Chapitre 37
Les collines se succédaient, s’élevant toujours, séparées par d’étroits ravins où roulent les torrents de la fonte des neiges. De loin en loin, quelques masures sur pilotis, à l’entrée d’une ravine, prenaient la dénomination de village, – mais en se comptant bien, les habitants auraient peut-être pu arriver jusqu’au nombre de trente. Quelques petits bateaux amarrés aux pilotis, des engins de pêche, des bardes séchant au soleil, formaient toute la richesse de ces simples, – vrais ermites de la civilisation moderne.
Une fois ou deux, Michel crut voir briller dans les terres, au bout d’une croupe rocailleuse, le toit aigu d’une église ; – puis les heures succédaient aux heures, et le jeune homme ne voyait plus défiler que les bruyères et les taillis de jeunes bouleaux que les vents cruels de Sibérie laissent rarement arriver à leur plein développement.
— En quel coin perdu de cette terre vierge Marthe se trouve-t-elle ? pensait Avérief en laissant errer ses yeux des sommets brûlés par le soleil aux ravins si pleins d’ombre que la lumière du jour n’y devait jamais pénétrer. Dans quel asile ignoré va-t-il falloir la chercher ? Et quelles sont ses pensées, dans cette solitude que les pas de l’homme n’ont pas encore foulée tout entière, où plus d’un lieu secret, renfermant peut-être des beautés inconnues, n’a jamais été vu que des vols de cygnes planant au-dessus des montagnes dans leurs infatigables pèlerinages ?
Et les rochers s’entassaient plus majestueux au bord de l’eau toujours plus profonde, pendant que les demi-teintes du soir, succédant aux lueurs du matin, prêtaient à l’eau bleue un attrait mystérieux, plus intime et plus saisissant. On comprend les ondines, à cette heure indécise où les collines de bruyères, pourpres des rayons du soleil couchant, se détachent lumineuses sur le fond du ciel lilas tendre. Les ravins sont noirs et menaçants comme des gueules de monstres ; l’onde se fait bleue, presque noire, et pourtant transparente, si bien qu’on voudrait plonger pour savoir comment il se fait qu’elle soit si sombre et qu’en même temps l’œil en mesure si bien la profondeur.
La nuit se fit, le bateau s’arrêta dans une crique au pied d’un rocher immense, afin d’éviter les rencontres nocturnes.
— Comment s’appelle ce rocher ? demanda Michel au pilote.
— Oussolié, répondit celui-ci.
— Ce sera pour demain, se dit Michel non sans quelque désappointement. Il avait bien cru voir Marthe ce jour-là.
Le lendemain, le jour teintait à peine le ciel d’un bleu gris que le bateau se mit en route. Michel, monté sur le pont au premier murmure de la vapeur, sentait avec délices le vent du matin souffler sur son visage. – Ce sera donc pour aujourd’hui, se dit-il plein d’une joie ardente qui le pénétrait jusqu’au plus profond de son être.
Au-dessus des collines, le ciel était tout rose, d’un rose tendre comme la joue d’un petit enfant ; tout en haut, les dernières étoiles disparaissaient au zénith bleu de lin, pendant qu’une bande de vapeurs blanches, signe précurseur de l’automne, s’élevait lentement de la rive, s’accrochant çà et là aux buissons, laissant deviner un ravin, flottant au-dessus d’une sapinière, où elles laissaient quelques lambeaux, et léchant les parois du rocher comme une fumée ; parfois, toute une assise de rocs perçait majestueusement le nuage ; un seul flocon de brouillard, semblable à la plume d’un cygne géant, posé sur une saillie, annonçait que les plus grands de ce monde ne sont pas exempts des communes destinées.
Tout à coup le soleil qui se leva derrière les montagnes inonda le Volga d’un éblouissement de lumière. Ce fut un embrasement du fleuve. Les petites rides que le vent du matin formait sur le courant s’éclairèrent au sommet d’une paillette d’or, le sillage lumineux se dessina en frange de perles, la volute éternellement creusée à l’avant se déroula plus profonde et plus irisée, et les flocons de brouillard transformés en gouttes de rosée jetèrent sur les collines, sur les sapins et les bruyères, sur le bateau et sur Michel lui-même, un étincelant réseau de diamants.
— Salut, soleil ! s’écria Michel en ôtant sa casquette ; salut, belle journée, aurore de mon bonheur !
Il était seul. Accoudé sur la balustrade, il enivra ses yeux de ce spectacle unique au monde et qui perdra la moitié de sa beauté magique le jour où l’homme foulera ces crêtes encore inviolées. Quels édifices, et même quelles ruines pourront valoir la majestueuse silhouette de l’Oussolié et des rochers qui s’y rattachent, semblables à des bastions gigantesques élevés par la nature afin de défendre son domaine ?
