‹ La princesse OghérofChapitre 8 sur 39 · Chapitre 7

Chapitre 7

Marthe avait peu dormi. Dès sept heures du matin, elle était levée, au grand étonnement de Nastia, qui partageait sa chambre à la campagne, et qui lui avait déclaré qu’il fallait être malade pour se réveiller de bonne heure un jour de fête, quand on pouvait si bien rester au lit. Là-dessus Nastia s’était retournée sur l’oreiller et rendormie à poings fermés.

Marthe, bien aise d’être seule, avait commencé par s’habiller avec beaucoup de soin ; son joli costume du matin, blanc et vaporeux, lui seyait à merveille. Après s’être accordé un sourire dans la glace, elle était descendue au jardin avec un livre qu’elle ne lisait pas.

Huit heures, neuf heures, puis la demie sonnèrent. Elle devint un peu nerveuse et se mit à marcher dans les allées pour distraire son impatience. Depuis deux heures, elle se représentait le moment où Michel arriverait par la grande avenue ensoleillée, au bord de la Neva. Elle l’avait vu de loin, dans son rêve, la reconnaître et presser le pas ; – il lui tardait que ce rêve devint une réalité.

Les dernières paroles du jeune homme l’avaient remuée jusqu’au plus profond de son âme. Elle se reprochait le regard par lequel elle les avait provoquées ; elle avait honte, elle rougissait en pensant qu’elle lui avait accordé ce regard qui avait descellé les lèvres du jeune Avérief ; il lui semblait s’être manqué à elle-même en appelant cet aveu. Elle s’en voulait de ce qui lui paraissait une faiblesse.

Pour cette âme altière, c’était déchoir que d’accorder quoi que ce fût avant d’avoir été formellement sollicitée. Non pas qu’un amour-propre mesquin lui fit désirer d’avoir tous les avantages, mais le devoir de la femme lui semblait être la réserve la plus rigoureuse, sous peine de faillir à la sainte pudeur.

Elle s’en voulait aussi de l’insistance qu’elle avait apportée à le prier de venir ce jour-là ; mais sur ce point elle n’avait pas été maîtresse d’elle-même ; depuis longtemps, elle attachait à la présence du jeune homme une sorte d’importance superstitieuse ; il lui semblait que cette présence lui portât bonheur, et elle redoutait une espèce de mauvais sort lorsqu’elle ne le voyait pas venir les jours où elle avait quelque raison de l’attendre.

Aussi, en s’entendant promettre la visite du matin qui devait remplacer celle du soir, toute son humeur, toute son inquiétude était-elle tombée, et c’est cette détente d’esprit qui lui avait fait regarder si doucement le jeune homme. Et voilà que, ce matin, elle s’en voulait presque autant de ce regard miséricordieux que de la faiblesse superstitieuse qui lui avait d’abord fait tenir rigueur à Michel.

Elle pensait à tout cela en parcourant l’allée qui longeait la palissade du jardin. La Néva brillait au grand soleil ; les îles – autant de bouquets de verdure – miraient dans l’eau leurs pavillons blancs et leur tendre fraîcheur de mai ; le vent du matin jouait avec le bout des rubans de la jeune fille et passait sur ses joues, aussi doux que le velours d’une feuille de rose.

Elle se sentait joyeuse et troublée ; elle avait nettement conscience que ce jour allait décider de sa vie et que son bonheur allait venir à elle le long de cette avenue ombreuse, dans le miroitement des flots bleus.

Dix heures sonnèrent, puis la demie. Marthe cessa de marcher. Appuyée sur la palissade, elle fit ce qu’elle n’avait jamais fait, ce qui la veille lui aurait paru une inconvenance ; elle regarda sur la route, interrogeant des yeux les rares équipages, les piétons, les cavaliers plus rares.

Une horloge lointaine sonna onze coups. Marthe quitta brusquement la palissade, entra dans un kiosque du jardin, se jeta sur un banc et se mit à pleurer.

Elle pleurait bien rarement ; elle considérait les larmes comme une faiblesse, quand elles n’étaient pas une ressource, un épanchement pour le cœur trop plein et près d’éclater. Mais ce matin-là elle se sentait envahie par une désolation complète, un sentiment d’abandon absolu. Elle avait beau se dire que le jeune homme avait pu être retenu par un obstacle vulgaire, – elle devina même la vérité exacte – que cette absence ne serait que de quinze jours, que probablement elle allait recevoir tout à l’heure un billet, un mot d’excuse et d’explication ; son cœur, affaibli par l’attente et la récente lutte, ne voulait pas accepter de consolation.

