‹ La princesse OghérofChapitre 39 sur 39 · Chapitre 38

Chapitre 38

Un ruisseau fantasque coulait dans la vallée, tombant de roche en roche avec un bruit toujours changeant : ici éclatant comme une fanfare, là mystérieux comme un chuchotement. Une haute falaise à pic montrait le granit sous un revêtement de gazon d’Olympe aux fleurs roses jeté là par le vent sur un peu de poussière. Il n’en faut pas davantage à un rocher pour se faire une parure de fête.

Le terrain uni et sablonneux descendait doucement vers une coupure où le ruisseau faisait une chute de vingt pieds dans un petit bassin. Là s’arrêtait la promenade. Michel rebroussa chemin et remonta le cours du ruisseau. Deux roches resserrées lui faisaient un étroit passage ; quelques pierres plates permettaient de l’accompagner dans sa route sans se mouiller les pieds. Michel prit ce chemin.

À cette époque de l’année le soir n’est pas long à venir. Les rayons du soleil enfilaient l’étroite gorge et passaient par-dessus une jeune sapinière qui grandissait en liberté sur une pelouse de gazon fin et rare. Les rocs élargis formaient une sorte de cirque ouvert au couchant sur une échappée de vue ; à l’autre extrémité le ruisseau tombait de haut en sanglotant. Michel regarda autour de lui… Marthe était là.

Assise à terre, appuyée contre le tronc d’un sapin, elle rêvait. Les deux mains, jointes d’abord, s’étaient dénouées et leur blancheur tranchait sur les longs vêtements de deuil qui étalaient leurs plis autour d’elle.

Son visage était calme, mais les longues veilles douloureuses y avaient marqué leur passage. Ce calme était celui de la tristesse qui se résigne.

En la voyant Michel eut peur. Son cœur, qui bondissait de joie et d’impatience pendant qu’il la cherchait, se glaça soudain. Comment allait-il lui apprendre qu’il était vivant, à cette femme qui le pleurait tous les jours ? N’allait-il pas briser le ressort trop tendu de son être, en lui jetant brusquement cette joie au visage ?

Hésitant, inquiet, tremblant de joie et de frayeur, il restait immobile, lorsque Marthe tourna lentement la tête de son côté.

Elle le regarda sans le voir d’abord, croyant qu’on venait la chercher pour quelque affaire, et fit un signe de tête ; puis, son regard remonta jusqu’au visage ; – elle fit un brusque mouvement en avant et s’appuya d’une main sur le sol, l’autre main comprimant les battements de son cœur. Les yeux grands ouverts, elle regardait Michel, effrayée, croyant à une hallucination, se demandant si sa raison lui échappait. Il s’élança vers elle et tomba prosterné dans les plis de sa robe. Sans prononcer un mot, Marthe lui saisit violemment la tête dans les deux mains, le regarda dans les yeux, incrédule d’abord, bouleversée ensuite…

— Vivant ! s’écria-t-elle et elle ferma les yeux.

Ce ne fut qu’une minute d’étourdissement. Avant que Michel eût pu la secourir, elle avait recouvré ses sens et le regardait, non plus avec terreur, mais avec une joie mêlée de remords.

— Vivant ! répéta-t-elle. Ce n’était donc pas vrai ?

— Presque, répondit le jeune homme. Marthe, je vous aime.

— Je suis veuve, répondit-elle ramenée en ce moment à toutes les dures réalités de la vie.

— Vous êtes ma femme ! s’écria Michel. Qui donc cette fois pourra nous séparer ? Je suis venu vous chercher, vous emporter pour ne plus vous quitter qu’à l’heure de la mort.

— Vivant ! répéta Marthe. Ah ! que je vous ai pleuré ! Et soudain à cette pensée toutes les douleurs de sa vie se réveillèrent et elle fondit en larmes.

— Tout cela est un mauvais rêve, dit Michel en écartant de son visage les mains qui voulaient cacher les intarissables flots de pleurs. Tout cela n’est jamais arrivé ; nous voici réunis pour jamais.

Marthe enivrée le regarda longuement ; les cils encore baignés de larmes, les paupières encore tremblantes, elle laissa ses yeux se perdre dans ceux de l’absent pleuré, perdu deux fois, et soudain retrouvé.

— Je vous aime, répéta Michel en l’attirant à lui. Nous allons donc être heureux !

Marthe s’arracha de ses bras, se leva et tordit ses mains amaigries avec un geste désespéré.

— Non, dit-elle, c’est impossible.

— Impossible ?

— C’est notre amour qui a tué mon mari, dit-elle en continuant à tordre ses doigts par un mouvement nerveux ; il y a une mort entre nous. C’est impossible.

Michel sentit tout son jeune sang bouillonner en lui.

— Impossible ! Et moi, je serai donc revenu du Caucase blessé, malade, j’aurai fait deux mille lieues pour vous trouver ; depuis le jour où j’ai su que vous êtes libre, je n’ai pas respiré une gorgée d’air sans penser à vous, je n’ai pas vu le soleil se lever une fois sans me dire : encore un jour de moins, et tout cela pour que vous veniez me dire que c’est impossible, quand nous voilà libres de nous aimer à la face du monde ! Vous m’aimez, je vous aime et c’est impossible ! Essayez de le dire encore une fois, vos lèvres s’y refuseront.

