Chapitre 4
Michel était assis devant son papier à lettres depuis une demi-heure, et les idées ne lui venaient pas du tout.
En effet, comment mettre sur une ou même sur deux feuilles de papier toutes les grâces, tous les mérites de Marthe, l’histoire de son amour, – puis les côtés pratiques de cette union, la considération qui entourait les Milaguine, leur position de fortune, – choses qui lui étaient parfaitement indifférentes à lui, mais dont son père devait être informé ?
Rien ne semble plus facile que d’écrire à son père pour lui demander son consentement à un mariage que tout favorise ; mais autre chose est d’écrire la lettre en réalité et de la rendre agréable à celui qui tient votre sort dans ses mains.
Le général Nicolas Avérief était absent de Saint-Pétersbourg depuis plus de dix ans pour les besoins de son service. Il venait tous les quinze ou dix-huit mois embrasser ses fils – car Michel avait un frère aîné, en ce moment malade à l’étranger, – puis repartait sans avoir vu le monde autrement que dans un tohubohu de dîners et de spectacles.
— Quand on vient de province pour quinze jours ou trois semaines, disait gaiement le général, ce n’est certainement pas pour se reposer les pieds sur les chenets.
Michel avait donc tout à lui apprendre, et le plus difficile n’était pas de mettre de l’ordre dans ses explications, mais de soulever le voile mystérieux qui jusqu’alors avait caché à tous son amour pour Marthe ; – c’était de prononcer un nom sacré, et de mettre un autre, fût-ce son père, dans la confidence de cet amour.
Comme il fallait bien en passer par là, cependant, il se décida à prendre la plume et écrivit en haut de sa page :
Très cher et très honoré père…
Puis il reposa la plume, s’allongea dans son fauteuil, et, considérant dès lors la chose comme faite, il s’abandonna aux plus doux rêves d’avenir.
Au milieu de ses projets, un vague souvenir d’une époque relativement lointaine amena une ombre mélancolique. Il se rappela que dix ans auparavant, son frère, alors âgé de vingt et un ans, avait voulu se marier, et, comme lui, avait écrit à leur père une lettre semblable, probablement, à celle qu’il allait écrire.
Il se rappelait la réponse impatiemment attendue, la joie de son frère, – et le choc terrible qui avait suivi cette joie, lorsque la jeune fille, par un caprice inexplicable, avait rompu les fiançailles au bout de huit jours, déclarant qu’elle mourrait plutôt que de devenir la femme de Paul Avérief.
Que s’était-il passé ? Paul avait toujours déclaré n’en rien savoir ; la jeune fille n’avait jamais voulu donner d’explications ; la famille avait dû céder devant cet entêtement invincible ; Paul s’était retiré. Pendant longtemps Michel l’avait vu morose, refusant de toucher à ce sujet douloureux ; puis tout s’était peu à peu calmé, le jeune homme avait repris ses occupations, ses goûts quelque peu modifiés, qui l’avaient toujours porté vers une vie tranquille, – et depuis il n’avait plus jamais reparlé de se marier.
Michel se rappelait tout cela, – et il regretta sincèrement que son frère fût absent. C’est à son amitié sûre et discrète qu’il eût aimé confier le trop plein de son cœur. Il eut un moment l’envie de lui écrire.
— Non, se dit-il ; je ne lui écrirai pas maintenant ; un seul mot plus tard, puis nous irons à l’étranger faire notre voyage de noces, et nous passerons un mois à Menton près de Paul.
Lorsque Michel arriva à cette conclusion, minuit était sonné. Il avait un exercice le lendemain de bonne heure ; il mit soigneusement dans son tiroir le papier qui portait en tête « très cher et très honoré père », et alla se coucher, enchanté de sa soirée.
Le lendemain lui apporta deux lettres. La première était de son frère.
