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Chapitre 2

Michel était de haute taille, et son uniforme de garde à cheval faisait valoir l’élégance de sa personne. Adoré de toutes les demoiselles nouvellement sorties de l’institut, – et de beaucoup d’autres, – il passait à travers la vie avec la netteté de conscience d’un homme qui se respecte et qui sait ce qu’il vaut. Il ne coquetait avec personne, ce qui lui avait valu toutes les suppositions possibles. On avait dit, sous l’éventail, qu’il entretenait une actrice, – qu’il était aimé d’une dame du plus grand monde, – qu’il était secrètement marié avec une artisane de la Gorokhovaïa, mais cette dernière supposition avait provoqué de tels éclats de rire, que celle qui l’avait imaginée, – c’était une femme, inutile de le dire, jeune, jolie et dépitée, inutile de le dire aussi, – la jeune femme avait été huit jours sans oser prononcer le nom de ce terrible jeune homme.

On le voyait passer en drojki de louage, à certaines heures. On se demandait où il allait, pourquoi il ne se servait pas de son propre équipage… On avait fini par découvrir que, se rendant à l’Académie militaire, il trouvait de mauvais goût d’y faire parade de ses chevaux, tandis que d’autres, qui à son avis le valaient bien, y venaient à pied, faute de mieux.

Toutes les enquêtes avaient aussi bien abouti que celle-là. La vérité est que Michel Avérief avait grand souci de sa dignité ; qu’il ne voulait traîner dans la vie aucun des embarras que crée plus tard ce qu’on appelle la vie de jeune homme, et, – plus que tout le reste, – que, depuis son entrée au régiment, il aimait comme un fou Marthe Milaguine.

Quatre ans auparavant, Michel venait d’avoir dix-huit ans, lorsqu’il avait remarqué Marthe pour la première fois. En venant faire à M. Milaguine sa visite de premier uniforme, il avait rencontré la jeune fille sur l’escalier. Tenant sa petite sœur par la main, elle descendait lentement ; les deux sœurs, tout en velours noir, se détachaient sur l’escalier tapissé de drap vert. Le visage de seize ans de l’aînée avait l’expression pensive d’une mère de famille, pendant que la petite figure de Nastia souriait tout bonnement au visiteur, page de la Chambre au printemps dernier, bel officier cet automne.

Michel se rangea pour laisser passer les deux jeunes filles, ne vit qu’elles, et bouleversa, l’instant d’après, M. Milaguine en lui annonçant qu’il venait de rencontrer ses filles qui sortaient.

— Seules ? s’écria le digne homme.

— Je crois que oui ; il m’a semblé qu’elles étaient seules.

Milaguine courut aux éclaircissements et revint en riant aux éclats.

— Vous n’avez pas vu la gouvernante ! disait-il tout essoufflé. Quand on pense qu’il n’a pas seulement vu la gouvernante ! Vous savez que je le lui dirai.

— À quoi bon ? N’en faites rien, je vous en prie ! répondit le jeune homme.

— Quand on pense qu’il n’a pas seulement vu mademoiselle Pauline ! Elle n’est pas mince, pourtant, et elle n’est pas vilaine. À votre âge, jeune homme, j’avais de meilleurs yeux à l’égard des jolies filles.

Quand Pauline revint avec ses deux élèves, M. Milaguine se fit un véritable plaisir de lui raconter la méprise de Michel Avérief. La gouvernante fixa sur M. Milaguine ses yeux noirs et perçants, et sourit d’un air à la fois obséquieux et fin.

Elle était accoutumée à passer inaperçue. Mais elle voulait que Michel la remarquât, et pendant quatre ans, à partir de ce jour-là, elle ne négligea rien pour arriver à ce but.

Elle se regardait le soir dans la petite glace de sa table de toilette, elle se répétait à satiété que ses beaux cheveux châtains, si longs à peigner, étaient dignes de porter les dentelles d’un bonnet de nouvelle mariée ; que le satin blanc d’une robe de noces se draperait tout aussi bien autour d’elle qu’autour de vingt autres, grandies sous ses yeux et déjà mariées à dix-huit ans, – absurdité des mères ! – et que ce serait grand dommage de profaner tous les trésors de sa personne à quelque commis du magasin anglais, à quelque petit officier de l’armée, à ceux enfin dont sa position pouvait lui attirer la demande.