Marthe secoua la tête et parla en regardant au hasard devant elle.

— Voyez-vous, Michel, dit-elle lentement, mon mari est mort au moment où je venais de lui dire que je vous avais aimé, que je vous aimais… J’ai cru d’abord qu’il s’était tué après l’avoir entendu, puis j’ai appris que sa mort était le résultat d’un accident… mais il est des accidents qui n’arrivent que lorsqu’on ne tient pas à la vie. Vous voyez bien qu’il y a un mort entre nous ; rien ne pourra faire que ce ne soit pas arrivé.

— Le prince était un honnête homme, répondit Michel, paix à sa cendre, ce n’est pas à moi de le noircir à vos yeux. Mais avez-vous cru qu’il n’eût jamais aimé que vous ?

Marthe se rappela cette matinée du lendemain de son mariage au bord du Ladoga, où elle avait senti que rien ne pouvait effacer l’outrage qu’elle avait reçu.

Elle ne répondit pas et continua à regarder dans le vague.

— Et depuis son mariage… continua Michel…

Marthe leva les yeux sur Michel avec reproche. Il hésita une seconde et reprit :

— Si vous étiez morte, vous, morte de chagrin de n’être pas aimée de votre époux comme vous le méritez, croyez-vous que le prince eût fait serment d’un veuvage éternel ?

Marthe baissa la tête. Le soleil se couchait, l’ombre et la fraicheur envahissaient la sapinière ; il faisait déjà sombre sous les arbres, à l’abri des rochers. La jeune femme fit quelques pas, et se trouva en face d’une brèche dans la montagne, par où les derniers rayons envoyaient une longue traînée lumineuse sur le gazon bruni.

Sa haute silhouette se détachait toute noire sur le fond d’or en fusion ; son profil sévère, aux lignes mélancoliques, pliait sous le poids de sa couronne de cheveux bruns. Marthe revivait sa vie, et ce lieu était l’image éloquente de son avenir ; d’un côté la lumière et la chaleur, de l’autre, l’ombre glacée où les vivants deviennent bientôt semblables aux morts dont ils usent les dalles avec leurs genoux. Marthe voyait passer devant elle toute son existence, depuis le jour où elle avait attendu Michel dans son jardin jusqu’à celui où on lui avait rapporté le corps de son mari, jusqu’à l’heure où elle avait appris la mort de Michel, jusqu’à l’heure présente, et son cœur jeune et chaleureux malgré elle se fondait d’extase à la pensée qu’il était là, vivant, aimant, celui qu’elle avait pleuré comme mort… Pourquoi donc dit-elle encore une fois à cet homme qu’elle aimait : Jamais ! en secouant la tête avec désespoir ?

— Marthe, répondit Michel avec un accent d’époux et de maître, il y a dans votre cœur quelque chose que vous ne me dites pas et que j’ai le droit de savoir.

La jeune femme hésita un instant.

— Soit, dit-elle enfin, vous le saurez. Lorsque j’ai appris votre mort, j’ai fait vœu de me consacrer à Dieu dès que mon père aurait cessé de vivre, en expiation de ma faute ; – oui, ma faute ! Je ne devais pas aimer un autre homme que mon mari.

— Dites plutôt que vous ne deviez pas épouser un autre homme que celui que vous aimiez : la voilà votre faute, elle n’est pas envers votre mari, ni envers Dieu ! Elle est envers moi, moi dont vous avez brisé la vie et à qui vous refusez réparation !

Le soleil disparut. Marthe restait immobile, drapée dans sa robe aux lignes sculpturales. Michel s’approcha d’elle, et soudain, avant qu’elle eût pu se défendre, il l’enlaça de ses bras.

— Écoute, lui dit-il, Dieu ne veut pas de ton cœur, puisqu’il m’a ramené vivant à tes pieds pour te bénir, pour t’adorer jusqu’à la fin de tes jours. Ta faute a été d’avoir douté de moi. Cette faute, tu l’as expiée, et moi, l’offensé, je te pardonne. Regarde, – il lui montra la première étoile au ciel, – au Caucase, prisonnier, exposé chaque jour à être fusillé, je l’attendais, et lorsqu’elle paraissait, il me semblait que tes yeux me regardaient. Je n’étais plus prisonnier, je n’étais plus malheureux et condamné à vivre seul. Je pensais à toi et je me disais : Marthe a promis de m’aimer jusque par delà la mort. À présent que, sauvé par miracle, je viens réclamer le prix de mes peines, Marthe sera-t-elle infidèle à sa promesse ?

Il l’attirait doucement à lui, toujours plus près, ses lèvres se posèrent sur les cheveux de la jeune femme immobile et comme fascinée.

— Avant de rien promettre à Dieu, lui répéta-t-il, tu m’as promis de m’aimer toujours ; et moi, je t’aime…

Marthe ne résistait plus.

— Je t’aime, répéta-t-elle, comme en un rêve. – Elle passa ses deux bras au cou du jeune homme. – Est-il possible que nous finissions par être heureux ? dit-elle comme endormie.

Michel lui répondit par un baiser.

Paris, 30 avril 1875.

q

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

Page 1