Chapitre 24
La noce eut lieu le jour fixé, à six heures du soir. Comme toutes les noces, elle fut très brillante ; une foule nombreuse entoura les jeunes mariés des témoignages les plus vifs d’affection et de sympathie. On servit chez madame Avérief le thé le plus somptueux, puis, à neuf heures, la voiture de voyage de Marthe, empruntée pour la circonstance, s’arrêta devant le perron. Serge avait voulu six chevaux et beaucoup de grelots. Il fit monter sa jeune épouse dans la voiture, y sauta après elle, et partit pour l’inconnu.
Jamais il n’avait voulu dire où il se réservait de passer ses quinze jours de congé. Les recherches les mieux dirigées n’avaient abouti à rien ; interrogé par sa grand-mère, il avait éludé les questions en riant, et la plus claire de ses réponses avait été celle-ci : – Nous irons à la maison que j’avais préparée pour l’enlever si on avait refusé de nous marier.
Force fut à la famille de se contenter de ce renseignement vague, mais unique.
M. Milaguine se mit aussitôt à déménager, comme il l’avait dit. Pauline, qui lui inspirait maintenant une peur insurmontable, semblait se multiplier pour mieux l’environner de sa présence. Il la quittait à la Serguievskaïa et la retrouvait avant lui au quai de la Cour. Il croyait l’avoir laissée occupée à emballer des pots de confiture dans l’ancien logement, et voici qu’elle venait à sa rencontre dans le nouveau avec une pendule entre les bras.
Cette ubiquité lui inspira encore plus de frayeur, et, dès le troisième jour, il se décida à coucher dans le nouvel appartement encore incomplet, avec son valet de chambre en travers de la porte. Il semblait au digne homme que, sans ces précautions, il allait trouver, un soir, Pauline souriante au chevet de son lit, qui lui présenterait ses pantoufles. À cette idée, il lui passait des frissons de peur le long de l’épine dorsale.
Mademoiselle Hopfer habita l’ancien logement le plus longtemps possible. Elle aimait ces belles chambres grandes et aérées, ces salons vastes et somptueux où le papier de tenture avait conservé ses teintes claires et ses baguettes dorées ; elle aimait cet appartement où elle avait été reine pendant si longtemps.
Elle le quitta seulement le jour où il n’y resta plus un chiffon, plus un fétu. Lorsque les porteurs vinrent lui dire : « Mademoiselle, il n’y a plus à emporter que votre lit », elle jeta un coup d’œil autour d’elle, soupira, et suivit son lit, le cœur mélancolique…
En franchissant le seuil, elle eut une idée ; elle fit venir le portier, et, lui donnant un rouble :
— Si quelqu’un se présente pour louer l’appartement, ne conclus rien avant de m’avoir parlé. Je connais une personne qui en a envie.
Pauline considérait un laps de six semaines comme le nec plus ultrade son célibat.
Chez Marthe Oghérof, elle trouva à qui parler. À peine débarrassée de sa pelisse, elle voulut prendre les clés des mains de sa chère princesse ; – mais celle-ci les tenait bien et ne lui laissa prendre que des clés sans importance, celles de l’armoire au linge et des provisions. Les meubles particuliers de la princesse lui restèrent étrangers ; et ce fut l’emblème de sa nouvelle existence.
Pauline ! se voir refuser la possibilité de fourrer son nez partout, de regarder dans les secrétaires et de fouiller dans les tiroirs ! offense mortelle, qu’elle ajouta immédiatement au petit morceau de décombres qui représentait tant d’espérances dans un coin de son cœur, consacré aux inhumations.
Et puis, autre ruine : M. Milaguine, installé définitivement dans son rez-de-chaussée, ne paraissait pas souffrir de son absence. Il venait visiter Marthe, voyait ou ne voyait pas Pauline, lui souriait agréablement, ne s’informait point de ses affaires, et lui parlait du dégel prochain.
Ce n’était pas là ce qu’avait rêvé l’ambitieuse. En voyant cette proie lui échapper, elle se sentit reprise d’une haine inexorable contre Marthe.
Elle détestait en général tous les Milaguine, – des ingrats, disait-elle, oubliant la dotation de six mille roubles contenue dans un écrin que Nastia lui avait remis le matin de son mariage ; – mais Marthe avait la première place dans ses pensées haineuses.
N’était-ce pas pour Marthe, en effet, qu’elle avait été trahie par Michel Avérief ? Oui, trahie ! Elle s’était persuadée que Michel l’aimait d’abord et qu’il lui avait tourné le dos grâce aux coquetteries de Marthe. Pourquoi ne l’eût-elle pas cru, puisqu’elle l’avait si ardemment désiré ? Et Marthe maintenant lui faisait entendre tous les jours, à toute heure, que mademoiselle Pauline n’était chez elle qu’une vassale, une sorte de commensale, qui ne faisait ni le thé ni le café, mais qui recevait humblement sa pitance des mains de la maîtresse du logis. Marthe avait une façon de tourner la clé dans la serrure de la boîte à thé, avant de se lever de table, qui faisait monter aux joues de Pauline la rougeur de l’insulte ressentie.