Pendant qu’elle séchait ses yeux de son mieux et tâchait de retrouver un peu de calme pour se présenter devant son père, Pauline, qui guettait de la fenêtre, avait vu venir le messager d’Avérief, porteur du bouquet. Descendant aussitôt, elle l’avait trouvé sur la perron et s’était chargée de remettre son message. Une demi-douzaine de bouquets encombraient déjà l’antichambre, elle n’eut pas de peine à escamoter celui-là. Profitant d’un moment où personne ne la voyait, elle grimpa à son observatoire, munie de son précieux fardeau. La robe blanche de Marthe débordait un peu du kiosque.

Tranquille alors, Pauline lut et relut la carte, la déchira méthodiquement en beaucoup de petits morceaux qu’elle noya au fond d’un verre d’eau ; puis elle s’assit, et s’absorba dans la contemplation de son larcin. C’était un bouquet d’amant, de fiancé. On eût dit que le jardinier avait deviné quelque chose, car ces fleurs composaient tout un poème. Les jasmins, les tubéreuses, les camélias, les lilas, tout était blanc ; une poignée de fleurs d’oranger se dissimulait au milieu, dans un panache de fougères.

Enivrée sans doute par le mélange puissant de tant de parfums, Pauline arracha les fleurs d’oranger d’un geste plein de rage, au risque de détruire toute l’harmonie de cet hymne odorant ; elle les tint un moment dans sa main fermée, prête à les lacérer, – puis riant soudain d’un rire sarcastique, elle les planta brusquement dans ses cheveux et se regarda dans la glace.

Elle était extraordinairement jolie. La méchanceté de ses yeux noirs lui donnait un attrait démoniaque qui faisait un piquant contraste avec le cortège traditionnel d’idées qu’éveille la fleur virginale des noces. Elle sourit d’un air satisfait, en murmurant :

— Cela m’ira au moins aussi bien qu’à elle, je suis au moins aussi belle !

Puis elle détacha une à une les fleurs entrelacées, les réunit au hasard dans sa main, et les mit négligemment dans un vase. Une idée lui vint : riant plus fort que tout à l’heure, elle versa les petits morceaux de carton, déjà trempés et informes, dans l’eau qui devait recevoir les fleurs.

— Tout ensemble ! dit-elle presque haut, c’est encore mieux !

Elle fit disparaître dans la cheminée les débris du bouquet, jeta un coup d’œil approbateur à son ouvrage, et descendit dans la salle à manger.

Marthe avait rejoint son père à déjeuner, et faisait aussi bon visage que possible. Le prétexte d’un grand mal de tête lui avait servi à expliquer ses yeux rougis et son visage défait.

— Voilà ce que c’est que de se lever trop tôt ! avait dit Nastia. Puis, repentante, elle était venue embrasser sa sœur.

— Tiens, ta robe est mouillée, tu as donc pleuré ? dit-elle aussitôt en retirant les bras qu’elle lui avait passés autour du cou.

— C’est la rosée, avait répondu Marthe avec effort.

Elle, qui disait toujours la vérité, allait-elle être forcée de dissimuler, de mentir ?

M. Milaguine avait acheté pour sa fille un magnifique collier de perles.

— On dit que les perles portent malheur aux fiancées, lui dit-il en les lui passant au cou ; je veux t’en donner avant que l’on t’ait encore parlé de mariage, afin de conjurer le mauvais sort.

Chaque mot, autour d’elle, semblait choisi exprès pour enfoncer encore le dard dans le cœur de la jeune fille ; ces dernières paroles la firent fondre en larmes pour tout de bon.

— Eh bien, eh bien, s’écria M. Milaguine, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est le mariage qui te produit cet effet-là ?

— Je ne voudrais jamais vous quitter, balbutia Marthe en cachant sa tête sur la poitrine de son père.

M. Milaguine la serra fortement dans ses bras ; puis, avec un soupir :

— Soyons heureux pendant que nous sommes ensemble, lui dit-il.

Pauline présenta aussi son petit cadeau – brodé de ses mains, – et elle embrassa Marthe sur les deux joues avec beaucoup d’effusion.

