‹ La réforme intellectuelle et moraleChapitre 14 sur 18 · II

II

Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force, elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils, des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à l’empêcher de s’y faire accepter.

La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels, le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.

Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre, c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la civilisation.

Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les conditions de son existence toutes changées. La France est une des conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous; l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles. Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et d’une France forte.

Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux extrémités.

Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires, conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait, personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain, on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez plus d’esprit français.

Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue, mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur l’avenir l’action la plus bienfaisante.

Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel, puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix, un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère; personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres certains genres de supériorité.

De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards, sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer, s’efforceront de l’imiter.

Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent, elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues. Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre. L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe. Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.

Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire, l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels. Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une forme bienfaisante et réalisable.

La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours. Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions, donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_ (innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle, malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.

En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté, conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein assentiment et ma reconnaissante sympathie.

[15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de ce volume.

Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre; au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités, substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques, contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie, reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne. Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner. Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun; les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès. Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité. Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel. Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_

LETTRE

A M. STRAUSS

Le 18 août 1870, parut, dans la _Gazette d’Augsbourg_, une lettre que M. Strauss me faisait l’honneur de m’adresser sur les événements du temps. Elle se terminait ainsi:

«Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces lignes ne vous parviennent que par l’intermédiaire d’un journal. Certes, dans des temps moins agités, je me serais assuré tout d’abord de votre agrément; mais, dans les circonstances actuelles, avant que ma demande fût parvenue dans vos mains, et votre réponse dans les miennes, le vrai moment aurait passé. Et j’estime d’ailleurs qu’il peut y avoir quelque utilité à ce que, dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations rivales, indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout esprit de parti, échangent leurs vues sans passion, mais en toute franchise, sur les causes et sur la portée de la lutte actuelle; car les pages que je viens d’écrire n’auront complétement atteint leur but que si elles vous déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait à votre point de vue.»

Je me rendis à cette invitation; le 16 septembre 1870, parut dans le _Journal des Débats_ la réponse que je vais reproduire. La veille avait paru dans le même journal la traduction de la lettre de M. Strauss.

· · ·

Monsieur et savant maître,

Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers ce déchaînement de l’enfer, comme un message de paix; elles nous ont été d’une grande consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce à quoi je tiens le plus, ma philosophie, je dirai presque ma religion. J’étais au séminaire Saint-Sulpice vers 1843, quand je commençai à connaître l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans un temple, et, à partir de ce moment, tout ce que j’avais tenu jusque-là pour une pompe digne de la Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier moment des hostilités, cette guerre m’a rempli de douleur, d’abord à cause des épouvantables calamités qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite à cause des haines, des jugements erronés qu’elle répandra et du tort qu’elle fera aux progrès de la vérité. Le grand malheur du monde est que la France ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne comprend pas la France: ce malentendu ne fera que s’aggraver. On ne combat le fanatisme que par un fanatisme opposé; après la guerre, nous nous trouverons en présence d’esprits rétrécis par la passion, qui admettront difficilement notre libre et large sérénité.

Vos idées sur l’histoire du développement de l’unité allemande sont d’une parfaite justesse. Au moment où j’ai reçu le numéro de la _Gazette d’Augsbourg_ qui contenait votre belle lettre, j’étais justement occupé à écrire pour la _Revue des Deux Mondes_ un article qui paraîtra ces jours-ci, et où j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des États, que le droit des nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels déterminés par la race, l’histoire et la volonté des populations. Or, s’il y a une nationalité qui ait un droit évident d’exister en toute son indépendance, c’est assurément la nationalité allemande. L’Allemagne a le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme; en outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux développements intellectuels qu’il y ait jamais eu, un développement qui a, si j’ose le dire, ajouté un degré de plus à l’esprit humain en profondeur et en étendue, si bien que ceux qui n’ont pas participé à cette culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée comme celui qui ne connaît que les mathématiques élémentaires est à celui qui connaît le calcul différentiel.

Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant de moralité et de sérieux, dût produire un mouvement politique correspondant, que la nation allemande fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, matériel et pratique, une importance proportionnée à celle qu’elle avait dans l’ordre de l’esprit, c’est ce qui était évident pour toute personne instruite, non aveuglée par la routine et les partis pris superficiels. Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, c’est que le besoin d’unité était chez elle une mesure de précaution justifiée par les déplorables folies du premier empire, folies que les Français éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais contre le retour desquelles il était bon de se prémunir, certaines personnes relevant encore ces souvenirs avec beaucoup d’étourderie.

C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom d’un petit groupe de vrais libéraux) nous accueillîmes avec une grande joie l’augure de la constitution d’une Allemagne à l’état de puissance de premier ordre. Ce n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous de voir ce grand et heureux événement réalisé par l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que personne combien il s’en faut que la Prusse soit l’Allemagne. Mais n’importe; nous avions à cet égard une pensée que, je pense, vous partagez: c’est que l’unité allemande, après avoir été faite par la Prusse, absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale que le levain disparaît dans la pâte qu’il a fait lever. A ce pédantisme rogue et jaloux qui nous déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit allemand, avec sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. Ce qu’il y avait de peu sympathique à nos instincts libéraux dans un pays féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé par une petite noblesse entichée d’une orthodoxie étroite et pleine de préjugés, nous l’oubliions comme vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un avenir ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une grande nation libérale, destinée à faire faire un pas décisif aux questions politiques, religieuses et sociales, et peut-être à réaliser ce que nous avons essayé en France, jusqu’ici sans y réussir: une organisation scientifique et rationnelle de l’État.