Elle ne voulait pas épouser un Allemand : il lui fallait les pompes d’un mariage russe. De temps en temps, elle rêvait que la cathédrale d’Isaac, illuminée pour elle, scintillait, le soir, sous les feux des lustres ; que les chantres entonnaient à son entrée le verset nuptial, et que l’époux venait à sa rencontre au milieu d’une foule parée. Cet époux, – c’était Michel Avérief.

Pourquoi cette ambitieuse, sans naissance, sans mérite hors ligne – son instruction s’était bornée à obtenir un diplôme dans une pension de Livonie – pourquoi cette ambitieuse s’était-elle attachée à l’idée d’épouser Michel Avérief, l’admirable, l’inaccessible, l’unique ? Précisément parce qu’il était unique et inaccessible. – Il ne cherche pas les bonnes fortunes, s’était-elle dit, il est capable d’épouser n’importe qui par amour ; celle qu’il aimera aura beau n’avoir ni naissance ni position, il l’épousera s’il l’aime… Il faut que ce soit moi !

D’ailleurs, Pauline avait pour elle une chance incontestable, une de ces chances pour lesquelles plus d’une honnête et vertueuse dame aurait donné son âme au diable. Elle était jolie comme un cœur ; son petit nez extrêmement pointu ne déparait pas son visage souriant. Pauline avait vingt-quatre ans et toute l’expérience de cet âge, jointe à la fraîcheur d’une jeune fille. L’absence d’une mère dans la maison de M. Milaguine simplifiait la besogne ardue que s’était imposée Pauline Hopfer.

C’était mademoiselle Hopfer, la « mamselle », comme disaient les domestiques, qui réglait les dîners, les thés, qui se tenait au salon pour recevoir avec son ancienne élève, devenue jeune fille. L’éducation de Nastia, qui la gênait, avait été confiée à des mains subalternes, sous prétexte que les détails l’empêchaient de bien juger l’ensemble. Peu à peu, cette fille artificieuse avait usurpé la place de Marthe ; c’était elle qui conseillait M. Milaguine dans le choix des jours de réception et des hôtes appelés, comme dans la composition savante des dîners. M. Milaguine avait un excellent cuisinier dont il était plus fier que ne serait un roi des diamants de la couronne.

Dans une heure d’épanchement reconnaissant, l’excellent homme avait dit à mademoiselle Hopfer qu’après la mort de sa femme il n’eût jamais pensé qu’une maison pouvait être si bien dirigée. Pauline aurait pu devenir madame Milaguine peut-être avec le temps, une fois les deux filles mariées, – lorsque sa position eût pu sembler équivoque dans la maison d’un homme seul…

Mais cet avenir lointain n’était pas fait pour lui plaire.

Elle voulait régner tout de suite. Et puis un vieux mari…

Michel Avérief était le mari qu’il lui fallait. Elle ne sentait pas de crainte à l’idée d’épouser un homme plus jeune qu’elle de quelques années. De semblables précédents étaient là pour la rassurer.

Et puis, se disait-elle, les grands seigneurs russes ne s’inquiètent pas pour si peu ! Le prince K…, notre voisin, n’a-t-il pas épousé une Bohémienne de dix ans plus vieille que lui, et pas belle encore ! Le comte S… s’est amouraché d’une petite actrice de rien du tout, et l’a fort bien épousée devant Dieu et devant les hommes. Et moi, la vertueuse Pauline, je ne pourrais prétendre à un pareil sort ! Allons donc, ce serait une dérision de la destinée !

En conséquence de ces belles réflexions, Pauline dressa ses batteries.

Dans le fond de son cœur, elle cultivait un souvenir mémorable – exactement comme on cultive une plante de réséda dans un pot.

Certain jour, on jouait aux jeux innocents chez M. Avérief. À trois reprises différentes, Michel l’avait choisie pour partenaire ; à trois reprises, il avait dû baiser la main d’une dame, et c’était la trop heureuse Pauline qui avait senti les moustaches du jeune officier effleurer sa blanche main. Depuis ce jour, elle n’avait cessé de rêver an moment qui la ferait la femme de Michel.

