‹ La princesse OghérofChapitre 9 sur 39 · Chapitre 8

Chapitre 8

Aussitôt que Pauline fut sortie, Marthe ferma sa porte à clef, puis elle ouvrit la fenêtre : l’air lui semblait impur. Elle regarda longuement les allées feuillues et la Néva qui en baignait le gazon. Le soleil avait disparu derrière les massifs. Le fleuve coulait bleu, presque froid d’apparence ; tout était changé depuis le matin ; la lumière, le scintillement, l’air de fête avaient disparu : restait la réalité froide et triste…

Marthe s’assit près de la fenêtre. Elle ne pleura pas : les sources de son cœur s’étaient soudainement taries ; – des années devaient s’écouler avant qu’elle retrouvât le don des larmes. Ses idées n’étaient pas bien nettes… J’ai vingt ans aujourd’hui, se disait-elle par moments, et cette pensée, qui ne se liait à aucune de ses impressions présentes, avait pour elle une amertume inexplicable. Elle se rappelait les causeries de l’hiver dans le cabinet de verdure de son salon. – Il me trompait alors, se disait-elle, – et son cœur honnête lui criait que ce n’était pas possible. – Mais il est parti ! se répétait-elle, il n’est pas venu ce matin, il n’a rien envoyé, rien fait dire.

— Il m’a trompée tout le temps, se dit-elle soudain, trompée depuis que je le connais !… Cet enfant qui a trois ans… Il était tout jeune alors, il venait d’entrer au régiment… Et moi, j’ai aimé cet homme qui en aimait une autre, – je lui ai donné ce qu’il ne demandait pas, et c’est parce qu’il s’en est aperçu qu’il a feint de m’aimer… par pitié peut-être ! – Oh ! c’en est trop !

Perdue dans sa honte, Marthe crut un moment qu’il n’y avait plus de place pour elle sur la terre. Elle pensa à mourir avant de se retrouver en face de celui dont la vue serait pour elle un sujet d’opprobre perpétuel.

Mais on ne songe pas longtemps à la mort quand on a vingt ans, quand on est riche et belle… L’instinct de la conservation la ramena à des idées moins absolues.

— Tout, se dit-elle, n’importe quoi, plutôt que de le revoir ! Nous voyagerons, s’il le faut !

Et, les yeux brillants, les joues roses de fièvre, Marthe se mit à sa toilette ; elle se fit belle, elle fut coquette, afin qu’en la voyant on ne pût songer à la femme délaissée. Certaines paroles de Pauline lui faisaient craindre qu’on n’eût remarqué les assiduités de Michel ; – elle se promit de prouver au monde entier que le départ du jeune homme ne la touchait en rien.

Elle entra dans la salle à manger à l’heure du dîner, comme son père le lui avait dit, son collier de perles au cou, des roses dans les cheveux, des rubans de velours rose partout, – l’incarnation de la beauté, de la jeunesse triomphante et de l’orgueil. Sa vue provoqua un cri d’admiration, même des femmes ses parentes et ses amies.

— Vous êtes la fée des vingt ans ! lui dit le père de Sophie Chérikof devenue madame Liakhine ; il ne vous manque plus qu’une baguette.

— Mademoiselle Marthe a une baguette, s’écria Oghérof, fort affairé à la table des hors-d’œuvre et se retournant précipitamment, un verre de kummel dans la main droite et une tartine de foie gras dans la main gauche. – Elle la cache maintenant, sa baguette, mais c’est après nous avoir tous changés en bêtes pour l’amour d’elle.

Le rire contagieux gagna Marthe elle-même. Pendant tout le dîner, qu’elle présida avec des airs de jeune souveraine, les hommages d’Oghérof ne cessèrent de la poursuivre, et, chose étrange, ce jour-là ils ne lui déplurent point.

Après s’être vu dédaigner, elle éprouvait une secrète douceur à s’entendre dire qu’elle était belle et digne d’inspirer de l’amour. D’autres que le prince, encouragés par cet accueil nouveau, lui laissèrent voir l’admiration que leur inspirait sa beauté triomphante ; elle, souriante et railleuse, ne découragea personne ; elle était devenue une autre femme. Deux ou trois fois son père la regarda avec étonnement ; il ne l’avait jamais vue si jolie, ni si familière.

— Bah ! se dit-il, pour une fois, il n’y a pas grand mal.

Oghérof avait disparu pendant qu’on servait le café. Il reparut au bout d’une heure et invita la société à passer au jardin pour voir le feu d’artifice.

— Nous serions aussi bien sur le balcon, dit M. Milaguine, toujours paresseux après dîner.