Comment ces rêves ont-ils été déçus? comment ont-ils fait place à la plus amère réalité? J’ai expliqué mes idées sur ce point dans la _Revue_; les voici en deux mots: On peut faire aussi grande que l’on voudra la part des fautes du gouvernement français, mais il serait injuste d’oublier ce qu’a eu de répréhensible à beaucoup d’égards la conduite du gouvernement prussien. Vous savez que les plans de M. de Bismark furent communiqués en 1865 à l’empereur Napoléon III, lequel, en somme, y adhéra. Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il était désirable que cette unité se fît avec la pleine amitié de la France, l’empereur Napoléon III eut mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle qu’un mois à peu près avant le commencement des hostilités de 1866, l’empereur Napoléon III croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des actes successivement contradictoires perdirent l’empereur en cette occasion comme en plusieurs autres. La victoire de Sadowa éclata sans que rien fût convenu. Versatilité inconcevable! Égaré par les rodomontades du parti militaire, troublé par les reproches de l’opposition, l’empereur se laissa entraîner à regarder comme une défaite le résultat qui aurait dû être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait voulu et amené.

Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complétement absous; mais nous sommes philosophes, monsieur; nous avons la naïveté de croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Le gouvernement prussien avait sollicité, accepté l’alliance secrète de l’empereur Napoléon III et de la France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait à l’empereur et à la France des marques de gratitude et de sympathie. Un de vos compatriotes, qui montre en ce moment contre la France plus de passion que je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, à l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la France une grande reconnaissance pour la part réelle, quoique négative, que cette dernière avait prise à sa fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet de Berlin ne l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements territoriaux, quand il s’agit d’une nation forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes, ont peu d’importance; l’acquisition de la Savoie et de Nice a été pour la France plus fâcheuse qu’utile. On peut regretter cependant que le gouvernement prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg cédé à la France, la France n’eût pas été plus grande ni l’Allemagne plus petite; mais cette concession insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion superficielle, qui en un pays de suffrage universel doit être ménagée, et eût permis au gouvernement français de masquer sa retraite. Dans le plus grand château des croisés qui existe encore en Syrie, le _Kalaat-el-hosn_, se voit, en beaux caractères du XIIe siècle, sur une pierre au milieu des ruines, l’inscription suivante, que la maison de Hohenzollern devrait faire graver sur l’écusson de tous ses châteaux:

Sit tibi copia, Sit sapientia, Formaque detur:

Inquinat omnia Sola superbia Si comitetur.

Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit impartial peut donc faire presque égale la part de reproches que méritent d’un côté le gouvernement de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. Quant à la cause prochaine, à ce pitoyable incident diplomatique ou plutôt ce jeu cruel de vanités blessées qui, pour venger de chétives querelles de diplomates, a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce humaine, vous savez ce que j’en pense. J’étais à Tromsoë, où le plus splendide paysage de neige des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts de nos ancêtres celtes et germains, quand j’appris cette horrible nouvelle; je n’ai jamais maudit comme ce jour-là le sort fatal qui semble condamner notre malheureux pays à n’être jamais conduit que par l’ignorance, la présomption et l’ineptie.

Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement inévitable. La France ne voulait en aucune façon la guerre. Il ne faut pas juger de ces choses par des déclamations de journaux et des criailleries de boulevard. La France est profondément pacifique; ses préoccupations sont tournées vers l’exploitation des énormes sources de richesses qu’elle possède et vers les questions démocratiques et sociales. Le roi Louis-Philippe avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup de bon sens. Il sentait que la France, avec son éternelle blessure, toujours près de se rouvrir (le manque d’une dynastie ou d’une constitution universellement acceptée), ne pouvait pas faire la grande guerre. Une nation qui a rempli son programme et atteint l’égalité ne saurait lutter avec des peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de leur développement. Croyez-moi, les uniques causes de la guerre sont la faiblesse de nos institutions constitutionnelles et les funestes conseils que des militaires présomptueux et bornés, des diplomates vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le plébiscite n’y est pour rien; au contraire, cette étrange manifestation, qui montra que la dynastie napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux entrailles mêmes du pays, devait faire croire que l’empereur s’éloignerait ensuite de plus en plus des allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède de grands biens territoriaux nous paraît devoir être moins porté à tenter le sort sur un coup de dé que celui dont la richesse est douteuse. En réalité, pour écarter les dangers de conflagration, il suffisait d’attendre. Que de questions, dans les affaires de cette pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne les résolvant pas! Au bout de quelques années on est tout surpris que la question n’existe plus. Y eut-il jamais une haine nationale comme celle qui pendant six siècles a divisé la France et l’Angleterre? Il y a vingt-cinq ans, sous Louis-Philippe, cette haine était encore assez forte; presque tout le monde déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre; elle a disparu comme par enchantement.

Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés n’ont eu ici qu’un seul vœu depuis l’heure fatale, voir finir ce qui n’aurait pas dû commencer. La France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer aux évolutions intérieures de l’Allemagne; mais l’Allemagne commettrait une faute non moins grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la France. Si l’on a pour but de détruire la France, rien de mieux conçu qu’un tel plan; mutilée, la France rentrerait en convulsions, et périrait. Ceux qui pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, que la France doit être supprimée du nombre des peuples, sont conséquents en demandant son amoindrissement; ils voient très-bien que cet amoindrissement serait sa fin; mais ceux qui croient comme vous que la France est nécessaire à l’harmonie du monde doivent peser les conséquences qu’entraînerait un démembrement. Je puis parler ici avec une sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie à être bon patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme; où je vois le bien, le beau, le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. La France est nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le rigorisme étroit. Vous qui avez si bien compris Voltaire devez comprendre cela. Cette légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse et honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, avec ses qualités et ses défauts, disparaissait, la conscience humaine serait sûrement amoindrie. La variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans les desseins de la Divinité est de supporter, de respecter même les organes providentiels de la vie spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères et le moins sympathiques. Votre illustre Mommsen, dans une lettre qui nous a un peu attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait à en préserver le monde comme d’un poison. Quoi! cet austère savant connaît donc nos journaux burlesques et notre niais petit théâtre bouffon! Soyez assuré qu’il y a encore, derrière la littérature charlatanesque et misérable qui a chez nous comme partout les succès de la foule, une France fort distinguée, différente de la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, de même race cependant: d’abord un groupe d’hommes de la plus haute valeur et du sérieux le plus accompli, puis une société exquise, charmante et sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant tout sans avoir rien appris, devinant d’instinct le dernier résultat de toute philosophie. Prenez garde de froisser cela. La France, pays très-mixte, offre cette particularité que certaines plantes germaniques y poussent souvent mieux que dans leur sol natal; on pourrait le démontrer par des exemples de notre histoire littéraire du XIIe siècle, par les chansons de geste, la philosophie scolastique, l’architecture gothique. Vous semblez croire que la diffusion des saines idées germaniques serait facilitée par certaines mesures radicales, détrompez-vous; cette propagande serait alors arrêtée net; le pays s’enfoncerait avec rage dans ses routines nationales et ses défauts particuliers.--«Tant pis pour lui!» diront vos exaltés.--«Tant pis pour l’humanité!» ajouterai-je. La suppression ou l’atrophie d’un membre fait pâtir tout le corps.

L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants d’opinion. Les uns raisonnent ainsi: «Finissons cette odieuse partie au plus vite; cédons tout, l’Alsace, la Lorraine; signons la paix; puis haine à mort, préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe qui, complaisances sans bornes pour toutes les ambitions russes; un seul but, un seul mobile à la vie, guerre d’extermination contre la race germanique.» D’autres disent: «Sauvons l’intégrité de la France, développons les institutions constitutionnelles, réparons nos fautes, non en rêvant de prendre notre revanche d’une guerre où nous avons été injustes agresseurs, mais en contractant avec l’Allemagne et l’Angleterre une alliance dont l’effet sera de conduire le monde dans les voies de la civilisation libérale.» L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques suivra la France, et du même coup elle décidera de l’avenir de la civilisation.

Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace est une terre germanique, injustement détachée de l’empire allemand. Remarquez que les nationalités sont toutes des «cotes mal taillées»; si l’on se met à raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, on ouvre la porte à des guerres sans fin. De belles provinces de langue française ne font pas partie de la France, et cela est très-avantageux, même pour la France. Des pays slaves appartiennent à la Prusse. Ces anomalies servent beaucoup à la civilisation. La réunion de l’Alsace à la France, par exemple, est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande du germanisme; c’est par l’Alsace que les idées, les méthodes, les livres de l’Allemagne passent d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est incontestable que, si on soumettait la question au peuple alsacien, une immense majorité se prononcerait pour rester unie à la France. Est-il digne de l’Allemagne de s’attacher de force une province rebelle, irritée, devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction de Strasbourg? L’esprit est vraiment parfois confondu de l’audace de vos hommes d’État. Le roi de Prusse paraît en train de s’imposer la lourde tâche de résoudre la question française, de donner et par conséquent de garantir un gouvernement à la France. Peut-on, de gaieté de cœur, rechercher un pareil fardeau? Comment ne voit-on pas que la conséquence de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité avec 3 ou 400,000 hommes? L’Allemagne veut donc rivaliser avec l’Espagne du XVIe siècle? Et sa grande et haute culture intellectuelle, que deviendrait-elle à ce jeu-là? Qu’elle prenne garde qu’un jour, quand on voudra désigner les années les plus glorieuses de la race germanique, on ne préfère à la période de sa domination militaire, marquée peut-être par un abaissement intellectuel et moral, les premières années de notre siècle, où, vaincue, humiliée extérieurement, elle créait pour le monde la plus haute révélation de la raison que l’humanité eût connue jusque-là!

