‹ La princesse OghérofChapitre 4 sur 39 · Chapitre 3

Chapitre 3

Michel Avérief était rentré chez lui sur les nuages. Pendant les deux heures qu’il avait passées à danser avec Marthe, les fragments de conversation rompus à chaque instant par les caprices de la mazurka s’étaient toujours renoués comme par enchantement. Elle avait deviné ses pensées interrompues, elle les avait achevées ; une entente sympathique et muette avait noué leurs mains pour les figures avec une sorte d’entraînement involontaire…

Michel n’avait pas parlé d’amour, Marthe n’avait ni rougi ni tremblé à aucune de ses paroles, mais il était sûr, – presque sûr d’être aimé.

Il fit les rêves les plus extravagants ; il volait à travers l’azur avec Marthe, assis dans un traîneau fait du croissant de la lune, traîné par de petits nuages qui avaient une vague forme de moutons blancs.

Il s’éveilla tard ; un beau soleil d’avril lançait des flèches d’or à travers la fente étroite des rideaux ouatés de sa fenêtre ; il se leva en hâte, prit à peine le temps de déjeuner, et sortit à pied, afin de mettre un peu d’ordre dans ses idées avant de se rendre chez M. Milaguine pour lui demander la main de sa fille.

Ses pensées le berçaient agréablement, car il parcourut deux fois toute la longueur de la Serguievskaïa avant de se décider à entrer dans la maison de Marthe. L’heure s’écoulait, la jeune fille allait sortir pour sa promenade habituelle ; il se décida enfin, et changea son allure irrésolue pour prendre un pas rapide.

La vue d’une calèche arrêtée devant la porte le fit retomber dans ses perplexités. L’élégance irréprochable de l’équipage, la magnifique paire de trotteurs noirs et le superbe cocher, – unique à Pétersbourg pour sa corpulence énorme aussi bien que pour sa barbe épaisse, qui lui tombait presque jusqu’à la ceinture, – proclamaient en toutes lettres le nom du roi de la jeunesse élégante, le prince Alexandre Oghérof.

Deux magnifiques lévriers à poil long, de la plus grande espèce, blancs comme la neige, allongeaient sur les coussins leurs têtes de serpents à côté de leurs fines pattes. Ils semblaient accoutumés à occuper cette place en l’absence du maître. Leurs yeux endormis suivaient à peine le mouvement des rares passants.

— J’attendrai pour entrer que ce grand fou soit sorti, se dit Michel, non sans une nuance d’humeur.

Et il reprit sa promenade à petits pas.

Certes, de tous ses camarades de régiment, Alexandre Oghérof était peut-être le dernier qu’il eût choisi pour confident en cette circonstance ; non qu’il y eût rien à dire de particulier contre ce brillant jeune homme, mais, comme disait en riant madame Avérief, « il manquait de consistance ». Toujours le premier dans les folies de la jeunesse de son régiment, toujours en quête d’inventions nouvelles pour varier la monotonie des mêmes plaisirs et des mêmes devoirs de société, il semblait, dans ses inventions originales, avoir épuisé l’imprévu même. Cent fois il avait failli être cassé pour des infractions à la discipline, – mais il apportait dans toutes ses folies une bonne humeur si communicative, une grâce de si bonne compagnie, que les fronts les plus sévères se déridaient au milieu d’une mercuriale, et la franchise de sa réponse amenait le rire sur les lèvres où le reproche expirait.

C’était un enfant, – un enfant de vingt-huit ans, dont les jeux avaient la robuste verdeur de ceux d’un jeune Titan. – Il n’était pas méchant ; sa générosité proverbiale lui avait fait donner le surnom mohican de « la Main-Ouverte », mais il manquait de consistance.

Au moment où Michel commençait à trouver le temps long, un piétinement de chevaux l’avertit que le prince sortait de chez M. Milaguine. Il se hâta de revenir sur ses pas ; mais comme il arrivait devant la porte, Oghérof, qui était assis dans sa calèche, l’appela à voix haute.

— Avérief ! viens ici, écoute !

Michel, maudissant l’importun, s’approcha néanmoins, d’un air assez sérieux pour décourager toute conversation oiseuse.

— Quelle figure ! dit Oghérof en éclatant de rire ; tu es en retard, mon cher, le carême est fini. Tu montes chez Milaguine ?

— Oui.

— N’y va pas ! Tu ne sais pas à quoi tu t’exposes ; il est d’une humeur féroce. Il va te raconter son histoire. Viens avec moi, je te la raconterai aussi bien que lui, et ce sera plus amusant.

— J’ai à lui parler d’affaires.

— Le moment est mal choisi, fit Oghérof avec une moue significative ; il est furieux contre sa nièce Sophie, qui a oublié de lui demander son autorisation pour se marier.

— Pour se marier ?

— Eh oui ! Tiens, assieds-toi à côté de moi…

— Il n’y a pas de place ! fit Michel d’un ton morose en regardant les grands lévriers.

— Cet aimable couple va te céder la place, répondit le prince, qui d’un geste les fit sauter à bas de la calèche. Nous allons faire un tour de promenade, et je te raconterai l’affaire tout au long. J’ai besoin de la repasser à quelqu’un après l’avoir écoutée pendant une heure.