En attendant, celui-ci était de tous les dîners et de toutes les soirées de M. Milaguine. Il se laissait faire, car après le dîner succulent, trop succulent, après les plais inimitables et les vins exquis, la porte de la salle à manger s’ouvrait ; au sortir de l’atmosphère surchauffée et chargée d’émanations nourrissantes, il allait retrouver, au frais, dans le petit salon tapissé de lierre, Marthe, vêtue de couleur claire, fière et tranquille, qui lui souriait à peine, qui ne le regardait presque pas, et près de laquelle il se sentait en paradis.

Elle lui versait une tasse de café dans une coupe de Chine, la posait devant lui… – depuis dix-huit mois, s’apercevant que sa main tremblait, elle avait cessé de lui présenter sa tasse, – et se rasseyait sous son petit dôme de lierre. Le salon était plein, on allait et venait, les éperons résonnaient, les aiguillettes des aides de camp battaient sur les plaques de diamants, – Michel n’entendait plus rien que la musique de la voix de Marthe répondant à quelque vieil ami de son père.

Parfois il lui parlait. Que lui disait-il ? Rien, ou presque rien, une question banale, une remarque sur le beau temps, sur l’Opéra-Italien. Marthe répondait deux mots, puis se détournait pour parler à un autre ; et ces deux mots lui servaient à vivre jusqu’au dîner prochain.

C’était l’heure privilégiée. À ce moment, mademoiselle Hopfer rangeait l’argenterie de gala ; cette opération lui prenait bien une demi-heure. Quand c’était fait, elle venait s’asseoir auprès de Marthe, qui ne tardait pas à disparaître pour assister au coucher de sa petite sœur. Depuis la mort de leur mère, elle n’y avait jamais manqué. Michel lui tendait la main, elle y mettait la sienne à peine, comme un oiseau effleure une feuille en passant ; elle restait une seconde au seuil de la porte, sous les lourds rideaux de velours grenat qui semblaient la submerger dans leurs plis ; la traîne de sa robe disparaissait, la porte se refermait, et Michel revenait sur la terre à la voix de Pauline Vassilievna.

Celle-ci mettait dans ses attaques une prudence extraordinaire. Sans rien deviner d’une passion si contenue qu’elle était un mystère pour le monde entier, elle sentait vaguement qu’il y avait là quelque chose qu’il ne fallait pas froisser. Elle se faisait tendre et presque intime ; elle s’informait de la santé des parents de Michel, de ses travaux, de ses amis, de ses chevaux, de tout ce qui lui touchait de près. Et puis, elle aimait tant son ancienne élève, devenue son amie, disait-elle.

Son amie ! Michel sentait bien que cela n’était pas vrai dans le sens sérieux du mot, mais il n’attachait pas d’importance à cette erreur d’une âme vulgaire qui prend de l’intimité pour de l’amitié, et il s’efforçait de n’avoir pas l’air plus attentif quand Pauline lui parlait de Marthe.

En hiver, par les belles journées de soleil, il les rencontrait au jardin d’été. Il arpentait les interminables avenues pendant une heure ou deux pour apercevoir de loin la robe de velours de Marthe et l’aigrette du bonnet fourré de Nastia ; il n’osait pas toujours les rencontrer et les saluer. Quand il les avait vues chez elles la veille, il s’en allait sans être aperçu, le cœur un peu serré, mais content tout de même. – Je sais au moins qu’elle se porte bien, se disait-il.

L’œil de lynx de Pauline Vassilievna l’apercevait alors quelquefois à l’extrémité du trottoir de bois.

— Voilà Michel Avérief qui s’en va, dit-elle un jour ; on dirait qu’il nous fuit ; il ne veut pas nous saluer. Je le taquinerai bien, demain, à dîner.

— Je ne le veux pas ! fit tout à coup Marthe, d’une voix contenue mais sourdement irritée. Je vous défends de lui en parler.

— Je vous défends ? Marthe, vous perdez la tête ! dit l’ex-gouvernante abasourdie.

— Je trouve de la dernière inconvenance d’attacher aux actions d’un jeune homme une importance telle, qu’il puisse supposer qu’on les remarque.

Pauline, blessée au vif, devint écarlate.

— Mais c’était une plaisanterie, ma mignonne ! dit-elle avec douceur.

