ACTE SECOND. · Scène PREMIÈRE.
Devant le château du comte Ulric.
BARBERINE, à sa fenêtre ; ROSEMBERG, sur la route.
BARBERINE, chantant.
Beau chevalier, qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin d’ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde
N’est que souci ?
ROSEMBERG.
Lorsque j’ai tenu ce pari, je crois que j’ai agi trop vite ; il y a de certains momens où l’on ne peut répondre de soi, c’est comme un coup de vent qui s’engouffre dans votre manteau. Aye ! que je suis las ! il faut, avant de frapper à la porte, que je m’asseoie ici un instant, et que j’ajuste mon pourpoint.
BARBERINE.
Vous qui croyez qu’une amour délaissée
De la pensée
S’enfuit ainsi,
Hélas ! hélas ! chercheur de renommée,
Votre fumée
S’envole aussi.
ROSEMBERG.
D’un autre côté, si je réussis, l’aventure est faite pour me mettre en relief, et sans compter l’enjeu qui est considérable, me voilà par cette conquête cité de prime abord parmi les plus hardis muguets. Peste ! il ne faut pas que je m’y trompe ; il y va là de bon nombre d’écus. Qui sait ? une femme, comme on dit, n’est pas toujours un diable ; pourquoi celle-ci n’aurait-elle d’yeux que pour son mari ? je suis plus jeune que le comte Ulric, et, ma foi, tant soit peu mieux tourné. Patience ! je veux commencer par faire reluire ici quelques sequins, et éblouir la bonne dame.
BARBERINE.
Beau chevalier, qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin de nous ?
J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Était si doux.
ROSEMBERG.
Si je faisais comme cet Uladislas, lorsqu’il trompa le géant Molock ? Assurément la comtesse Barberine n’est gardée ni par un géant, ni par un grand nombre d’eunuques. La réussite me sera donc facile. Voyons ! lequel de ces moyens emploierai-je pour la séduire : la ruse, la force, ou l’amour ? La ruse a bonne chance, mais il est bien vrai que je ne sais trop comment ruser ; la force, fi donc ! ce ne serait ni d’un gentilhomme ni d’un loyal parieur. L’amour donc, oui, l’amour me reste ! du courage, et les poches pleines ; mon parti est pris ; avançons.
(Il frappe.)
BARBERINE.
Qui est là ? qui frappe à la porte ?
ROSEMBERG.
Comtesse, je me nomme Astolphe de Rosemberg ; j’arrive de la cour du roi Mathias, et je viens vous donner des nouvelles de votre mari.
BABBERINE descend et ouvre la porte.
Seigneur, vous êtes le bienvenu. Comment se porte mon mari ? que fait-il ? où est-il ? à la guerre ? hélas ! répondez.
ROSEMBERG.
Il est à la guerre, madame. Pour ce qu’il fait, c’est bien facile à dire ; il suffit de vous regarder pour le savoir ; qui peut vous avoir vue et vous oublier ? Il pense à vous, comtesse, et tout éloigné qu’il est, son sort est plus digne d’envie que de pitié, car, je le sais, vous pensez à lui. Permettez-moi de baiser votre main.
BARBERINE.
Seigneur, nous ne sommes riches que de bonne volonté, mais nous vous recevrons le moins mal possible.
ROSEMBERG.
J’ai laissé quelque part par là mes chevaux et mes écuyers ; je ne saurais voyager sans un cortége considérable, attendu ma naissance et ma fortune. Mais je ne veux pas vous embarrasser de ce train.
BARBERINE.
Pardonnez-moi ; mon mari m’en voudrait si je n’insistais. Nous leur enverrons dire de venir ici.
ROSEMBERG.
Quels remerciemens puis-je faire pour un accueil si favorable ? Cette blanche main a daigné m’ouvrir elle-même, et ces beaux yeux ne la contredisent pas ; ils m’ouvrent aussi, noble comtesse, la porte d’un cœur hospitalier. Je veux aller moi-même prévenir ma suite, et je reviens auprès de vous.