Chapitre 23
Quand il s’agit de fixer l’époque du mariage, on ne se trouva pas d’accord.
— L’automne prochain ! disait M. Milaguine.
— Après le grand carême ! demandait la grand-mère plus clémente.
— Tout de suite, ou je l’enlève ! répondait le jeune homme.
La mi-janvier finit par réunir tous les suffrages.
Paul Avérief, qui n’avait pas tardé à renouer ses relations avec sa vieille parente, ne trouva pas le moment propice pour parler de sa fille. D’accord avec Michel, il se résolut à attendre que la noce eût remis de l’ordre dans les cervelles de la famille, généralement détraquées, au moins en partie, par ce mariage inattendu.
Les deux frères passaient les jours les plus heureux. Michel avait trouvé un aliment à la tendresse inoccupée qui le tourmentait parfois. Il adorait sa nièce Marie. Cette enfant, précoce comme tous ceux qui ont souffert de bonne heure, avait des originalités de reparties qui l’étonnaient toujours : ses grâces enfantines, ses caresses pleines d’abandon le réjouissaient à tout moment. Il comprenait que son frère eût retrouvé la joie et la santé dans ces petits bras d’enfant noués à son cou.
Michel avait encore une autre raison pour aimer Marie : cette petite fille était la cause innocente de son malheur ; aussi lui semblait-il que la moindre rudesse eût été une vengeance inconsciente contre l’enfant. Les jours où la tristesse le reprenait, c’est en jouant avec elle qu’il s’efforçait d’oublier, et la paix rentrait bientôt dans son âme ; Marie ne tardait pas à lui dire : « Tu es triste, oncle Michel, attends, je vais te raconter des histoires. » Bercé par les rêves de cette fraîche imagination d’enfant, le jeune homme laissait peu à peu s’engourdir les impressions douloureuses, et la gaieté de son enfance lui revenait parfois en longs éclats de rire.
L’automne s’écoula ainsi, et M. Milaguine fut bien étonné lorsqu’un beau soir, chez madame Avérief, après le thé, sa petite Nastia lui apprit que deux jours seulement la séparaient du mariage. Le pauvre père avait vu tous les préparatifs se terminer ; il avait admiré l’appartement des jeunes époux ; Nastia ne lui avait pas fait grâce d’une robe, d’un nœud de ruban ; il s’était ingénié à trouver des perfectionnements ou des embellissements aux moindres bagatelles, – mais il n’avait pas encore eu la sensation de la réalité.
— Comment, dans deux jours ? s’écria-t-il. C’est dans deux jours que je vais rester seul ?
— Mais non, papa, vous savez bien que vous viendrez avec nous ! Attendez seulement que nous revenions de notre voyage de noces et nous nous installerons tous ensemble…
— Un voyage de noces ! en janvier !… gémit M. Milaguine en frissonnant.
— Oh ! non, nous n’irons pas loin, s’écriait Nastia…
Un signe de son fiancé lui fit refermer la bouche, et ils échangèrent un regard ravi.
M. Milaguine n’avait rien vu.
— Et Pauline ? fit-il soudainement. Qu’est-ce qu’on va en faire, de Pauline ?
Les jeunes gens se regardèrent pleins d’effroi. Madame Avérief, étonnée, leva la tête et dit à M. Milaguine :
— Je croyais que vous deviez la congédier.
— Oui, répondit le pauvre homme, mais quand je lui ai parlé de retraite, de pension, elle m’a dit qu’elle voulait vivre et mourir au sein de ma famille, qu’elle ne demandait pas d’autre grâce que d’élever leurs enfants – il désignait les fiancés, – comme elle avait élevé les miens. Et… alors…
— Vous lui avez promis de la garder ? conclut madame Avérief. Cela n’a rien qui me surprenne ; mais qu’allez-vous en faire, lorsque vous aurez déménagé ? Il n’y a pas de place au rez-de-chaussée que vous habiterez ; je n’en veux pas au premier ; les enfants n’en veulent pas au second…
— Vous n’en voulez pas ? balbutia M. Milaguine déconfit.
— Oh ! non, s’écria Serge avec emphase.
— Oh ! non, répéta tout doucement Nastia, en secouant délibérément la tête.
M. Milaguine mit ses deux mains sur ses deux genoux et regarda la société avec l’expression d’un naufragé qui voit disparaître sa planche dans la tempête.
— Mais alors qu’allons-nous en faire ? dit-il effaré. Tout le monde se regardait, personne ne dit mot.
— Si Marthe voulait la prendre ! s’écria-t-il, éclairé d’une subite lumière.
Marthe, dans la salle à manger, faisait le thé. Il l’appela.
— Marthe, veux-tu prendre Pauline pour soigner ton ménage ?
La princesse regarda son père avec une expression de répugnance non équivoque, mais le pauvre Milaguine ne voyait que sa propre détresse.
— Dis, Marthe, tu serais si gentille ; nous ne savons qu’en faire…
— Donnez-lui une pension, et qu’elle retourne dans sa famille, dit froidement la princesse.
