‹ La réforme intellectuelle et moraleChapitre 17 sur 18 · III

III

L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partagent sa pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui, pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité: relever la tradition de l’Empire, profiter de sa légende grandiose, si vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation engageant l’avenir et fondant l’hérédité, provoquer, suivant l’idée chère à la France, une élection dynastique[19]; au dedans, gouvernement personnel de l’empereur, avec des apparences de gouvernement parlementaire habilement réduites à la nullité; au dehors, rôle brillant et actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et la diplomatie, la place de premier ordre qu’elle possédait, il y a soixante ans, parmi les nations de l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue.

[19] L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des dynasties de la France, quoique historiquement fausse, se retrouve dès la fin du XIIIe siècle. Voir les romans de Hugues Capet et de Baudouin de Sebourg.

La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire cette expérience avec une patience qu’on pourrait appeler exemplaire, si jamais il était bon pour une nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit de ses destinées. Où en est l’expérience? Quels résultats a-t-elle amenés?

Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison napoléonienne se soit fondée, c’est-à-dire ait créé autour d’elle ces sentiments d’affection et de dévouement personnel qui font la force d’une dynastie? Il ne faut pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme, le scepticisme, l’indifférence envers les gouvernants, la persuasion qu’on ne leur doit aucune reconnaissance, ont totalement desséché le cœur du pays. La question est devenue une question d’intérêt. La fortune publique ayant pris un grand accroissement, si la question se posait en ces termes: révolution,--pas de révolution, le second terme obtiendrait une immense majorité; mais souvent un pays qui ne veut pas de la révolution fait ce qu’il faut pour l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour ses rois, il n’y faut plus penser. Les personnes ayant pour la dynastie napoléonienne les sentiments que le royaliste de la Restauration avait pour la famille royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas de légitimistes napoléoniens; voilà un fait dont le gouvernement ne peut assez se pénétrer.

La partie du programme de l’empereur Napoléon III relative à la gloire militaire et au rôle prépondérant de la France avait sa grandeur, et ceux qui, du point de vue des intérêts généraux de la civilisation, sont reconnaissants à l’empereur de la guerre de Crimée et de celle d’Italie, ne peuvent juger avec sévérité tous les points de la politique étrangère du second Empire; mais il est clair que la France n’est nullement à l’unisson de pareilles idées. Mis au suffrage universel, le plébiscite pas de guerre réunirait une majorité bien plus forte que pas de révolution. La France actuelle n’est pas plus héroïque que sentimentale. La prépondérance d’une nation européenne sur les autres est devenue impossible dans l’état actuel des sociétés. Les intentions menaçantes imprudemment exprimées de ce côté du Rhin (et ce n’est pas le gouvernement qui à cet égard a été le plus coupable ou le plus maladroit) ont provoqué chez les nations germaniques une émotion qui tombera le jour où elles seront rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu nous supposer. Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans le corps germanique, force qui n’a pas d’autre raison d’être que la crainte de la France. Ce jour-là même cessera probablement le désir d’unité politique, désir si peu conforme à l’esprit germanique et qui n’a jamais été chez les Allemands qu’une mesure défensive, impatiemment tolérée, contre un voisin fortement organisé.