Michel était impatient. – Encore faut-il une ville, une bourgade, un village, se disait-il, pour y descendre !
Le nom qu’il attendait retentit enfin dans le portevoix du capitaine. Michel surpris alla chercher sa valise pendant que le bateau décrivait une courbe rapide et gracieuse pour aborder à un ponton amarré à l’entrée d’une ravine.
On s’arrêta, Michel passa sur le pont mobile et se trouva, à son grand étonnement, tout seul avec un paysan sur l’embarcadère qui tremblait dans le remous. Le bateau à vapeur voguait déjà vers la mer Caspienne.
— C’est ici Bogodar ? demanda-t-il au paysan.
— Non, monsieur ; c’est ici la station de Bogodar.
— Et où donc est Bogodar ?
— À trente-cinq verstes dans les terres, monsieur. – Vous avez un village ici, sans doute ?
— Non, monsieur, il n’y a pas de village.
— Mais où demeures-tu ?
— Ici dessous.
Le paysan indiqua une échelle qui descendait à l’intérieur du ponton éclairé par quatre étroites fenêtres. Somme toute, ce ponton n’était pas sans analogie avec les isbas sur pilotis qui bordaient le cours du fleuve.
— Tu es tout seul ? demanda Michel, fort surpris et très embarrassé.
— Non, monsieur, j’ai un camarade. Il est allé chercher du bois. Que désirez-vous ? dit le paysan, s’avisant enfin que ce bel officier n’était pas venu uniquement pour causer avec lui.
— Connais-tu une métairie nommé Mariévo, qui doit être située entre ce… – Michel chercha un terme convenable, – cette station et la ville de Bogodar ?
— Bogodar n’est pas une ville, monsieur, c’est un grand village, avec une église.
— Une église, vraiment ? J’en suis charmé, continua Michel un peu nerveux. Eh bien, connais-tu la métairie nommée Mariévo, qui appartenait au prince Oghérof ?
— Certainement, monsieur ; même il y a une dame, la princesse, à ce qu’on dit, qui est venue avec des gens de Pétersbourg et qui demeure là depuis quinze jours.
— Très bien ; est-ce loin ?
— Non, monsieur, quatorze verstes par la route. Mais pourquoi êtes-vous venu par ici ? On ne vient jamais par ici pour aller à Bogodar, on va jusqu’à Oussolié et on prend des chevaux de poste !
— Mais alors, s’écria Michel exaspéré, pourquoi avez-vous une station si on ne s’en sert pas ?
— On s’en sert au printemps et en automne pour les marchandises, mais les voyageurs ne viennent jamais par ici. Vous avez eu une drôle d’idée, monsieur.
— Très bien, dit Michel, une drôle d’idée en effet de chercher une ville sur la carte et de prendre pour m’y rendre la station la plus rapprochée ! Mais puisque je suis ici, dis-moi maintenant comment aller à Mariévo. As-tu un cheval ?
— Un cheval ? répéta le paysan, pourquoi faire ? En effet qu’eût-il fait d’un cheval, cet homme qui vivait de poisson pêché de ses mains et de pain noir apporté par le bateau ? Que lui importait la vie active, à ce philosophe, puisqu’il pouvait vivre sans se préoccuper du monde extérieur ?
— Alors on va à pied ?
— Oui, monsieur. Ce n’est pas loin ; si vous voulez, mon petit garçon vous montrera le chemin.
— Tu as des enfants, là-dedans ? fit Michel abasourdi.
— Oui, monsieur, et une femme.
— Allons, très bien, dit le jeune homme, donne-moi ton garçon pour guide.
Il prit allègrement sa valise et partit, accompagné d’un garçonnet de huit ans fort ingambe et absolument muet, autant que Michel put en juger le long de la route.
Cette route n’en était pas une : c’était le lit du torrent à moitié desséché par les ardeurs de l’été. Un épais couvert d’aulnes et de saules déjà touchés par l’automne protégeait un filet d’eau qui coulait dans la partie la plus creuse du ruisseau. Depuis le printemps les roues des télègues avaient battu une sorte de chemin sur les galets du fleuve portés jusque-là par les hautes crues. De temps à autre, une pointe de roc sortie de terre barrait le passage au ruisseau qui cherchait sa voie à droite ou à gauche, pendant que la route suivait la ligne la plus directe, écrasant sans pitié les jeunes pousses.
La montée était rapide. Après deux heures de marche qui lui parurent longues, Michel arriva enfin à une sorte de plateau. Le torrent emmagasinait là dans un petit lac ses ressources printanières ; une route battue témoignait qu’on allait quelque part. De tous côtés s’élevaient les collines, les unes brunes et polies, d’autres tapissées de bruyère violette, d’autres entièrement couvertes de jeunes taillis de bouleaux. Un bois de chênes au feuillage richement découpé s’enfonçait entre deux grands rochers dressés au bord de la route comme les gardiens de quelque jardin des Hespérides.
