‹ La Quenouille de BarberineChapitre 5 sur 9 · Scène II.

Scène II.

Une rue.

Entre ULRIC.

ULRIC.

Depuis que ce Rosemberg est parti, je ne puis ni rester en place ni dormir. Je ne sais quelles idées noires me passent par la tête malgré moi. Que ma femme soit chaste, cela est bien certain ; je n’en doute pas, mais… Quel mal pourrait-il y avoir, si je croyais trouver un moyen… non pas de m’en assurer, puisque cela est prouvé pour moi, mais enfin… non, il n’y a point de mal à cela. En vérité, la fièvre me prend toutes les nuits ; la peste soit de la gageure ! Oh ! les hommes ! quand l’amour propre les tient une bonne fois !

(Il frappe à une porte. Entre Polacco.)

POLACCO.

Je baise vos mains, mon cher seigneur, je baise vos mains pour l’amour de Dieu.

ULRIC.

Dis-moi, brave Polacco, possèdes-tu encore certain miroir que tu me fis voir un jour dans le jardin de la reine ? Il y a quelque temps de cela.

POLACCO.

Hé ! hé ! chacun son heure ; tout vient à point, et Dieu est Dieu.

ULRIC.

Je désire savoir si tu possèdes encore ce miroir.

POLACCO.

Qui refuse muse, qui muse refuse.

ULRIC.

Si tu l’as encore, dis-le-moi ; je viens l’acheter.

POLACCO.

Hé ! hé ! qui perd le temps, le temps le gagne ; qui perd le temps…

ULRIC.

Doutes-tu de moi ? Tiens, voilà ma bourse ; qu’on ne nous voie pas plus long-temps ensemble.

POLACCO, prenant la bourse.

Bien dit, bien dit, mon cher seigneur ; les murs ont des yeux ; que Dieu conserve la police ! les gens de police sont d’honnêtes gens.

(Il tire le miroir de sa poche.)

ULRIC, prenant le miroir.

Maintenant, tu vas m’expliquer les effets magiques de cette petite glace.

POLACCO.

Seigneur, en fixant vos yeux avec attention sur ce miroir, vous verrez un léger brouillard, qui se dissipe peu à peu. Si l’attention redouble, une forme vague et incertaine commence bientôt à en sortir. L’attention redoublant encore, la forme devient claire ; elle vous montre le portrait de la persorme absente à laquelle vous avez pensé en prenant la glace. Si cette personne est une femme, et qu’elle vous soit fidèle, la figure est blanche et presque pâle ; elle vous sourit faiblement. Si la personne est seulement tentée et qu’elle hésite à rester chaste, la figure se colore d’un jaune blond comme l’or d’un épi mûr. Si elle est infidèle, elle devient noire comme du charbon, et aussitôt une odeur infecte se fait sentir.

ULRIC.

C’est bien ; maintenant, prends ce qu’il te faut dans cette bourse, et rends-moi le reste.

POLACCO.

Qui saura viendra, qui saura viendra.

ULRIC.

Vends-tu si cher cette bagatelle ?

POLACCO.

Qui viendra verra, qui viendra verra.

ULRIC.

Que le diable t’emporte avec tes proverbes !

POLACCO.

Je baise les mains, les mains… Qui viendra verra.

(Il rentre chez lui.)

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