— Je vais mieux, lui disait celui-ci ; mes névralgies ont presque disparu ; j’irai prendre les bains de mer à Biarritz en été, mais le docteur me défend absolument de retourner en Russie avant que l’hiver soit bien établi ; l’humidité de l’automne amènerait infailliblement le retour de mes souffrances. Nous sommes donc séparés pour sept ou huit mois encore, mon cher Michel ; j’espère que tu m’abrégeras la durée de l’exil en m’écrivant fréquemment.
Michel sourit en pensant que leur séparation ne serait pas si longue.
— Comme il aimera Marthe ! se dit-il en décachetant la seconde lettre.
Celle-ci était de son père. Il changeait de commandement : ses devoirs l’appelaient à Pétersbourg pour le 15 juin ; il se faisait une fête de penser qu’un congé, plus long cette fois, lui permettrait de jouir plus amplement de la société de son fils, et de compenser ainsi ce que la saison d’été lui offrirait en moins de plaisirs mondains.
Cette lettre fit réfléchir Michel. On était à la mi-avril ; deux mois seulement le séparaient du retour de son père ; pendant ces deux mois, le général, en tournée d’inspection, allait changer constamment de gîte et de milieu. Était-il bien à propos de soumettre un projet de mariage à son approbation au moment où, fatigué, harassé de ses journées, le général rentrait d’une inspection ennuyeuse ou pénible, pour décacheter à la hâte sa correspondance et se coucher par-dessus ? Trouverait-il seulement dans ses allées et venues la liberté d’esprit nécessaire pour apprécier les mérites de mademoiselle Milaguine ?
Il déplaisait à Michel que l’image de sa fiancée pût se confondre dans l’esprit de son père avec les semonces aux fourriers, les admonestations aux capitaines-payeurs et les remarques sur la soupe servie aux soldats.
Tout bien pesé, Michel se décida à attendre. Il lui semblait doux de ne pas rompre encore le charme qui les unissait presque à l’insu d’eux-mêmes ; il fut ravi, au fond, d’avoir un prétexte pour ne pas livrer leurs noms accolés à la malignité publique.
Mais tout en se décidant à ne rien dire à M. Milaguine, de débonnaire devenu tout à coup redoutable, il se promit de ne pas garder tout à fait autant de réserve avec Marthe.
— Quel bonheur ! se dit-il, je vais lui faire deviner que je l’aime ; il faudra bien qu’elle se décide un jour à me regarder en face pendant que je le lui dirai !
Et, à l’idée que les yeux profonds de Marthe liraient jusqu’au fond de son cœur l’ardente passion qu’elle y avait fait naître, il sentit une extase délicieuse l’envahir tout entier.
Depuis la mort de sa femme, M. Milaguine passait les étés à proximité de la ville, dans une somptueuse villa qu’il avait à bail pour deux ans à Kamennoï-Ostrow ; et ce détail favorisait singulièrement les projets du jeune homme.
Retenu au camp par ses devoirs, il pourrait néanmoins pendant l’été s’évader, – tous les dimanches et parfois dans la semaine, – pour faire sa cour ; et jusque là, il pouvait aller presque tous les soirs se promener aux Îles, passer par hasard devant la villa Milaguine et se faire inviter pour le thé. Si le père était distrait ou maussade, il pouvait rencontrer les jeunes filles à la promenade ou dans leur jardin. Pas un jour ne se passerait sans qu’il vît Marthe !… Ces préliminaires du mariage sont si poétiques et si doux, que pour bien des époux le mariage lui-même a été loin de tenir ce qu’ils avaient promis.
Plein de ces idées, il se mit en chemin pour faire visite à M. Milaguine, afin d’entretenir et de fortifier leurs bonnes relations. Craignant que, malgré lui, ses intentions ne parussent sur son visage, il s’efforça de se faire une figure indifférente, ce qui lui donna l’air le plus emprunté qui se puisse imaginer.
C’est avec cette apparence comiquement sérieuse qu’il arpentait la Serguievskaïa, lorsqu’il vit venir à lui la jolie Sophie Chérikof, la victime, – ou l’instigateur, si l’on veut, – des colères du pacifique Milaguine.
