’Oghérof avait dû lui céder la place. Là-dessus, querelle et rupture.
Non, le prince n’avait véritablement pas de chance.
— Viens dîner avec nous, dit-il à Michel d’un air piteux, sans lui révéler toutefois sa principale mésaventure.
Ce n’était pas à Michel qu’on pouvait raconter ces choses-là ; – il n’y entendait rien, d’abord !
— Non, merci, répondit Avérief, je dîne chez ma tante.
— Mais tu le fais donc exprès, de dîner chez ta tante, toutes les fois que je t’invite !
— Non, je ne le fais pas exprès, dit Michel riant malgré lui ; mais, tu l’as dit, mon pauvre ami, tu n’as pas de chance.
Et vraiment, cette année-là, l’hiver ne fut pas gai pour Oghérof.
Le printemps vint pourtant, au bout de ce long hiver attristé. Marthe ne prit point son plaisir accoutumé à voir les feuilles se dérouler sur les branches noires ; elle ne se souciait plus guère de la nature.
À la voir si blanche et si morose, quelques-uns l’avaient crue poitrinaire : de charitables conseils mirent la mort dans l’âme à M. Milaguine, qui consulta trois médecins, épuisa leur patience à tous les trois, et finit par déclarer à Marthe qu’il ne la quitterait plus avant son complet rétablissement.
Un voyage à l’étranger fut conseillé, accepté, organisé en quelques jours.
Oghérof laissa partir sa femme avec une grandeur d’âme qui cachait complètement la douleur du sacrifice. Et de fait, il n’avait pas besoin de la présence de Marthe pendant l’été, puisqu’il était au camp, occupé des manœuvres… et de la troupe russe engagée au théâtre de Krasnoé-Sélo.
La seule personne qui fît quelque résistance fut Nastia. Ce voyage, dont elle avait parlé pendant toute son enfance, lui faisait maintenant l’effet d’un cauchemar ; sa bonne humeur avait disparu ; elle grognait à tout propos contre les malles, contre les robes, contre les chemins de fer et les hôtels, – le tout en expectative, – comme si elle eût connu par une expérience de vingt ans les mécomptes de la vie de voyage.
— On serait si bien aux Îles, disait-elle, ou à Tsarskoé-Sélo, dit-elle un jour.
Pauline la regarda fixement et sourit d’un air fin.
— Quelle drôle d’idée ! murmura Marthe, passive et indolente comme elle l’était depuis quelque temps.
— Enfin, gronda M. Milaguine sorti des bornes de sa patience moutonnière, on dirait que tu n’aimes pas ta sœur, que tu lui regrettes ce voyage dont elle a besoin pour guérir. Qu’ont-ils donc de si attrayant les environs de Pétersbourg, que tu les préfères à la vie de Marthe ?
Nastia se jeta dans les bras de la princesse en pleurant si fort, qu’on eut toutes les peines du monde à l’apaiser.
Avant de partir, elle eut l’art de se faire inviter à passer un dimanche à Tsarskoé-Sélo, chez madame Avérief, qui s’attachait de plus en plus à elle. Cette grande fillette de quinze ans l’amusait : son babil et les taquineries qu’elle ne cessait d’échanger avec Serge Avérief rajeunissaient la grande maison sévère.
En revenant, le soir, contre sa coutume elle fut sérieuse et muette ; ses yeux brillaient comme des diamants pendant qu’elle attendait le train sur la plateforme…
M. Milaguine, qui était venu la chercher, causait avec Michel dans la demi-obscurité. Nastia passa son bras sous celui de Serge, qui les avait accompagnés.
— Quatre mois, murmura-t-elle, c’est long !
— Bah ! reprit-il, les manœuvres, mon uniforme, les présentations et l’exercice, – car je serai officier quand vous reviendrez, mademoiselle !…
Elle le regarda en souriant, les yeux pétillants de joie et d’orgueil.
— Et pour vous le Tyrol, les chamois, les broderies suisses et les petites montres.
— Fi, le méchant ! interrompit-elle en lui frappant le bras du manche de son ombrelle.
Le train s’arrêta devant eux.
— Adieu, monsieur, dit Serge à M. Milaguine, bon voyage… Au revoir, Anastasie Pavlovna, dit-il cérémonieusement à Nastia.
Celle-ci lui répondit d’un signe de tête, et ne dit plus rien jusqu’à Pétersbourg.
Les quatre voyageurs, – Pauline Hopfer était du voyage, – remplirent consciencieusement leur devoir pendant les quatre mois d’été : Marthe absorba d’incalculables quantités d’eaux minérales, fit d’interminables promenades à pied, toujours indolente, – toujours pâle, – et ne retrouva un peu de vie qu’en Suisse. L’air des montagnes lui fouettait le sang.
Elle resta un mois à Genève. Elle aussi, elle eut la tentation du Mont-Blanc. Elle passa aussi des heures à le regarder.
Elle voulut aller à Chamounix ; – ses désirs étaient des ordres. Quand elle y fut, et qu’elle vit le mont Blanc en face, elle eut peur, – peur de l’énorme masse blanche ; – elle eut le vertige du gouffre et du glacier sans les avoir abordés, et elle retourna à Genève, où elle pouvait voir le géant de loin, sans cette frayeur matérielle de l’immense qui l’avait saisie à Chamounix.
Elle se mit à le contempler, mystérieux et semé de paillettes au clair de lune, bleu dans l’air du matin, jaune à midi, éblouissant sous les rayons qui perçaient les nuées d’orage, terne et sévère avant la tempête, – et rose le soir, comme à l’heure où Michel l’avait vu. – Elle le regardait sans cesse, longuement, comme il l’avait fait. Et un jour, en apprenant qu’une fois de plus des pas humains avaient violé la neige des sommets, – elle sentit ses yeux se mouiller de larmes, comme si on lui eût arraché une illusion dernière.
Elle pleura. Avec le don des pleurs, la vie revint à son cœur desséché. De ce jour, ses larmes longtemps taries coulèrent faciles et abondantes, à mesure que le rose revenait à ses joues et la chaleur vitale à son corps. Marthe était sauvée.
L’automne approchait ; ils retournèrent à Pétersbourg.
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