La conversation devint générale. On apporta les bouquets avec les noms de ceux qui les avaient envoyés. Marthe espérait entendre celui de Michel ; son attente fut trompée cette fois encore ; elle retomba dans le silence.

— Avérief n’est pas venu, je m’en doutais, dit son père ; le jour d’un départ, on a toujours plus à faire qu’on ne pense. Mais tu n’es pas gaie ! reprit-il en voyant qu’elle ne répondait pas, tu inaugures tristement tes vingt ans !

— Je suis fatiguée d’hier, répondit Marthe : nous nous sommes couchées trop tard.

— Il faudra dormir cette après-midi, fit M. Milaguine, pour qui le sommeil était la panacée universelle ; nous avons du monde ce soir, on dansera. Repose-toi jusqu’à l’heure du dîner ; c’est moi qui recevrai les visiteurs.

Trop heureuse d’échapper à la nécessité de causer et de se montrer aimable, Marthe se retira dans sa chambre après le déjeuner.

Elle était sur son lit depuis une heure, regardant tristement en elle-même, humiliée d’avoir attaché tant de prix à la présence de ce jeune homme, humiliée de le lui avoir laissé voir ; blessée qu’il n’eût pas trouvé le temps de lui envoyer un mot de félicitations, une carte, un message verbal ; abattue par tant d’émotions, mécontente d’elle-même, de cet état d’esprit nouveau où elle se trouvait depuis la veille, – lorsqu’on frappa discrètement à la porte de sa chambre.

— Peut-on entrer ? fit une voix flûtée ; et, sans attendre de réponse, Pauline entra et referma la porte derrière elle avec précaution.

— Que voulez-vous ? dit Marthe en reposant sa tête sur l’oreiller.

— Puis-je causer un peu avec vous ? demanda Pauline avec ses inflexions de voix les plus caressantes.

— Si vous voulez. Cependant j’aimerais mieux être seule.

— C’est que j’ai quelque chose à vous dire, fit la demoiselle de compagnie en s’asseyant auprès du lit.

Une fois entrée, que Marthe voulût ou non l’écouter, elle était bien sûre de ne pas sortir avant d’avoir défilé son chapelet.

Marthe se retourna avec un mouvement d’ennui ; Pauline n’en tint pas compte ; elle s’installa confortablement dans son fauteuil et regarda mademoiselle Milaguine avec commisération. Celle-ci, les yeux fermés, ne pensait qu’à se débarrasser au plus vite de cette compagnie incommode, en feignant un invincible sommeil.

— M. Michel est parti pour l’étranger… dit mademoiselle Hopfer de sa voix la plus suave.

Marthe ouvrit les yeux et la regarda en face.

— Eh bien ? dit-elle tranquillement.

— Je savais bien que je te ferais desserrer les lèvres ! pensa Pauline. – Mais il n’est pas parti… seul, ajouta-t-elle en appuyant sur le dernier mot.

Marthe se souleva sur le coude et foudroya Pauline d’un « Que voulez-vous dire ? » indigné.

— Non, M. Michel n’est pas parti seul ; il emmène avec lui…

Marthe ne questionnait pas. Pauline fut forcée d’achever :

— Un enfant…

— Je ne vois rien là d’extraordinaire, fit Marthe en se recouchant ; tout le monde peut emmener un enfant.

— Un enfant qui lui ressemble étonnamment… ajouta Pauline.

La gouvernante n’avait pas perdu son temps ; sa femme de chambre, restée la veille à Pétersbourg, avait eu le loisir de faire causer le cocher d’Avérief qui lui faisait la cour, et, le matin venu, elle s’était hâtée de venir reporter le tout à sa maîtresse, dont elle admirait le génie sans en connaître la profondeur.

Marthe avait refermé les yeux ; mais la pâleur de son visage annonça à Pauline que le coup avait porté.

— Un enfant de trois ans, une petite fille qui lui ressemble, et pour laquelle il est venu hier me demander une gouvernante… sous le sceau du secret, vous comprenez, mademoiselle.

— Et vous lui en avez procuré une ? dit Marthe avec dégoût.

— J’ai cru bien faire…

Un éclair des yeux de la jeune fille prouva à Pauline que, si elle avait cru bien faire, elle s’était trompée. La demoiselle de compagnie ajouta aussitôt :

— Vous savez, mademoiselle, les pauvres filles sans position sont bien à plaindre ; il s’en trouvait une justement qui était venue me demander une place le matin même, – je ne la connais presque pas, – je l’ai indiquée à M. Avérief qui s’est arrangé avec elle.