— À gauche, dit le petit guide, ouvrant la bouche pour la première fois.
— Tu sais donc parler ? fit Michel plein d’admiration pour un enfant capable de marcher deux heures sans rien dire. Tiens, voilà un rouble.
Le visage de l’enfant, qui brillait d’orgueil, devint maussade. Il prit le papier avec dédain et le retourna comme s’il avait envie de s’en défaire.
— C’est pour ton père, dit Michel, s’aperçevant qu’il n’était plus à Pétersbourg, et voilà pour toi.
Il remit à l’enfant une grosse pièce de cuivre. Le petit, rougissant de plaisir, regarda sa lourde pièce, la serra fortement dans sa main et prit à toutes jambes le chemin de son ponton.
Michel, un peu étonné de se voir si absolument seul, posa sa valise à terre, s’assit dessus et regarda autour de lui.
C’était ce désert que Marthe avait choisi pour s’y reposer. Elle était certaine de n’y rien trouver qui lui rappelât la société qu’elle cherchait à fuir. Mais de quelle blessure souffrait donc cette âme altière qu’elle voulût cacher si loin sa douleur ? Ne peut-on pleurer en paix moins loin des hommes, moins loin du secours, en cas de malheur ?
À cette idée, Michel se leva soudain, reprit sa valise et tourna à gauche.
Deux heures encore s’écoulèrent ; – le soleil de l’après-midi chauffait fortement la terre ; des milliers de sauterelles bondissaient dans l’herbe courte, brune et glissante des collines arides. De temps en temps Michel voyait fuir une bande de chèvres sauvages qui disparaissaient au galop du côté des collines du Volga, sûres de n’y être pas poursuivies. Le jeune homme ne sentait plus la fatigue, chaque pas ne le rapprochait-il pas de Marthe, Marthe malade, peut-être en péril ?
Depuis que cette idée lui était venue, c’était une sorte d’obsession. Enfin, doublant le pas, il arriva à une enceinte plantée d’une haie de peupliers. À partir du moment où il avait quitté le ponton, c’était la première fois qu’il voyait la main des hommes. Il franchit une porte à claire voie fermée au loquet et s’avança dans une allée de peupliers, malgré deux ou trois grands chiens évidemment enchaînés depuis peu, car ils faisaient pour se dégager des efforts inouïs, faute d’avoir appris en bas-âge que la chaîne fait partie du pain quotidien pour les chiens comme pour les hommes.
À ce bruit, un domestique parut sur le seuil. Nulle plume ne pourra décrire son étonnement en voyant s’avancer un officier de la garde, une valise à la main.
— La princesse Oghérof ? demanda Michel en portant deux doigts à sa casquette.
— Elle est chez elle, monsieur, répondit par habitude le vieil intendant, puis il ajouta : Permettez-moi de vous demander comment vous êtes venu, monsieur ?
— À pied, répondit le jeune homme.
L’intendant le regarda d’un air de doute.
— Qui ordonnez-vous d’annoncer ?
— Le capitaine Avérief, revenant du Caucase, dit Michel, qui s’aperçut soudain que les surprises peuvent être incommodes quand on a les domestiques en tiers dans les entrevues.
Le vieux serviteur entra dans la maison, puis revint aussitôt.
— La princesse n’est pas là, dit-il ; sans doute elle se promène dans le jardin ou sur la pelouse derrière ; désirez-vous qu’on la prévienne ?
— Non, répondit le jeune homme, je vais aller la rejoindre moi-même ; je voudrais seulement faire un peu de toilette, ajouta-t-il non sans hésitation.
Le domestique l’introduisit dans la maison. Pauvre maison, humble retraite ! deux pièces en tout, une chambre et une salle à manger avec une petite entrée. Une autre cabane contenait la cuisine et deux chambres de domestiques, dont une vacante, la princesse gardant la femme de chambre près d’elle la nuit. Le gardien de la métairie et sa femme, qui faisait la cuisine, habitaient une petite masure à quelques pas de là.
La salle à manger était meublée de quatre chaises de paille et d’une table de bois blanc. Une image revêtue d’or dans un coin était le seul ornement de cette nudité. La chambre à coucher que Michel aperçut par la porte ouverte était aussi d’une simplicité monacale, mais le nécessaire de voyage en argent de la princesse, ouvert sur une table, y ramenait un souvenir de la vie civilisée.
— Qu’est-elle venue faire ici ? se demandait Michel de plus en plus perplexe. Il fut bientôt prêt. Un peu d’eau fraiche lui avait fait oublier sa fatigue. Il se fit donner quelques indications et s’enfonça dans le jardin. Il l’eut bientôt parcouru. Marthe ne s’y trouvait pas. Ouvrant alors une porte récemment pratiquée dans la palissade, il se trouva en pleine nature.
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