Le frais visage de la jeune fille exprimait la franchise, la confiance, la joie de vivre et d’être aimée, une résolution bien arrêtée de jouir longtemps de tous ces bonheurs, et, de plus, une bonne humeur inaltérable qui avait toujours été un grand charme en elle.
En apercevant Avérief, elle s’arrêta et lui tendit la main.
— Voyez, lui dit-elle, me voilà grande fille à présent, je sors seule ! Maman m’a permis de faire trente pas à pied sans domestique.
— Je vous félicite, Sophie Adamovna. Vous vous mariez donc ?
— Oui. Et vous ?
Michel se troubla, rougit et s’écria : Non ! non ! avec ardeur, si bien que Sophie le regarda attentivement.
— Vous avez pourtant une figure à ça, dit-elle en le menaçant du bout du doigt : mais on peut se tromper. Adieu ! si maman apprenait que je cause avec les jeunes gens dans la rue, elle ne me laisserait plus sortir qu’avec deux domestiques.
Elle s’éloigna d’un pas net et ferme. Michel se retourna pour la regarder.
— Comme le bonheur change les gens ! se dit-il. Elle était l’autre jour une demoiselle comme beaucoup d’autres ; aujourd’hui elle a pris de l’aplomb, elle va droit devant elle, elle parle avec aisance, – elle a un but dans la vie.
Tout en chantant intérieurement cet hymne au mariage, Michel avait monté l’escalier des Milaguine ; on l’annonça. Il fut reçu, et entra dans le petit salon où Marthe faisait de la tapisserie en compagnie de Pauline Hopfer.
— Mon père va venir, dit la jeune fille ; il est en affaires dans son cabinet. Asseyez-vous.
Au son de cette voix égale et placide, Michel retomba sur la terre. Le visage de Pauline, d’ailleurs, était fait pour l’y ramener. C’était elle qui avait voulu qu’on reçût le jeune homme. Marthe était d’avis de faire dire que son père était occupé, mais Pauline avait tenu bon ; elle avait son idée. Il fallait effacer l’impression fâcheuse qu’avait pu produire sa sortie du bal d’enfants de l’avant-veille. Hélas ! elle prenait une peine bien inutile, – Michel ne s’en souvenait même plus. Heureusement elle ne se doutait pas de cet oubli méprisant, car elle l’eût encore moins pardonné que le reste.
On causa un peu de tout, du bal de madame Avérief, du beau temps, des lévriers du prince Oghérof, du mariage de Sophie Chérikof.
— Je viens de la rencontrer, dit Michel.
— Elle sortait d’ici, répondit Marthe. Papa ne veut plus la voir, mais elle dit que ce n’est pas une raison pour que je sois privée de sa société, et elle est restée une grande heure avec moi.
— Que dit de cela M. Milaguine ?
— Il n’en sait rien ! glissa cauteleusement Pauline.
— Je le lui dirai, répondit tranquillement la jeune fille : il faut qu’il le sache. D’ailleurs, sa colère ne saurait durer ; il aime beaucoup Sophie et n’ignore pas qu’elle le préfère à tous ses oncles.
— Alors, hasarda Michel sans oser regarder Marthe, pourquoi s’est-il si fort irrité d’une infraction aux règles ordinaires, qui… que…
— Qui ne le touchait pas ? acheta Marthe avec un léger sourire, en levant les yeux sur le jeune homme.
Elle baissa la tête, car elle avait rencontré un regard furtif et troublé qui lui coupa la parole ; faisant un grand effort pour ressaisir son calme, elle continua, d’un ton plus bas :
— C’est que mon père est un grand partisan des vieux usages. Il veut parfois que je le tutoie, mais il dit que c’est une infraction aux lois du respect entre parents et enfants ; il n’a jamais tutoyé ni son père ni sa mère.
— Alors, pourquoi ?… fit le jeune homme, pour dire quelque chose.