Un silence suivit.

— Il l’a emmenée à l’étranger avec la petite, reprit-elle.

— Qu’est-ce que cela peut me faire ? dit tout à coup Marthe en s’asseyant sur son lit. Pourquoi me racontez-vous tout cela ?

— Mais, mademoiselle, répondit Pauline, qui avait longuement paré ce coup certain, dans une maison où il n’y a pas de mère, les jeunes filles doivent être soigneuses de la renommée de ceux qui sont reçus chez leur père ; et, lorsqu’un scandale public éclate au grand jour, il faut en être informé, afin de prendre ses précautions.

— Un scandale public ! répéta Marthe en portant ses mains à ses yeux comme pour leur cacher le spectacle de cette honte. Qu’y a-t-il donc ?

Alors Pauline, venue à ses fins, narra longuement le petit roman qu’elle avait inventé la veille. Michel avait à Pétersbourg une maîtresse, une femme mariée ! dont il avait eu cette petite fille ; au commencement de l’automne, ils s’étaient querellés et elle était partie pour l’Italie ; mais Michel avait voulu garder l’enfant ; – seulement ils s’étaient raccommodés par lettres, car Michel en était passionnément amoureux, et ils étaient convenus de sceller leur réconciliation en Italie.

Michel avait reçu la veille une lettre et un télégramme ; aussitôt il avait pris son congé, et il avait emmené l’enfant que sa mère ne voulait plus quitter.

— Voilà pourquoi, mademoiselle, il était si assidu chez nous cet hiver ; il ne savait où passer ses soirées. Il a dit qu’il reviendrait dans quinze jours, – ce n’est pas vrai ; il restera là-bas, ou, s’il revient, ce sera avec elle. On dit même qu’elle a demandé le divorce et qu’il veut l’épouser.

Pauline avait mêlé si adroitement des faits réels avec des suppositions fausses, que le tout avait un air de vraisemblance très passable. Le brusque départ du jeune homme laissait en effet le champ libre à bien des conjectures.

— Qui vous a dit tout cela ? demanda soudain Marthe, qui s’était levée.

— Tout le monde, mademoiselle ! C’est le bruit de la ville : on ne parle que de cela.

— Mais vous, comment l’avez-vous su ? Par les domestiques ?…

Cette dernière interrogation, lancée sur un ton de mépris indicible, frappa Pauline au cœur, toute bronzée qu’elle fût à cet endroit.

— J’ai cru devoir m’informer, mademoiselle, pour l’honneur de cette maison et le vôtre. M. Michel venait bien souvent ici, il est beau, vous êtes jeune…

— Assez ! dit Marthe d’une voix étranglée, indice chez elle de l’extrême indignation ; c’est à mon père qu’il faut dire de telles choses, je ne dois pas les entendre !

— Mademoiselle…

— Assez ! vous m’outragez !

— Je vais aussi le dire à M. Milaguine, mademoiselle Marthe… mais vous n’avez guère de reconnaissance pour la pauvre gouvernante qui vous a élevée et qui vous aime comme une mère !…

Elle larmoyait à ravir. Marthe indécise se reprochait intérieurement d’avoir semblé prendre trop à cœur cette révélation ; elle se laissa baiser les mains, afin d’être plus tôt quitte, et congédia sa demoiselle de compagnie en lui disant qu’elle n’aimait pas les cancans et que celle-ci aurait dû y penser avant de lui en rebattre les oreilles.

Pauline s’en alla soumise, sur la pointe du pied, tranquille sur les résultats de sa confidence.

Elle se garda bien d’en dire quoi que ce fût à M. Milaguine ; celui-ci n’aurait pas manqué de prendre des informations qui, sans détruire absolument tout le beau roman de l’ambitieuse déclassée, auraient fortement ébranlé l’édifice de ses mains charitables.

Elle savait d’ailleurs, à n’en pas douter, que Marthe ne parlerait pas à son père de ce qu’elle venait d’entendre ; elle savait non moins bien que jamais M. Milaguine ne faisait allusion devant ses enfants aux histoires plus ou moins légères qui couraient dans le monde ; et, fière des résultats de sa diplomatie, elle alla se faire belle pour le dîner de fête.

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