— Mais elle dit que c’est nous, sa famille, qu’elle sait bien que les Milaguine n’ont jamais été des ingrats, et qu’elle nous est si attachée, qu’elle mourrait de douleur si elle devait nous quitter.
— Ah ! mon pauvre Milaguine, dit madame Avérief, qui jusque-là avait gardé le silence, vous avez bien besoin qu’on vienne à votre secours. Il y a peut-être un moyen de s’en défaire, mais il exigera un peu de temps et beaucoup de précautions. Voulez-vous suivre mon conseil ?
— Certainement ! s’écria le cénacle tout d’une voix.
— Marthe, mon enfant, vous allez prendre Pauline chez vous, dès que votre père aura déménagé : il n’est pas convenable que cette fille habite l’appartement de garçon que M. Milaguine s’est réservé. Mais nous la préviendrons que les jeunes gens ont besoin d’elle pour diriger leur maison, et que l’automne prochain elle s’installera ici. Je dis l’automne parce que ma maison de Tsarskoé n’est pas grande, et le jeune ménage…
— Oh ! grand-mère, il nous faut si peu de place ! s’écria Nastia.
— Une petite chambre, toute petite… ajouta Serge.
— C’est entendu, dit madame Avérief en souriant ; mais pour Pauline je trouve ma maison trop petite ; il faudrait remettre trop de serrures et matelasser trop de portes, – ce n’est pas la peine ! – Vous, mon enfant, dit-elle à Marthe, je vous réserve un appartement chez moi pour y passer tout le temps que vous voudrez auprès de votre sœur, et vous commettrez Pauline à la garde de votre maison de campagne pour tout l’été. Vous m’entendez ? au premier octobre, la susdite personne vient demeurer ici, avec les jeunes mariés, et c’est moi dès lors qui m’en charge. Je ne lui donne pas six semaines pour me procurer elle-même le moyen de la renvoyer sans tambour ni trompette, heureuse d’en être quitte à si bon marché.
— Pauline ? s’écria M. Milaguine horrifié, sans tambour ni trompette ? Pauline ?
— Oui, oui, répéta madame Avérief, élevant un peu la voix sans s’en apercevoir : vous êtes un excellent homme, vous, et toute femme qui saura pleurnicher à propos vous prendra par le cœur, parce qu’elle est femme et parce qu’elle pleure ; mais votre Pauline ne vaut pas la corde qui la pendra un jour ou l’autre, c’est moi qui vous le dis, et je ne me trompe pas souvent.
— Qui a pu vous dire ?… balbutia l’infortuné Milaguine.
— Personne ! Je la regarde faire depuis… depuis longtemps, et je sais ce que je dis.
— Mais qu’a-t-elle donc fait ? murmura Milaguine écrasé sous le poids de cette conviction.
— Elle…
Madame Avérief s’interrompit et jeta un coup d’œil sur Marthe, qui, les yeux grands ouverts, la tête droite, écoutait sans perdre un mot, comme si elle eût pressenti que la question la touchait de près. La vieille dame reprit son calme, baissa la voix, et lança en pleine poitrine à M. Milaguine :
— Elle veut vous épouser.
Serge et Nastia, pouffant de rire, se laissèrent tomber dans les coussins du divan, tant l’idée de madame Avérief leur paraissait bouffonne. Milaguine, abasourdi, regarda madame Avérief comme pour s’assurer qu’elle jouissait de toute sa raison, puis il répéta :
— M’épouser, moi ?
— Oui, reprit la vieille dame implacable, et elle en serait venue à bout sans moi.
— Venue à bout ? répéta Milaguine avec énergie : oh ! non !
— Oh ! si ! répliqua madame Avérief. Malgré vous, et bientôt ! Vous voyez bien que vous ne savez déjà plus comment vous en dépêtrer. Elle est d’une espèce qui jette de profondes racines là où elle se plante. On dirait un brin d’herbe, et ses forces souterraines disjoignent les pierres et font crouler les temples… Mais je sais comment on s’en défait.
— Est-ce qu’il faudra que je la garde jusqu’au jour du déménagement ? fit Milaguine devenu soudainement inquiet.
— Oui, ce sera plus convenable, dit madame Avérief, qui avait repris sa bonne humeur, mais rien ne vous empêche de déménager dès le lendemain de la noce.
— C’est cela, dit le brave homme avec un soupir de soulagement, nous commencerons à déménager tout de suite. Tu te charges d’elle, alors, Marthe ? fit-il enchanté en se tournant vers sa fille.
— Puisqu’il le faut ! répondit celle-ci en haussant les épaules.
Quand on pense qu’à cette heure même Pauline commandait en imagination sa robe de noces chez la première couturière de Pétersbourg ! Lorsque M. Milaguine lui annonça ce qui avait été décidé, elle ne sourcilla pas.
— Les imbéciles ! se dit-elle avec cette désinvolture qui caractérisait ses jugements, ils me font la partie trop belle ! Le pauvre bonhomme n’aura pas été seul pendant huit jours, qu’il viendra me chercher lui-même chez sa nigaude de princesse ! Madame Milaguine… Allons, cela ne fera pas mal sur des cartes de visite.
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