‹ La Quenouille de BarberineChapitre 8 sur 9 · Scène V.

Scène V.

Au château. — Une chambre dans une tour.

Entre ROSEMBERG.

Personne, dieu merci, ne m’a vu. (Il ferme la porte.) Si j’en crois mon appétit, l’heure du dîner ne doit pas être loin, et je suis exact au rendez-vous. Ô fortune ! quelle bénédiction ! non, je ne m’y attendais pas. Cette fière comtesse, ce riche enjeu ! tout cela gagné en si peu de temps ! qu’il avait raison, ce cher Uladislas ! Je vais donc la voir, l’entendre me parler d’amour ! elle ! Barberine ! ô beauté ! elle est à moi ! ô joie ineffable ! elle dans mes bras, sur mon cœur ! sainte Vierge, je ne saurais demeurer en repos ; il faut que je guette à cette fenêtre.

(Il ouvre la fenêtre.)

Personne encore ! singulière chambre pour un rendez-vous amoureux : une fenêtre grillée et des murs tout nus ! c’est quelque ancienne prison seigneuriale ; Barberine l’aura choisie comme le lieu le plus reculé du château. Patience, la cloche sonne.

(Il s’asseoit.)

En vérité, c’est une grande misère que cette fragilité des femmes ; conquise en si peu de jours ! est-ce que je l’aime ? non, je ne l’aime pas. Fi donc ! trahir ainsi un mari si plein de droiture et de confiance ! céder au premier regard amoureux d’un inconnu ! que peut-on faire de cela ? une maîtresse agréable, un caprice pour passer le temps. J’ai autre chose à faire que de rester ici ; qui maintenant me résistera ? Déjà je me vois arrivant à la cour, et traversant d’un pas nonchalant les longues galeries ; les courtisans s’écartent en silence, les femmes chuchotent ; la riche cassette est sur la table, et la reine a le sourire à la bouche. Quel coup de filet, Rosemberg ! ce que c’est pourtant que la fortune ! Quand je pense à ce qui m’arrive, il me semble rêver. Non, il n’y a rien de tel que l’audace.

Il me semble que j’entends du bruit ; quelqu’un monte l’escalier ; on s’approche, on monte à petits pas. Ah ! comme mon cœur palpite ! (On entend au dehors le bruit de plusieurs verroux.) Qu’est-ce que cela veut dire ? je suis enfermé ; on verrouille la porte en dehors ; sans doute c’est quelque précaution de Barberine ; elle a peur que pendant le dîner quelque domestique n’entre ici ; elle aura envoyé sa camériste fermer sur moi la porte jusqu’à ce qu’elle puisse s’échapper.

Si elle allait ne pas venir ! s’il arrivait un obstacle imprévu ! Bon, elle me le ferait dire. Mais qui marche ainsi dans le corridor ? cette tour est sans doute habitée par un gardien ; je vois dans ce coin une quenouille et un rouet. On marche encore ; on vient ici.

Ôfortune ! tu es la reine du monde. Ô hasard ! ô providence ! qui m’avez pris pour favori ! il me semble que je respire un autre air que le reste des hommes. C’est Barberine, je reconnais son pas. Silence ! il ne faut pas ici nous donner l’air d’un écolier. Je veux composer mon visage ; celui à qui de pareilles choses arrivent n’en doit pas paraître étonné.

(Un guichet s’ouvre dans la muraille.)

BARBERINE, en dehors, parlant par le guichet.

Seigneur Rosemberg, comme vous n’êtes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l’honneur d’une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités. Si vous voulez boire et manger, vous n’avez d’autre moyen que de faire comme les vieilles femmes qui gagnent leur vie en prison, c’est-à-dire de filer. Vous trouverez une quenouille et un rouet tout préparés dans cette chambre, et vous pouvez avoir l’assurance que l’ordinaire de vos repas sera scrupuleusement augmenté ou diminué selon la quantité de fil que vous filerez.

(Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG.

Est-ce que je rêve ? Holà ! Barberine ! holà ! Jean ! holà ! Albert ! Qu’est-ce cela signifie ? La porte est comme murée ; on l’a fermée avec des barres de fer. La fenêtre est grillée, et le guichet n’est pas plus grand que mon bonnet. Holà ! quelqu’un ! ouvrez, ouvrez, ouvrez, c’est moi, Rosemberg ; je suis enfermé ici ; ouvrez ; qui vient m’ouvrir ? Y a-t-il là quelqu’un ? Je prie qu’on m’ouvre, s’il vous plaît. Hé ! le gardien, êtes-vous là ? Ouvrez-moi, monsieur, je vous prie. Je veux faire signe par la croisée. Hé ! compagnon, venez m’ouvrir ; il ne m’entend pas ; ouvrir, ouvrir, je suis enfermé. Cette chambre est au troisième étage. Mais qu’est-ce donc ? on ne m’ouvrira pas !

BARBERINE, ouvrant le guichet.

Seigneur, ces cris ne servent de rien. Il commence à se faire tard ; si vous voulez souper, il est temps de vous mettre à filer.

(Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG.

Hé ! bon ! c’est une plaisanterie. L’espiègle veut me piquer au jeu par ce joyeux tour de malice. On m’ouvrira dans un quart d’heure ; je suis bien sot de m’inquiéter. Oui, sans doute, ce n’est qu’un jeu ; mais il me semble qu’il est un peu fort, et tout cela pourrait me prêter un personnage ridicule. Hum ! m’enfermer dans une tourelle ! Traite-t-on aussi légèrement un homme de mon rang ? Fou que je suis ! cela prouve qu’elle m’aime ; elle n’en agirait pas si familièrement avec moi, si la plus douce récompense ne m’attendait. Voilà qui est clair ; on m’éprouve peut-être ; on observe ma contenance. Pour les déconcerter un peu, il faut que je me mette à chanter gaiement.