— Non, père, au jardin, au jardin ! cria Nastia en sautillant autour de lui. Serge va vous apporter un fauteuil.

Serge Avérief ne la quittait pas plus que son ombre depuis le dîner, et elle se servait de lui comme d’un jeune chien pour lui faire apporter toute espèce de choses.

On descendit donc au jardin. Les dames trouvèrent des chaises préparées. Le prince se donnait beaucoup de mouvement ; les soldats qu’il avait mis à ses pièces d’artifice n’étaient pas des plus habiles, aussi la réussite de son entreprise fut-elle émaillée de quelques mécomptes ; mais tout le monde était de si bonne humeur, que la gaieté universelle couvrit ses déceptions particulières.

— Prince, mais venez donc jouir de votre ouvrage ! cria M. Milaguine, au moment où Oghérof, enroué à force de gourmander à droite et à gauche, proférait ces paroles : – Attention, mesdames… le bouquet !

— Ici, ici, répéta M. Milaguine.

Le prince franchit en deux bonds la pelouse qui le séparait des spectateurs et vint se poser derrière Marthe.

— Allez ! cria-t-il à ses artificiers improvisés.

Le bouquet s’éleva dans les airs, aux applaudissements de la jeunesse. Mais pendant que les étoiles de toutes couleurs retombaient en pluie sur le ciel bleu pâle, un serpenteau oublié partit en zigzag et vint se loger dans les plis de la robe de Marthe. Celle-ci se leva brusquement : la mousseline légère s’enflamma aussitôt et la flamme monta jusqu’au corsage.

Avant que Marthe eût le temps de pousser un cri, Oghérof l’avait saisie dans ses bras et emportée dans la maison. On les suivit en désordre ; les premiers arrivés trouvèrent Marthe au milieu du salon, un peu pâle, souriante, enveloppée dans les plis d’un grand tapis de table au milieu de débris de porcelaines. Oghérof, à genoux, serrait autour d’elle les plis de l’étoffe épaisse qui avait éteint le feu.

— Il n’y a pas de mal, dit Marthe d’une voix tremblante, en voyant le visage décomposé de son père apparaître dans la porte. Mon père, ne crains rien, je n’ai pas même une ampoule.

Repoussant le tapis, elle fit un pas en avant ; mais elle avait eu grand-peur malgré son courage et son sang-froid : – elle chancela. Dix mains se tendirent vers elle ; Oghérof, plus voisin, l’avait soutenue. Elle se dégagea en rougissant, et c’est son père qui la reçut dans ses bras.

— Prince, dit Milaguine d’une voix étouffée par l’émotion, je vous dois la vie de ma fille.

— Vous auriez pu me devoir autre chose, murmura le prince d’un air bourru ; je suis un fameux imbécile ! Si jamais on me reprend à tirer des feux d’artifice, moi qui n’y entends rien !…

— Vous m’avez pourtant préservée d’une mort affreuse, dit Marthe avec douceur en lui tendant la main.

— Baisez-lui la main, Oghérof, elle vous doit bien cela ! dit M. Milaguine encore tout ému.

Il cherchait machinalement autour de lui ce qu’il pourrait bien donner en signe de reconnaissance à l’homme qui avait sauvé sa fille.

Oghérof ne se fit pas prier.

— Vous cherchez vos potiches ? dit-il ensuite à Milaguine. Ne cherchez pas, les morceaux sont par terre ; j’ai tiré le tapis pour envelopper mademoiselle Marthe, et, ma foi, je n’ai pas regardé ce qu’il y avait dessus.

L’assemblée eut peine à se remettre de cette alarme. D’ailleurs il était déjà tard ; les mamans parlaient de s’en aller ; M. Milaguine s’y opposa absolument. Marthe alla mettre une autre robe, et on commença à danser. Nastia, qui dans sa frayeur avait commencé par sangloter sans mesure, s’était assez bien remise pour pouvoir danser huit quadrilles sans interruption, et ce fut seulement le temps qui lui manqua pour accomplir son dessein…

Marthe ne dansait pas : de cette alerte, il lui était resté un petit tremblement nerveux, qui la reprenait de temps à autre. Assise sur un canapé, elle regardait le mouvement, elle écoutait le bruit, et tout ce qui s’était passé dans la matinée lui paraissait un rêve. Elle ne se souvenait plus bien nettement de Michel. Lorsque l’idée du jeune homme lui revenait, c’était comme une flèche aiguë qui lui traversait le cœur, et elle pensait aussitôt à autre chose.