À tout prendre, mademoiselle Hopfer était injuste envers la destinée : si Marthe lui avait remis toutes les clés, la demoiselle de compagnie aurait eu trop d’occupation pour pouvoir étudier à son aise le mécanisme des deux existences qui se déroulaient devant elle côte à côte, sans se confondre.
Le prince était parfaitement heureux. Il se levait tard, paraissait de bonne humeur et de grand appétit au déjeuner, causait un instant avec sa femme, prenait ses commissions, – car il eût été injuste de l’accuser d’indifférence : personne ne s’employait de meilleure grâce et ne s’entendait mieux que lui à rassortir une étoffe ou à choisir des bibelots ; – puis il sortait, passait l’après-midi dehors, rentrait à six heures pour dîner, les jours de club exceptés, puis repartait et disparaissait jusqu’au lendemain.
Or, Pauline avait pris ses petites informations et n’ignorait pas que le passage qui faisait communiquer l’appartement particulier du prince avec celui de sa femme était verrouillé des deux côtés. – Des deux côtés… s’était répété Pauline songeuse, le nez un peu plus long que de coutume. Les conclusions une fois tirées, son nez était revenu à ses dimensions normales, et dès lors elle s’était mise à « chercher le joint », avec l’habileté d’un découpeur émérite.
Elle était fixée depuis bien longtemps sur le prince, mais Marthe restait pour elle un mystère. Elle entrait à l’improviste dans la chambre à coucher, dans le cabinet de toilette, dans le boudoir ; elle y trouvait toujours la chère princesse lisant, brodant, écrivant un billet qu’elle priait aussitôt Pauline de remettre à son valet de pied pour le porter à son adresse, – le tout si ouvertement, si naturellement, et même avec une pointe légère d’ironie si acérée, que Pauline eût donné un de ses yeux noirs, oui, un de ses yeux, pour trouver la paille secrète qui devait infailliblement déshonorer ce beau diamant.
Quelques jours après le mariage, Paul Avérief vint voir sa tante, et la trouva complètement seule, chose rare. En s’asseyant, il rencontra le clair regard de la vieille dame, particulièrement précis et interrogateur, et il se dit que l’heure était venue de parler franchement.
— Ma tante, lui dit-il, vous voyez devant vous un grand pécheur.
— Vraiment, neveu ? répondit-elle, à tout péché miséricorde, a dit le Seigneur. Confessez-vous.
— Vous m’encouragez. Mais quand vous saurez, vous serez probablement moins indulgente.
— Parlez toujours, nous verrons.
— Eh bien, j’irai droit au fait ! J’ai commis une erreur de jeunesse, – je m’en repentirai toute ma vie… – il m’en est resté une fille. Je l’élève, je veux lui donner mon nom, et c’est au nom de cette innocente que je vous demande pardon pour le coupable.
— La mère existe-t-elle ? demanda madame Avérief le plus tranquillement du monde.
— Elle n’est plus.
— C’est l’enfant que Michel vous a conduite il y a dix-huit ou vingt mois ?
— Oui, ma tante.
— Eh bien, mon neveu, amenez-la moi.
Paul baisa avec tendresse, avec vénération, la main que lui tendait l’aïeule, d’un geste royal.
— Vous, si sévère, si stricte pour l’accomplissement du devoir, dit-il ému, vous accueillez la petite avec cette bonté ?
— Vous l’avez dit, c’est une innocente. Je n’exige en retour qu’une chose, c’est qu’elle ignore jusqu’à son mariage et même après, s’il se peut, que sa mère n’était pas mariée. Il ne faut pas qu’un enfant puisse juger sa mère, même quand celle-ci a péché devant sa conscience.
— Devant le monde, oui, ma tante ; devant sa conscience, jamais ! s’écria Paul. Sa mère était…
— Une honnête fille ? Tant mieux pour l’enfant ! – mais nous n’en parlerons pas, mon neveu. Amenez-moi votre fille quand vous voudrez ; c’est une Avérief, j’ignorerai le reste.
On était à l’époque des grands froids ; plusieurs jours s’écoulèrent avant que Paul pût se risquer à faire sortir sa fillette. Le dernier jour du congé de Serge, il se décida cependant, ne voulant pas présenter Marie du même coup aux jeunes mariés, interrogateurs et curieux comme des enfants qu’ils étaient, et qui devaient revenir le soir même.
Marthe, qui était venue passer la journée avec madame Avérief, se trouvait assise en face de la porte d’entrée lorsque le domestique annonça : Monsieur Paul Avérief et sa fille. Croyant à une erreur de nom, elle se souleva à demi sur le bras de son fauteuil, et regarda la porte.