On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs esprits ne voient pas cela, et surtout qu’ils se montrent contraires à une intervention de l’Europe en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, être conclue directement entre la France et l’Allemagne; elle ne peut être l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli. Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains; mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à déplacer les bornes fixées par les anciens traités? Toute autre solution laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération. Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la communauté européenne ne s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères contre le peuple qui aspirait à une domination universelle; il serait bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la raison et de la civilisation.

Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de médiation semblable à celle que l’Église offrait au moyen âge. On est parfois tenté de prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques et à l’importance que prennent de nos jours les problèmes sociaux. Le mouvement de l’histoire contemporaine est une sorte de balancement entre les questions patriotiques, d’une part, les questions démocratiques et sociales, de l’autre. Ces derniers problèmes ont un côté de légitimité, et seront peut-être en un sens la grande pacification de l’avenir. Il est certain que le parti démocratique, malgré ses aberrations, agite des problèmes supérieurs à la patrie; les sectaires de ce parti se donnent la main par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent une grande indifférence pour les questions de point d’honneur, qui touchent surtout la noblesse et les militaires. Les milliers de pauvres gens qui en ce moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent qu’à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs. Qu’un jour ils arrivent à s’entendre et à se donner la main malgré leurs chefs, c’est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus d’un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à l’avénement d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile que cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des vieilles aristocraties, mène longtemps à l’égorgement des masses de populations douces, arrivées à une conscience démocratique assez avancée et plus ou moins imbues d’idées économiques (pour eux saintes) dont le propre est justement de ne pas tenir compte des rivalités nationales.

Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus estimé est, non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons, celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours; mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le monde, celui qui se regarde comme le dernier! La guerre est un tissu de péchés, un état contre nature où l’on recommande de faire comme belle action ce qu’en tout autre temps on commande d’éviter comme vice ou défaut, où c’est un devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes évangéliques de pardon des injures, de goût pour l’humiliation, serait absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que ni dans les huit béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l’Évangile, ni dans toute la littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel?

Insistons sur ces grands enseignements de paix, qui échappent aux hommes dupes de leur orgueil, entraînés par leur éternel et si peu philosophique oubli de la mort. Personne n’a le droit de se désintéresser des désastres de son pays; mais le philosophe comme le chrétien a toujours des motifs de vivre. Le royaume de Dieu ne connaît ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans les joies du cœur, de l’esprit et de l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur, s’il est plus élevé moralement et s’il a plus d’esprit. Votre grand Gœthe, votre admirable Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut mener une vie noble et par conséquent heureuse au milieu de l’abaissement extérieur de sa patrie? Un motif, du reste, m’inspire un grand repos d’esprit: l’an dernier, lors des élections pour le Corps législatif, je m’offris aux suffrages des électeurs; je ne fus pas choisi; mes affiches se voient encore sur les murs des villages de Seine-et-Marne; on y peut lire: «Pas de révolution, pas de guerre. Une guerre serait aussi funeste qu’une révolution.» Pour avoir la conscience tranquille dans des temps comme les nôtres, il faut pouvoir se dire qu’on n’a pas fui systématiquement la vie publique, pas plus qu’on ne l’a recherchée.

Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à mes sentiments les plus élevés.

Paris, 13 septembre 1870.

NOUVELLE LETTRE

A M. STRAUSS

Paris, 15 septembre 1871.

Monsieur et savant maître,

A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par la _Gazette d’Augsbourg_, le 18 août 1870, vous m’invitiez à exposer mes vues sur la situation terrible créée par les derniers événements. Je le fis; ma réponse à votre lettre parut dans le _Journal des Débats_, le 16 septembre; la veille, avait été insérée dans le même journal la traduction de votre lettre, telle que nous l’avait envoyée votre excellent interprète français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez peut-être que ce journal faisait en cela preuve d’un certain courage. Le siége commença le lendemain, et toute communication entre l’intérieur de Paris et le reste du monde se trouva interrompue pendant cinq mois.

Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice au mois de février 1871, j’appris une nouvelle qui me surprit, c’est que, le 2 octobre 1870, vous aviez fait dans la _Gazette d’Augsbourg_ une réponse à ma lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans doute que le blocus prussien fût aussi rigoureux qu’il l’était; car, si vous l’aviez su, il est peu probable que vous m’eussiez adressé une lettre publique que je ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais répondre. Le malentendu en ces matières délicates est facile; il faut que la personne qu’on a interpellée puisse donner des explications et rectifier, s’il y a lieu, les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont il s’agit, la crainte d’un malentendu n’était pas chimérique. Entre bien des rectifications, en effet, que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, il en est une qui a de l’importance. Trompé par l’expression de «traités de 1814» que nous employons souvent en France pour désigner l’ensemble des conventions qui fixèrent les limites de la France à la chute du premier empire, vous avez cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur les cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et Landau. Je suis fâché d’avoir été présenté par vous au public allemand comme capable d’une telle absurdité. Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste guerre, c’est qu’il fallait s’en tenir aux frontières nationales telles que l’histoire les avait fixées, que toute annexion de pays sans le vœu des populations était une faute et même un crime.