— Tant mieux ! répondit sèchement Marthe avec ce signe de tête qui clôt les discussions, mais je maintiens ce que j’ai dit.

À partir de ce jour, Pauline étudia attentivement son ancienne élève pour voir au juste ce qu’elle pensait du jeune Avérief. Les investigations les plus scrupuleuses ne lui apprirent rien. Marthe restait aussi impénétrable que les murs des maisons orientales.

— Bah ! se dit Pauline, si elle l’aimait, elle ne pourrait pas le cacher. À dix-huit ans !…

Et la demoiselle de compagnie se rappela, non sans une rougeur rétrospective, les avances qu’à dix-sept ans elle avait faites au fils aîné du pasteur de sa ville natale. C’est depuis cet insuccès qu’elle détestait ses compatriotes.

Le bal de madame Avérief était arrivé à cette période où les jeunes danseurs, qui voudraient bien s’amuser encore, sentent leurs yeux se fermer malgré eux. Dans une accalmie, à la fin d’un quadrille, les gouvernantes s’étaient rapprochées de la porte de la salle de danse, et formaient un groupe dont Pauline Vassilievna se détachait un peu. Les jeunes cavaliers causaient par couples en parcourant de long en large la grande salle où l’on venait d’ouvrir les fenêtres, pendant que les fillettes disparaissaient à l’autre extrémité, poussées à l’abri par les mères, qui redoutaient un courant d’air frais sur les petites épaules nues.

— Quelle belle jeunesse ! fit une vieille dame blanchie sous le harnais, qui avait élevé deux générations dans la même maison, et qui avait à peu près le droit de tout dire.

Les jeunes gouvernantes rougirent. Il y avait là bien des ambitions déçues, bien des espérances inavouées… En ce moment-là, Michel Avérief, le bras passé dans celui de son cousin Serge, riait de tout son cœur, à quelques pas du groupe féminin.

Pauline Vassilievna le regardait fixement depuis un instant ; il se trouvait droit sous un lustre dont la lumière s’écrasait pour ainsi dire sur son costume élégant, sur ses galons d’or, sur les ondes noires de ses cheveux coupés court et indisciplinés malgré tout, sur ses dents blanches qu’une fière moustache noire rendait plus étincelantes… Sans s’en douter, il était presque insolent de force, d’énergie vitale, de beauté virile… Pauline eut un éblouissement. Les joues enflammées, l’œil en feu, elle éleva un peu la voix et dit très nettement, comme pour répondre à l’exclamation de la dame :

— Il n’est pas au monde de cavalier comparable à Michel Avérief.

Michel se tourna brusquement vers elle et la regarda d’un air d’inexprimable dédain. Ses lèvres se refermèrent brusquement et il se dégagea du bras de son cousin. Celui-ci, avec la gaminerie de ses dix-huit ans, s’inclina jusqu’à terre devant Pauline :

— Et moi ? dit-il d’une voix pleine d’humilité.

— Vous êtes le digne cousin de votre cousin, dit la vieille dame en riant ; seulement il est modeste et vous ne l’êtes pas.

Tout le monde se mit à rire, Michel comme les autres, et Pauline plus fort que tout le monde.

On avait fermé les fenêtres ; les premières mesures de la masurka résonnèrent, les portes se rouvrirent, et les petites filles s’éparpillèrent dans la grande salle comme un essaim de papillons poussé par un coup de vent.

Pendant que le corps des gouvernantes battait en retraite dans le salon bleu, la vieille dame aux cheveux blancs s’approcha de Pauline et lui dit à l’oreille :

— Vous jouez trop gros jeu, ma chère, ce n’est pas ainsi qu’on prendra Michel Avérief.

Pauline se retourna violemment avec une réponse empoisonnée sur les lèvres ; mais la vieille dame causait déjà d’un air placide avec une Suissesse qui avait pour élève la petite fille la plus indisciplinée de la terre, et s’en plaignait à qui voulait l’entendre. Pauline garda sa méchanceté pour elle, mais ses yeux perçants se voilèrent sous une sorte de buée semblable à ce brouillard malsain qui, dans les pays de malaria, monte le soir, au coucher du soleil. Elle revint audacieusement s’appuyer dans l’embrasure de la porte.