(Il chante.)

Quand le coq de bruyère
Voit venir le chasseur,
Holà ! dans la clairière
Holà landerira.
Oh ! le hardi compère,
Franc chasseur l’arme au poing ;
Holà ! remplis ton verre,
Holà ! landerira.

BARBERINE, ouvrant le guichet.

Seigneur, puisque vous ne filez pas, vous vous passerez sans doute de souper, et j’imagine que vous n’avez pas faim ; ainsi, je vous souhaite une bonne nuit.

(Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG.

Est-ce que je serais pris au piége ? Voilà qui a l’air sérieux. Passer la nuit ici ! sans souper ! et justement je n’ai pas dîné pour venir à ce rendez-vous. J’ai une faim horrible. Qu’est-ce que cela veut dire ? Une bonne nuit ! Combien de temps va-t-on donc me laisser ici ? Assurément, cela est sérieux. Mort et massacre ! feu ! sang ! tonnerre ! exécrable Barberine ! misérable ! infâme ! bourreau ! malédiction ! Ah ! malheureux que je suis ! Me voilà en prison ; on va faire murer la porte ; on me laissera mourir de faim ; c’est une vengeance du comte Ulric. Hélas ! hélas ! prenez pitié de moi. Le comte Ulric veut ma mort, cela est certain ; sa femme exécute ses ordres. Pitié ! pitié ! Je suis mort ; je suis perdu ; je ne verrai plus jamais mon père, ma pauvre tante Béatrice ! Hélas ! ah ! Dieu ! hélas ! c’est fait de moi. Ô rage ! ô feu et flammes ! Oh ! si j’en sors jamais, ils périront tous de ma main ; je les accuserai devant la reine elle-même, comme bourreaux et empoisonneurs. Ah ! Dieu ! ah ! ciel ! prenez pitié de moi.

BARBERINE, ouvrant le guichet.

Seigneur, avant de me coucher, je viens savoir si vous avez filé.

ROSEMBERG.

Non, je n’ai pas filé ; je ne file point ; je ne suis point une fileuse. Ah ! Barberine ! vous me le paierez.

BARBERINE.

Seigneur, quand vous aurez filé, vous avertirez le soldat qui monte la garde à votre porte.

ROSEMBERG.

Ne vous en allez pas, comtesse ; au nom du ciel ! écoutez-moi.

BARBERINE.

Filez, filez.

ROSEMBERG.

Non, par la mort ! non, par le sang ! je briserai cette quenouille. Non, je mourrai plutôt.

BARBERINE.

Adieu, seigneur.

ROSEMBERG.

Encore un mot ! ne partez pas.

BARBERINE.

Que voulez-vous ?

ROSEMBERG.

Mais, — mais, — comtesse, — en vérité, — je suis, je — je ne sais pas filer. Comment voulez-vous que je file ?

BARBERINE.

Apprenez.

(Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG.

Non, jamais je ne filerai ; quand le ciel devrait m’écraser ! Quelle cruauté raffinée, voyez donc cette Barberine ! elle était en déshabillé ; elle va se mettre au lit ; à peine vêtue, en cornette, et plus jolie cent fois… Ah ! la nuit vient ; dans une heure d’ici, il ne fera plus clair.

(Il s’asseoit.)

Ainsi, c’est décidé ; il n’en faut pas douter. Non-seulement je suis en prison, mais on veut m’avilir par le dernier des métiers. Si je ne file, ma mort est certaine. Ah ! la faim me talonne cruellement ; voilà dix heures que je n’ai mangé ; pas une miette de pain depuis ce matin à déjeuner. Misérable Uladislas ! puisses-tu mourir de faim pour tes conseils ! Où diantre suis-je venu me fourrer ? que me suis-je mis dans la tête ? J’avais bien affaire de ce comte Ulric et de sa bégueule de comtesse ! Le beau voyage que je fais ! J’avais de l’argent, des chevaux, tout était pour le mieux ; je me serais diverti à la cour ; peste soit de l’entreprise ! J’aurai perdu mon patrimoine, et j’aurai appris à filer.

Le jour baisse de plus en plus, et la faim augmente en proportion. Est-ce que je serais réduit à filer ? Non, mille fois non ; j’aimerais mieux mourir de faim comme un gentilhomme. Diable ! vraiment, si je ne file pas, il ne sera plus temps tout-à-l’heure.

(Il se lève.)

Comment est-ce donc fait, cette quenouille ? quelle machine diabolique est-ce là ? je n’y comprends rien. Comment s’y prend-on ? je vais tout briser. Que cela est entortillé ! Oh Dieu ! j’y pense, elle me regarde ; cela est sûr ; je ne filerai pas.

Une voix en dehors.

Qui vive ?

(Le couvre-feu sonne.)

Le couvre-feu sonne ! Barberine va se coucher. Les lumières commencent à s’allumer. Des mulets passent sur la route, et les bestiaux rentrent des champs. Ô Dieu ! passer la nuit ainsi ! là, dans cette prison ! sans feu ! sans lumière ! sans souper ! le froid ! la faim ! Hé ! holà ! compagnon ; n’y a-t-il pas un soldat de garde ?

BARBERINE, ouvrant le guichet.

Eh bien ?

ROSEMBERG.

Je file, comtesse, je file ; faites-moi donner à souper.

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