Une circonstance augmenta encore mon chagrin. Peu de jours après que j’eus connu l’existence de votre lettre du 2 octobre, j’appris que la _Gazette d’Augsbourg_ n’avait pas inséré la traduction de ma lettre du 16 septembre, si bien que ce journal, après m’avoir invité par votre organe à entrer dans la discussion, après avoir vu le _Journal des Débats_, dont la position était autrement délicate que la sienne, insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute populaire, refusait de porter au public allemand victorieux les humbles pages où je réclamais pour ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. Je sais que vous avez regretté ce procédé; mais c’est ici que j’admire de quoi est capable votre patriotisme exalté; car, au lieu de vous retirer d’un débat où la parole était refusée à votre adversaire, vous avez inséré quelques jours après dans cette même _Gazette d’Augsbourg_ une réplique à la lettre que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez pas eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je vois bien la différence entre nos manières de comprendre la vie. La passion qui vous remplit et qui vous semble sainte est capable de vous arracher un acte pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, à nous autres Français de la vieille école, est de croire que les délicatesses du galant homme passent avant tout devoir, avant toute passion, avant toute croyance, avant la patrie, avant la religion. Cela nous fait du tort; car on ne nous rend pas toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui ne nous comprend plus.

Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur auquel je suis sensible comme je le dois. Vous avez traduit vous-même ma réponse et l’avez réunie dans une brochure à vos deux lettres[16]. Vous avez voulu que cette brochure se vendît au profit d’un établissement d’invalides allemands. Dieu me garde de vous faire une chicane au point de vue de la propriété littéraire! L’œuvre à laquelle vous m’avez fait contribuer est d’ailleurs une œuvre d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques. Mais remarquez encore ces nuances légères, Certainement, si vous m’aviez permis de publier un écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre hôtel des Invalides. Le but vous entraîne; la passion vous empêche de voir ces mièvreries de gens blasés que nous appelons le goût et le tact.

[16] Leipzig, Hirzel, 1870.

Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours à ceux qui prêchent la modération en temps de crise. Les événements ainsi que l’immense majorité de l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire cependant que je sois converti. Attendons dix ou quinze années; ma conviction est que la partie éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus son meilleur ami. Je ne crois pas à la durée des choses menées à l’extrême, et je serais bien surpris si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que celle que professent M. de Bismark et M. de Moltke n’aboutissait pas à une déconvenue. L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’État et aux hommes de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui la mènera où elle ne veut pas. Vous jouez trop gros jeu. A quoi ressemble votre conduite? exactement à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent la France; la France bat les puissances, ce qui était bien son droit; puis elle pousse ses victoires à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est mauvaise; l’orgueil est le seul vice qui soit puni en ce monde. Triompher est toujours une faute et en tout cas quelque chose de bien peu philosophique. _Debemur morti nos nostraque._

Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à l’abri de l’erreur. Depuis un an, vos journaux se sont montrés moins ignorants sans doute que les nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, tout aussi aveugles. Ils ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux, l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. Ils ne voient pas qu’en détruisant le pôle nord d’une pile on détruit le pôle sud, que la solidarité française faisait la solidarité allemande, qu’en mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais service à l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres termes, a fait la faute d’écraser son adversaire. Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. S’il n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi n’existerions; nous serions en face d’un stupide matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée avec la France comme si elle ne devait jamais avoir d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage _Ama tanquam osurus_ doit aujourd’hui être retourné; il faut haïr comme si l’on devait un jour être l’allié de celui qu’on hait; on ne sait pas de qui on devra quelque jour rechercher l’amitié.

Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et soixante-dix ans, nous avons agi exactement de la même manière, qu’alors nous avons fait en Europe la guerre de pillage, de massacre et de conquête que nous reprochons aux Allemands de 1870. Ces méfaits du premier empire, nous les avons toujours blâmés; ils sont l’œuvre d’une génération avec laquelle nous avons peu de chose de commun et dont la gloire n’est plus la nôtre. A tort évidemment, nous nous étions habitués à croire que le XIXe siècle avait inauguré une ère de civilisation, de paix, d’industrie, de souveraineté des populations. «Comment, dit-on, traitez-vous de crimes et de hontes des cessions d’âmes auxquelles ont autrefois consenti des races aussi nobles que la vôtre et dont vous-mêmes avez profité.»--Distinguons les dates. Le droit d’autrefois n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment des nationalités n’a pas cent ans. Frédéric II n’était pas plus mauvais Allemand dans son dédain pour la langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était mauvais Français en se réjouissant de l’issue de la bataille de Rosbach. Une cession de province n’était alors qu’une translation de biens immeubles d’un prince à un prince; les peuples y restaient le plus souvent indifférents. Cette conscience des peuples, nous l’avons créée dans le monde par notre révolution; nous l’avons donnée à ceux que nous avons combattus et souvent injustement combattus; elle est notre dogme. Voilà pourquoi nous autres libéraux français étions pour les Vénitiens, pour les Milanais contre l’Autriche; pour la Bohême, pour la Hongrie contre la centralisation viennoise; pour la Pologne contre la Russie; pour les Grecs et les Slaves de Turquie contre les Turcs. Il y avait protestation de la part de Milan, de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la Pologne, des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. Nous étions également pour les Romagnols contre le pape ou plutôt contre la contrainte étrangère qui les maintenait malgré eux sujets du pape; car nous ne pouvions admettre qu’une population soit confisquée contre son gré au profit d’une idée religieuse qui prétend qu’elle a besoin d’un territoire pour vivre. Dans la guerre de la sécession d’Amérique, beaucoup de bons esprits, tout en étant peu sympathiques aux États du Sud, ne purent se décider à leur dénier le droit de se retirer d’une association dont ils ne voulaient plus faire partie, du moment qu’ils eurent prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était sérieuse.