— Ma sœur lui dit vous.C’est depuis la mort de ma mère que… il dit que je lui ressemble… le son de la voix…
Elle rougit et se tut. Pauline les regardait tous deux d’un air sarcastique.
— C’est une idée d’amoureux ! fit la gouvernante en voyant que le silence s’était rétabli.
— Vous avez aujourd’hui la main malheureuse, lui dit sèchement Marthe en allemand ; vous manquez de respect à mon père, après m’avoir conviée à lui manquer de franchise…
Le coup était rude. Pauline se leva, prit les clefs dans une corbeille devant elle, fureta un instant et sortit.
Michel s’était levé en même temps pour prendre congé ; un mouvement très léger de Marthe le retint.
Ce n’était pas un regard, ce n’était pas un signe, une invitation encore moins, et cependant il se rassit.
— Mademoiselle Anastasie se porte bien ? dit-il enfin par contenance.
Marthe respira. Elle avait craint autre chose. Elle se mit à parler de sa sœur avec un enjouement quelque peu fébrile ; la conversation s’anima rapidement, et Pauline, qui écoutait derrière les rideaux, ne put s’empêcher de frapper du pied, de colère, lorsque M. Milaguine à son entrée, dix minutes après, trouva les jeunes gens en train d’éplucher les fautes d’un cahier de Nastia, oublié par elle au milieu des albums du salon.
— Cette petite ne saura jamais l’orthographe, dit M. Milaguine avec un soupir. Bonjour, Avérief, vous allez bien ?
— Très bien, merci ! Et vous ! monsieur ?
— Moi, j’ai eu un chagrin, ces jours derniers. – Oui, jeune homme, un chagrin. Tout se perd, voyez-vous ! Vous restez à diner ?
Michel refusa, bien à contrecœur : son service l’appelait au régiment.
— Papa, dit tout à coup Marthe, Sophie est venue ce matin.
— Comment, ici ? chez moi ? fit M. Milaguine en se redressant.
— Oui, papa.
— Vous l’avez reçue ?
— Oui, mon père.
— Et vous avez pensé que je permettrais… Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? fit M. Milaguine d’un ton radouci, en s’asseyant lourdement sur le canapé, qui gémit un peu.
— Elle m’a dit qu’elle vous aime de tout son cœur, que votre bénédiction lui manque, qu’elle espérait vous voir au dîner de fiançailles qui aura lieu après-demain, et qu’elle ne se pardonnerait jamais de vous avoir fait de la peine.
— Cela prouve au moins qu’elle a su comprendre ses erreurs… Nous verrons, – je ne dis rien encore ! mais nous verrons…
— Père, dis tout de suite que tu lui pardonnes, et je vais l’envoyer chercher.
— Comment, déjà ? Non, non !
— Je t’en prie ! fit Marthe en approchant calmement son visage des lèvres de son père.
Celui-ci la regarda un instant avec ravissement, puis, lui prenant la tête dans ses deux mains, il l’embrassa à plusieurs reprises.
— Soit, dit-il pendant que Marthe mettait la main sur la sonnette. Je lui pardonne parce que c’est toi qui le demandes et parce que c’est elle qui l’a fait ; – mais si tu t’avisais jamais de me jouer pareil tour, je ne te pardonnerais pas.
La main de Marthe fit légèrement tinter la sonnette qu’elle venait de saisir. Michel était devenu tout pâle ; cette allusion au mariage possible de la jeune fille lui parut l’annonce d’un malheur. Il regarda tour à tour la fille et le père, – leurs visages n’exprimaient rien de particulier ; Marthe avait rougi légèrement.
— Nous n’en sommes pas là, répondit-elle en pliant un billet qui contenait trois mots au crayon. – Portez ceci à Sophie Adamovna, dit-elle au domestique qui se présenta.
Si M. Milaguine ne dansa pas la gavotte à la noce de sa nièce, ce fut uniquement parce que celle-ci ne songea pas à l’exiger.
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