Oghérof, empressé près d’elle, montrait plus de sérieux qu’à l’ordinaire ; et, de fait, il était fort sérieux, – car il se sentait follement amoureux. Les épaules nacrées de Marthe, que voilait mal la mousseline transparente, les cheveux bouclés qui lui avaient effleuré le visage, ce corps de jeune fille, chaste et comme craintif, qu’il avait emporté et serré contre lui dans sa course, au milieu des flammes qui brûlaient les doigts, avaient remué en lui une sensation imprévue et particulièrement enivrante.

Ce n’était plus une femme déjà faite au contact de la vie, qu’il avait tenue sur sa poitrine ; c’était une jeune fille, une innocente, dont aucun homme n’avait effleuré les lèvres, – et le souvenir de cette impression toute nouvelle, si fugitive qu’elle avait l’air d’un songe, lui donnait un désir irrésistible de la voir se renouveler.

— Je suis capable de l’épouser, se dit-il soudain, lui qui n’avait jamais pensé au mariage depuis sa sortie de l’école des porte-enseigne.

En effet, il fallait bien l’épouser, puisqu’il n’y avait pas d’autre moyen…

Pour Oghérof, une chose désirée était une chose nécessaire. Il réfléchit cinq minutes, puis alla droit à M. Milaguine, qui n’avait pas voulu jouer et qui, sauvegardant les apparences par un air digne et une pose autoritaire dans un vaste fauteuil, se laissait aller aux douceurs d’une courte sieste.

— Monsieur… dit Oghérof…

Le dormeur fit un brusque mouvement.

— Qu’est-ce qu’il y a ? balbutia-t-il. Ah ! c’est vous, prince, je ne vous voyais pas. Que désirez-vous ?

— J’aime mademoiselle Marthe et je viens vous prier de m’accorder la permission de me faire agréer.

— Comme il s’exprime bien ! pensa inconsciemment M. Milaguine avec un vague souvenir de la façon leste dont sa nièce avait mené les choses.

— Avez-vous parlé à vos parents de ce projet d’union ? demanda-t-il, toujours poursuivi par le même souvenir.

— Je n’ai pas de proches parents, répondit le jeune homme, je ne dépends que de moi-même ; vous pouvez faire mon bonheur ou mon malheur, comme il vous plaira.

— Je ne veux pas faire votre malheur, mon ami, répliqua M. Milaguine complètement réveillé ; mais ceci regarde ma fille.

— Vous consentez alors ? s’écria Oghérof transporté.

— Je n’ai pas de raison plausible pour m’y opposer, dit sentencieusement M. Milaguine ; de là à consentir, il n’y a pas loin ; mais le reste regarde ma fille.

— Je ne veux la devoir qu’à elle-même, dit Oghérof avec dignité.

Il était dans un monde d’idées tout nouveau, il s’y trouvait fort bien et cela l’amusait.

Il se donnait à lui-même le plaisir d’un spectacle où il était acteur aussi. Tout cela était fort drôle, très original, – et puis Marthe était adorable et ferait une incomparable princesse Oghérof.

Il se dirigea aussitôt vers Marthe ; elle n’était pas seule. Rongeant son frein, – la patience n’était pas son fort, – il s’assit à quelque distance, et se mit à examiner la future princesse. C’était un nouveau jour, mais qui ne seyait pas plus mal que les autres à la jeune fille. Ce front royal, couronné de cheveux bruns, cette taille haute et souple, faite pour porter de longues traînes de velours, ces mains aristocratiques, cet air de hauteur qu’elle savait prendre pour écarter les importuns, la grâce du sourire et de l’accueil, tout cet ensemble extérieur, – le seul qu’il pût juger, – faisait de Marthe la maîtresse de maison la plus désirable.

— Ce mariage va me faire prendre une position nouvelle dans la société, se dit-il.

Pendant une heure encore, il attendit vainement la minute favorable ; on se retirait, qu’il n’avait pas encore dit un mot. Il voulait rester le dernier, mais un groupe l’entoura, et il fut forcé de s’en aller avec les autres. D’ailleurs Marthe, visiblement fatiguée, n’était peut-être pas bien disposée à écouter une proposition de mariage, – et puis, n’aurait-il pas l’air de vouloir se faire payer immédiatement le service qu’il avait rendu ?

Il rentra donc chez lui plus sérieusement qu’à l’ordinaire. En passant devant le restaurant Dussaux, il eut envie d’entrer pour souper ; non pas qu’il eût faim, mais la force de l’habitude !

— Non, se dit-il, ce ne serait pas convenable.

Et tout fier de ce sacrifice à l’hyménée, il alla dormir sur les deux oreilles.

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