Cette règle de politique n’a rien de profond ni de transcendant; mais il faut se garder, à force d’érudition et de métaphysique, de n’être plus juste ni humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de l’empire germanique, sans aucun doute; mais la Hollande, la Suisse, l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité de Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont aussi fait partie.--L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue et de race; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française; mais qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les allophyles, les Finnois, les Lapons; et avant les Lapons, il y eut les hommes des cavernes; et avant les hommes des cavernes, il y eut les orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement dépossédés par la perfidie des civilisés.

Soyons moins absolus; à côté du droit des morts, admettons pour une petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. Il est impossible d’admettre que l’humanité soit liée pour des siècles indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, comme Ranke, Sybel, qui ne voient dans l’histoire que le tableau des ambitions princières et des intrigues diplomatiques, pour lesquels une province se résume en la dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, sont aussi peu philosophes que la naïve école qui veut que la révolution française ait marqué une ère absolument nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous repoussons comme une erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité des races; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties basses; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les animaux), non l’égalité. Mais les nations européennes telles que les a faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas un canton de la France ne voulait se séparer de la France; cela suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse, et jusqu’à un certain point les îles de la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à la France; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race; mais elle ne désire pas faire partie de l’État allemand; cela tranche la question. On parle du droit de la France, du droit de l’Allemagne. Ces abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu’ont les Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n’obéir qu’à un pouvoir consenti par eux.

Ne blâmez donc pas notre école libérale française de regarder comme une sorte de droit divin le droit qu’ont les populations de n’être pas transférées sans leur consentement. Pour ceux qui comme nous n’admettent plus le principe dynastique qui fait consister l’unité d’un État dans les droits personnels du souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens que celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait hacher pour sa dynastie, de même nous sommes obligés de faire les derniers sacrifices pour que ceux qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort ne souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les cessions d’âmes; si les territoires à céder étaient déserts, rien de mieux; mais les hommes qui les habitent sont des créatures libres, et notre devoir est de les faire respecter.

Notre politique, c’est la politique du droit des nations; la vôtre, c’est la politique des races: nous croyons que la nôtre vaut mieux. La division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres «zoologiques», permettez-moi de le dire, analogues à celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. Vous avez levé dans le monde le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de la politique libérale; cette politique vous sera fatale. La philologie comparée, que vous avez créée et que vous avez transportée à tort sur le terrain de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les Slaves s’y passionnent; chaque maître d’école slave est pour vous un ennemi, un termite qui ruine votre maison. Comment pouvez-vous croire que les Slaves ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux qui en toute chose marchent après vous, suivent vos traces pas pour pas? Chaque affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme; chaque mouvement de concentration de votre part est un mouvement qui «précipite» le Slave, le dégage, le fait être séparément. Un coup d’œil sur les affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le Slave, dans cinquante ans, saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme d’«esclave»; il verra cette longue exploitation historique de sa race par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie centrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Combien il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à la moralité, à des amitiés de principes! Songez quel poids pèsera dans la balance du monde le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont autour de ce grand conglomérat moscovite, qui englobe déjà dans une gangue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité allemande. Et vous êtes trop sages pour compter sur la reconnaissance que vous doit la Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise humeur de la Prusse contre nous est de nous devoir une partie de sa culture. Une des blessures des Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les Allemands. Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le niant, et ce souvenir les exaspérera. L’académie de Saint-Pétersbourg en voudra un jour autant à celle de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à moitié française. Notre siècle est le siècle du triomphe du serf sur son maître; le Slave a été et à quelques égards est encore votre serf.

Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons plus que vous, de même qu’Athènes sous l’empire romain eut un rôle brillant encore, tandis que Sparte n’en eut plus.

Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à la politique. Sous prétexte d’une étymologie germanique, vous prenez pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne (_Vindobona_), de Worms (_Borbitomagus_), de Mayence (_Mogontiacum_) sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes; mais, si un jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la Moselle, s’ils pointent sur la carte les villages obotrites ou vélatabes, qu’aurez-vous à dire? Nation n’est pas synonyme de race. La petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou quatre races, deux religions. Une nation est une grande association séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite des nations, est la plus mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de l’histoire. Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, Calédoniens, Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, Normands francisés, tout s’y est confondu.

Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse manière de raisonner que l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce qui marqua le grand règne de la race germanique dans le monde, du Ve au XIe siècle, ce fut moins d’occuper à l’état de population compacte de vastes pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire un nouveau principe d’autorité. Pendant que le germanisme était maître de tout l’Occident, la Germanie proprement dite avait peu de corps. Les Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois persistait; si bien que l’empire germanique n’était en partie qu’une féodalité germanique régnant sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, en ce siècle de la résurrection des morts, il pourrait se passer d’étranges choses. Si l’Allemagne s’abandonne à un sentiment trop exclusivement national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de son rayonnement moral. La Bohême, qui était à demi digérée par le germanisme, vous échappe, comme une proie déjà avalée par un serpent boa, qui ressusciterait dans l’œsophage du monstre et ferait des efforts désespérés pour en sortir. Je veux croire que la conscience slave est morte en Silésie; mais vous n’assimilerez pas Posen. Ces opérations veulent être enlevées d’emblée, pendant que le patient dort; s’il vient à se réveiller, on ne les reprend plus. Une suspicion universelle contre votre puissance d’assimilation, contre vos écoles, va se répandre. Un vaste effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera comme les avant-coureurs de vos armées, sera pour longtemps à l’ordre du jour. L’infiltration silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, qui était devenue un des faits sociaux les plus importants et les plus bienfaisants de notre siècle, va être bien diminuée. L’Allemand, ayant dévoilé ses appétits conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant. Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra un ennemi cherchant à s’impatroniser chez autrui. Croyez-moi, ce que vous avez perdu est faiblement compensé par les cinq milliards que vous avez gagnés.

Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et d’absolu dans son esprit. Ne nous imaginons jamais avoir tellement raison que nos adversaires aient complétement tort. Le Père céleste fait lever son soleil avec une bienveillance égale sur les spectacles les plus divers. Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. Pour moi, je m’irriterais d’un monde où tous mèneraient le même genre de vie que moi. Comme vous, je me suis imposé, en qualité d’ancien clerc, d’observer strictement la règle des mœurs; mais je serais désolé qu’il n’y eût pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. Je ne suis pas riche; mais je ne pourrais guère vivre dans une société où il n’y aurait pas de gens riches. Je ne suis pas catholique; mais je suis bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés de campagne, des carmélites, et il dépendrait de moi de supprimer tout cela que je ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, supportez ce qui ne vous ressemble pas; si tout le monde était fait à votre image, le monde serait peut-être un peu morne et ennuyeux; vos femmes elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. Cet univers est un spectacle qu’un dieu se donne à lui-même. Servons les intentions du grand chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.

Votre race germanique a toujours l’air de croire à la Walhalla; mais la Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire, l’Allemagne risque de manquer sa vraie vocation. Reprenons tous ensemble les grands et vrais problèmes, les problèmes sociaux, qui se résument ainsi: trouver une organisation rationnelle et aussi juste que possible de l’humanité. Ces problèmes ont été posés par la France en 1789 et en 1848; mais en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui qui les résout. La France les attaqua d’une façon trop simple; elle crut avoir trouvé une issue par la démocratie pure, par le suffrage universel et par des rêves d’organisation communiste du travail. Les deux tentatives ont échoué, et ce double échec a été la cause de réactions fâcheuses, pour lesquelles il convient d’être indulgent, si l’on songe que l’initiative en pareille matière a bien quelque mérite. Attaquez à votre tour ces problèmes. Créez à l’homme en dehors de l’État et par delà la famille une association qui l’élève, le soutienne, le corrige, l’assiste, le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle n’est plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque chose. L’excès du patriotisme nuit à ces œuvres universelles dont la base est le mot de saint Paul: _Non est Judæus neque Græcus._ C’est justement parce que vos grands hommes d’il y a quatre-vingts ans n’étaient pas trop patriotes qu’ils ouvrirent cette large voie, où nous sommes leurs disciples. Je crains que votre génération ultra-patriotique, en repoussant tout ce qui n’est pas germanique pur, ne se prépare un auditoire beaucoup plus restreint. Jésus et les fondateurs du christianisme n’étaient pas des Allemands. Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont appris à écrire du temps des Carlovingiens, les Italiens, qui ont été deux ou trois fois nos maîtres à tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe reconnaissait devoir quelque chose à cette France «corrompue» de Voltaire, de Diderot. Laissons ces fanatismes étroits aux régions inférieures de l’opinion. Permettez-moi de vous le dire: vous avez déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes que nous. Chez nous, quelques hommes supérieurs ont trouvé dans leur philosophie le calme et l’impartialité; chez vous, je ne connais personne, en dehors du parti démocratique, qui n’ait été ébranlé dans la froideur de ses jugements, qui n’ait été une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans l’ordre des relations nationales ce qui eût été une honte selon les principes de la morale privée.