— S’il est furieux, se dit Michel, le moment n’est effectivement pas favorable. Et il s’assit près d’Oghérof.

— À la Perspective, par le quai de la Cour, dit le prince à son cocher.

La calèche s’ébranla, les chiens bondirent en avant, les trotteurs prirent leur allure allongée, et le brillant équipage, escorté par les deux lévriers qui galopaient d’un mouvement onduleux, roula bientôt avec fracas au milieu de la rue déserte, sillonnée seulement par les attelages aristocratiques, aux heures fashionables de la journée.

— Eh bien, dit Oghérof en s’étendant de tout son long, voici ce qui est arrivé : Sophie Chérikof, qui est, tu ne l’ignores pas, la fille de la propre sœur de Milaguine, a été touchée par les grâces de Constantin Liakhine.

— Ce jeune fat ! interrompit Michel.

— Sophie prétend qu’il est fat par timidité, et qu’elle se charge de le corriger, – deux assertions qui me paraissent vraisemblables ; – mais ce qu’il y a de bon, c’est que les amoureux ont jugé prudent de s’accorder entre eux avant d’aller demander leur bénédiction aux parents. Ils ont « échangé leurs serments », comme on lit dans Paul de Kock, et puis, ils ont été prévenir leurs familles de ces louables intentions. La vieille Liakhine, qui est sourde comme une cruche, a trouvé assez naturel que son fils unique et adoré n’eût pas pris un cornet pour lui demander des conseils secrets ; M. et madame Chérikof, qui sont de bonnes pâtes, ont versé une larme et béni leurs enfants. Mais quand M. Milaguine a appris, avec la nouvelle du mariage, comment les choses s’étaient arrangées, il est entré dans une fureur !…

— Lui, si doux ? fit Michel étonné.

— Un mouton enragé, mon cher ! Il a dit que c’est ainsi qu’on pervertit les mœurs, qu’il faut s’assurer avant tout du consentement de ses parents, que c’est bien le moins qu’on leur doit ; il a prédit à Sophie que ses propres enfants, ceux qui naîtraient de son futur mariage, lui manqueraient un jour de respect, que cette union était arrangée contre toutes les convenances, finalement qu’il ne lui donnait pas son consentement. – « Mais, mon oncle, je ne vous le demande pas ! » lui a dit imprudemment Sophie.

— Aïe, aïe ! fit Michel.

— Tu peux imaginer ce qui s’en est suivi. Il a appelé Sophie péronnelle, et il est sorti en déclarant qu’il ne la reverrait jamais, et que, si une de ses filles en avait agi de la sorte, il lui aurait donné sa malédiction.

— Diable ! fit Avérief ; et dans son cœur il bénit l’importun qui l’avait empêché de se présenter devant le père de Marthe sans s’être précautionné du consentement des siens.

— Que dit de tout cela Sophie Chérikof ?

— Elle en rit comme une bonne âme qu’elle est, et elle prétend qu’elle fera danser la gavotte à son oncle, le jour de ses noces ; elle en est bien capable, la fine mouche !

— Tout s’arrangera, sans doute ! dit Michel préoccupé ; mais qui aurait cru Milaguine si féroce sur l’étiquette ?

— Un mérinos enragé, te dis-je. Hein ! quels trotteurs que ces chevaux ! ils valent bien leur prix, et je ne le regrette pas.

— Combien les as-tu payés ?

— Trois mille cinq cents roubles, – et ils les valent. Comme ils vont !

— Oui, ils vont bien ; mais quelle idée d’aller et de venir, toujours par le même chemin, comme une navette de tisserand ! Tu finiras par user le bois de cette pauvre Perspective ! Ne pourrais-tu pas trouver d’autre promenade, pour varier un peu ?

— Ce n’est pas reçu, mon ami. Ignores-tu, toi citadin, qu’à cette époque de l’année, à cette heure de l’après-midi, mes trotteurs seraient déshonorés si on les voyait ailleurs !

— À ton aise ! J’en ai assez, de ta Perspective. D’ailleurs tes chiens doivent être fatigués, ils n’ont pas l’habitude d’aller à pied ; dépose-moi n’importe où.

— Tu m’abandonnes ?

— Où vas-tu ?

— Faire un tour à la Morskaïa, et puis chez Flora ; – viens-tu avec moi chez Flora ?

— Ton actrice qui a un nom de chienne et une figure de chatte ? Grand merci ! je rentre ; j’ai à écrire.

— Comme tu voudras, mon cher.

La calèche s’arrêta. Michel sauta à terre et serra la main de son camarade. Sur un signe d’Oghérof, les lévriers bondirent à sa place. Il resta un instant immobile, regardant s’éloigner les magnifiques trotteurs, les têtes blanches des deux chiens, la silhouette élégante et paresseuse du jeune garde à cheval drapé dans le manteau d’ordonnance…

— Se peut-il, pensa Michel, qu’un homme d’esprit, car enfin il n’est pas bête, puisse vivre ainsi avec des chiens, des chevaux et des actrices, sans jamais désirer mieux ? Enfin, si c’est là qu’il met son bonheur, qu’il en prenne à son aise !

Et il reprit mélancoliquement le chemin de son logis.

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