La petite fille entra timide, doucement poussée par son père, qui l’encourageait tout bas. Elle traversa ainsi le grand salon, puis, arrivée à cinq pas des deux dames, elle s’arrêta, confuse.
— Allons, lui dit le père, va embrasser ta tante.
Marie avait été stylée en route, mais elle ne s’attendait pas à voir deux dames au lieu d’une. Elle hésita un instant, regarda les deux visages, et, poussée instinctivement vers les cheveux bruns et les yeux brillants de la princesse, elle vint doucement mettre sa petite main dans celle de Marthe et lui présenta son visage rose.
Marthe, muette de saisissement, l’avait laissée faire ; elle l’embrassa machinalement, comme dans un rêve, et la suivit du regard pendant que, sous la conduite de Paul, elle allait faire ses excuses à madame Avérief.
Cette chevelure bouclée, ces grands yeux profonds, la coupe ovale du visage, c’était bien Michel, – mais les lèvres avaient la courbure particulière, le menton reproduisait la fossette de Paul…
Elle regarda longtemps le père et la fille, puis tomba dans une méditation profonde. Les yeux perdus dans le vague, le menton sur la paume de la main, elle voyait devant elle le sourire méchant et obséquieux de Pauline, dans cette journée mémorable où elle avait eu vingt ans. Enfin elle se tourna délibérément vers Paul, et lui dit sans émotion apparente :
— Cette enfant est votre fille, monsieur ?
— Oui, princesse, répondit-il avec orgueil.
— C’est vous qui l’élevez ? Elle est charmante, je vous en fait mon compliment : l’aviez-vous avec vous à l’étranger ?
— Oui, sans doute…
— Mais elle est née en Russie, à ce qu’il me paraît. Elle parle trop bien le russe…
Paul regarda la princesse avec plus d’attention. Le rose délicat des joues de Marthe était marbré de taches rouges, un léger frisson courait de temps en temps le long des doigts de ses mains jointes. Elle attendait sa réponse avec un sourire tendu par une secrète angoisse.
Sans deviner tout à fait, il comprit que cette question n’était ni une formalité de politesse ni une enquête indiscrète. Il mesura la portée de ses réponses, et se résolut à dire la vérité exacte.
— Elle est née en Russie, avant mon départ.
— Vous l’avez emmenée à l’étranger, comme cela, toute petite ? Vous n’avez pas craint la fatigue du voyage ?
— Non, princesse. Mon frère Michel me l’a amenée quand elle a perdu sa mère, il y aura deux ans au mois de mai.
Marthe se laissa doucement retomber sur le dos de son fauteuil ; ses mains se détendirent, ses paupières battirent un peu, – puis elle avança une main vers l’enfant, qui vint aussitôt près d’elle.
— Elle est bien jolie, dit-elle au père étonné.
Sa voix avait une vibration contenue, comme celle d’une coupe de cristal sous des chocs répétés. Soudain, par un mouvement irrésistible, elle saisit l’enfant, l’enleva dans ses bras, la serra contre sa poitrine et baissa la tête sur les boucles brunes. Une larme roula dans la chevelure de la petite.
Madame Avérief fit un mouvement. Elle suivait cette scène depuis un moment, le cœur serré par l’angoisse, ne sachant que faire et se sentant incapable d’arrêter l’inévitable aveu.
— Je vous demande pardon, monsieur, dit la princesse en reprenant son calme et en rendant la liberté à la petite fille : – c’est que je n’ai pas d’enfant, moi, ajouta-t-elle en baissant la tête pour cacher sa rougeur.
Marthe venait de mentir.
Madame Avérief respira longuement ; pour cette fois le danger était écarté. Décidément Marthe était une femme forte et qui savait garder le respect d’elle-même dans les circonstances difficiles. Aussi, lorsque Paul eut emmené sa fille, elle ne jugea pas à propos de dissimuler plus longtemps. Elle tendit les bras à Marthe, qui s’agenouilla à ses pieds sur un coussin, mit sa tête sur l’épaule de l’aïeule, et pleura longuement.
Les deux femmes n’échangèrent pas un mot. À quoi bon ? Lorsque Marthe eut épuisé ses larmes, elle reprit sa place. Le jour baissait, le salon s’emplissait d’ombre. Elle restait muette ; ce fut madame Avérief qui rompit le silence.
— La volonté de Dieu soit faite ! n’est-ce pas, ma fille ? dit-elle doucement.
— Ainsi soit-il… répondit Marthe d’une voix brisée, mais d’un cœur ferme.
Jamais, depuis le jour fatal, elle ne s’était sentie aussi légère. Son âme était délivrée de sa chaîne. Désormais, dans le secret de sa conscience, elle pouvait aimer Michel Avérief.
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