Mais je m’arrête; on est aujourd’hui trop naïf à parler de modération, de justice, de fraternité, de la reconnaissance et des égards que les peuples se doivent entre eux. La conduite que vous allez être forcés de tenir dans les provinces annexées malgré elles achèvera de vous démoraliser. Vous allez être obligés de donner un démenti à tous vos principes, de traiter en criminels des hommes que vous devrez estimer, des hommes qui n’auront fait autre chose que ce que vous fîtes si noblement après Iéna; toutes les idées morales vont être perverties. Notre système d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être renvoyé au pays des chimères; nos thèses libérales vont devenir un jargon vieilli. Par le fait des hommes d’État prussiens, la France d’ici longtemps n’aura plus qu’un objectif: reconquérir les provinces perdues. Attiser la haine toujours croissante des Slaves contre les Allemands, favoriser le panslavisme, servir sans réserve toutes les ambitions russes, faire miroiter aux yeux du parti catholique répandu partout le rétablissement du pape à Rome; à l’intérieur, s’abandonner au parti légitimiste et clérical de l’Ouest, qui seul possède un fanatisme intense, voilà la politique que commande une telle situation. C’est justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne sert pas tour à tour deux causes opposées: ce n’est pas nous qui conseillerons la destruction de ce que nous avons aimé, qui donnerons un plan pour trafiquer habilement de la question romaine, qui deviendrons russes et papistes, qui recommanderons la défiance et la malveillance envers les étrangers; mais que voulez-vous! nous serions coupables, d’un autre côté, si nous cherchions, en conseillant encore des poursuites généreuses et désintéressées, à empêcher le pays d’écouter la voix de deux millions de Français qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.

La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse; la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tout cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant «le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit, comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle «philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter, malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant, puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par son expérience combien il est différent de régner ou de servir.»

Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.

DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÉGE

Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici:

PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870.

L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant permettre à la France d’exprimer sa volonté.»

Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs du pays.

Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public, c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue; mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix, avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse de l’ennemi.

Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière uniforme dans toutes les parties du territoire.

La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours, formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une cruelle humiliation.

Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne, peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus de ses forces.

On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut! Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers, jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière d’une constituante.

L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui, même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion, et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives récriminations.

DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE.

En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions, par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons; les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est, d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis; elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose, tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique. Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé; l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe. Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire. Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes connus pour y être universellement estimés et pour en représenter l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?

C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes; puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à loisir.

Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire. On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une mission de larmes et de deuil!...

Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever. L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.

Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications, qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice, obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne nous accorderaient aucune faveur.

L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale. Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les républicains.

Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées. Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.

TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE.

Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.

La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet, suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.

Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore. Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques jours après le renverser.

C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.

LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE[17]

[17] _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869.

L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une simple succession d’incidents fortuits. Si l’histoire était dominée d’une manière absolue par la nécessité, on pourrait tout prévoir; si elle était un simple jeu de la passion et de la fortune, on ne pourrait rien prévoir. Or la vérité est que les choses humaines, bien qu’elles déjouent souvent les conjectures des esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul. Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer l’essentiel de l’accessoire, les lignes générales de l’avenir. La part de l’accident est limitée. «Le petit grain de sable qui se mit dans l’urètre de Cromwell» fut, au XVIIe siècle, un événement capital; cependant la philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante d’un pareil détail. Santé ou maladie, bonne ou mauvaise humeur des princes, brouilles ou raccommodements des personnages considérables, intrigues diplomatiques, chances diverses de la guerre, le plus grand génie ne sert de rien pour deviner tout cela; ces sortes de choses se passent dans un monde où le raisonnement n’a aucune application; le valet de chambre d’un souverain pourrait, en fait de nouvelles importantes, redresser les idées du meilleur esprit; mais ces accidents, impossibles à prévoir et à déterminer _a priori_, s’effacent dans l’ensemble. Le passé nous montre un dessein suivi, où tout se tient et s’explique; l’avenir jugera notre temps comme nous jugeons le passé, et verra des conséquences rigoureuses où nous sommes souvent tentés de ne voir que des volontés individuelles et des rencontres du hasard.

C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer quelques observations sur les graves événements accomplis en cette année 1869. La philosophie que nous porterons dans cet examen n’est pas celle de l’indifférence. Nous ne nous exagérons pas la part de la réflexion dans la conduite des choses humaines; nous ne croyons pas cependant que le temps soit déjà venu de déserter la vie publique et d’abandonner les affaires de ce monde à l’intrigue et à la violence. Un reproche peut toujours être adressé à celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir consenti à s’en mêler; mais celui qui a fait ce qu’un honnête homme peut faire, celui qui a dit ce qu’il pense sans souci de plaire ou de déplaire à personne, celui-là peut avoir la conscience merveilleusement à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir pour elle la vérité, de manquer pour elle de goût et de tact; nous ne lui devons pas de suivre ses caprices ni de nous convertir à la thèse qui réussit; nous lui devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice d’une nuance, ce que nous croyons être la vérité.