Les couples défilaient devant elle, emportés par le mouvement à la fois onduleux et saccadé de la grande mazurka ; les éperons de quelques jeunes officiers venus avec Michel résonnaient sur le parquet ; les bottines mignonnes des jeunes danseuses dessinaient nettement les pas gracieux de cette danse faite pour les jolis pieds et les robes courtes. Enhardis par le rythme, les garçons jetaient fièrement par-dessus leur bras gauche les petites filles aux yeux brillants, aux joues empourprées, et les faisaient tournoyer longuement.

Serge Avérief menait la danse avec Nastia Milaguine, et commandait énergiquement la manœuvre au milieu des éclats de rire. Une figure compliquée amena un groupe confus sous le grand lustre, puis soudain les danseurs s’élancèrent par couples. Michel passa devant Pauline, tenant par la main Marthe Milaguine, que madame Avérief avait contrainte à danser. Marthe, toute rose, les yeux baissés, écoutait les paroles du jeune homme ; celui-ci, le visage heureux et triomphant, semblait marcher avec elle à la conquête du monde.

« C’est elle ! se dit Pauline, le cœur broyé dans un étau ; il marcherait à quatre pattes devant elle, et moi… quel dédain ! »

Un sourire amer plissa ses lèvres minces pendant qu’elle regardait Marthe tournoyer dans les bras du jeune homme avant de regagner sa place.

Soudain ses traits se détendirent, son cœur mollit, elle sentit le paradis lui descendre dans l’âme… Michel la regardait ; il venait à elle… à elle entre toutes !

— Mais,moi, je ne danse pas ! allait-elle lui dire…

— Pauline Vassilievna, dit le jeune homme avec un aimable sourire, Marthe Pavlovna a oublié son éventail dans le boudoir des dames. – Profane, je n’y puis pénétrer ; auriez-vous la complaisance de me le chercher ?

— Qu’il est poli ! murmura la gouvernante suisse à ses compagnes, qui l’approuvèrent d’un signe et d’un murmure flatteur.

Pauline avait reçu le coup en pleine poitrine sans sourciller. Elle pâlit affreusement, mais ne changea pas de visage ; le même sourire sur ses traits, elle pénétra dans le boudoir contigu au salon, et revint, l’éventail à la main.

— Merci, Pauline Vassilievna, je vous demande bien pardon.

Et il partit en courant à travers les groupes mêlés dans une confusion harmonieuse.

— Une domestique ! pensait Pauline toujours debout dans l’embrasure, une domestique ! – sa femme de chambre, à elle… à elle qu’il aime !

La mazurka dura une heure encore. Elle resta là jusqu’au dernier moment, à voir les hasards de la danse mettre la main de Marthe dans celle de Michel ou l’en retirer.

Machinalement elle marquait la mesure avec les doigts d’une main sur l’autre poignet, et ses yeux suivaient les nœuds cent fois dénoués de la danse capricieuse, pendant qu’une résolution sans merci, une haine inexorable grandissaient ensemble dans son âme, comme ces euphorbes des tropiques qui poussent en une nuit et développent en quelques jours leur gigantesque stature et leurs implacables poisons.

Depuis longtemps les enfants, lassés, dormaient dans leurs petits lits, les dernières bougies étaient éteintes chez madame Avérief ; Pauline Hopfer réfléchissait encore, tout habillée, le menton sur sa main, dans sa chambre du deuxième étage, chez M. Milaguine. Elle n’avait pas encore trouvé ce qui séparerait Marthe et Michel, mais elle était sûre de trouver quelque chose, un jour ou l’autre.

C’est cette pensée qui la décida à aller se coucher.

Comme elle se levait de sa chaise, elle fit rouler à terre un objet oublié sur ses genoux pendant sa longue méditation. Elle mit le pied dessus et le brisa en le cherchant pour le ramasser : c’était un médaillon qui lui venait de sa mère et auquel elle tenait beaucoup. Son état de surexcitation et sa fatigue lui avaient tendu les nerfs au plus haut degré ; elle fondit en larmes sur le médaillon et le pleura comme un être animé.

— C’est encore à elle que je dois cela, dit-elle entre ses dents ; elle paiera tout ensemble !

Pauline s’endormit sur cette noble résolution.

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