Ce seul point changé dans le programme primitif de l’empereur Napoléon III suffirait pour modifier tout ce qui a trait au gouvernement intérieur. L’empereur Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner sans une chambre élective; seulement, il a espéré rester longtemps, sinon toujours, maître des élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se réaliser qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles victoires. Le gouvernement personnel ne se maintient qu’à la condition d’avoir toujours et partout gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à moins d’un éblouissement de prospérité le pays déposerait éternellement dans l’urne le bulletin que l’administration lui mettait dans la main? Il était inévitable qu’un jour la France voulût se servir de l’arme puissante qu’on lui avait laissée, et prît une part de responsabilité dans ses affaires. En politique, on ne joue pas longtemps avec les apparences. On devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement parlementaire que l’empereur Napoléon III avait toujours conservé devînt une réalité sérieuse. Les dernières élections ont fait passer cette supposition dans le domaine des faits accomplis. Les élections de mai et juin 1869 ont montré que la loi de notre société ne pouvait être celle du césarisme romain. Le césarisme romain fut également à son origine un despotisme entouré de fictions républicaines; le despotisme tua les fictions; chez nous, au contraire, les fictions représentatives ont tué le despotisme. Cela n’arriva pas sous le premier Empire, car le mode d’élection du Corps législatif était alors tout à fait illusoire. Rien ne prouve mieux que les événements de ces derniers mois combien l’idéal de gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément à tous les États. On dit souvent que la France n’est pas faite pour un tel gouvernement. La France vient de prouver qu’elle pense le contraire; en tout cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer de l’avenir de la France. Le régime libéral est une nécessité absolue pour toutes les nations modernes. Qui ne pourra s’y accommoder périra. D’abord le régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté une immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y plier. Une nation qui ne sera capable ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de réunion, ni de la liberté politique, sera certainement dépassée et vaincue par les nations qui peuvent supporter de telles libertés. Ces dernières seront toujours mieux informées, plus instruites, plus sérieuses, mieux gouvernées.

Une autre raison encore établit que, si la France est condamnée à une fatale alternative d’anarchie et de despotisme, sa perte est inévitable. On ne sort de l’anarchie que par un grand état militaire, lequel, outre qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver son ascendant sur la nation qu’à la condition d’être toujours victorieux à l’étranger. Le régime de compression militaire à l’intérieur amène nécessairement la guerre étrangère; une armée vaincue et humiliée ne peut comprimer énergiquement. Or, dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée à faire par système la guerre à l’extérieur est une nation perdue. Cette nation provoquera sans cesse contre elle des coalitions et des invasions. Voilà comment l’état instable du gouvernement intérieur de la France constitue pour elle un danger au dehors, et fait d’elle une nation guerrière, bien que l’opinion générale y soit très-pacifique. L’équilibre de l’Europe exige que toutes les nations qui la composent aient à peu près la même constitution politique. Un ebrius inter sobrios ne saurait être toléré dans ce concert. La première république fut conséquente dans sa guerre de propagande; elle sentait que la république française ne pouvait exister si elle n’était entourée de républiques batave, parthénopéenne, etc.

De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence, que la France doit entrer sans retard dans la voie du gouvernement représentatif. Une question préalable se poserait ici: l’empereur Napoléon III se résignera-t-il à ce changement de rôle? Modifiera-t-il à ce point un programme qui est pour lui non un simple calcul d’ambition, mais une foi, un enthousiasme, la croyance qui explique toute sa vie? Après avoir aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient pour le seul noble et grand, mais dont la France n’a pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un invincible dégoût pour ce régime de paix, d’économie, de petites batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à lui comme une image de décadence, et qu’il associe au souvenir d’une dynastie tenue de lui en peu d’estime? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et de ministres médiocres où il paraît se complaire? Le souverain investi par plébiscite de la plénitude des droits populaires peut-il être parlementaire? Le plébiscite n’est-il pas la négation de la monarchie constitutionnelle? Un tel gouvernement est-il jamais sorti d’un coup d’État? peut-il exister avec le suffrage universel? Le respect dû à la personne du souverain nous interdit d’examiner ces questions. Le caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs un problème sur lequel, même quand on possédera des données que personne maintenant ne peut avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de précautions. Il y aura peu de sujets historiques où il sera plus important d’user de retouches, et, si dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, aussi attentif à ne pas effacer les contradictions et à les expliquer, l’empereur Napoléon III ne sera jamais bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les considérations de race et de sang, qui étaient jadis décisives en histoire, ont beaucoup perdu de leur force. Des substitutions qui eussent été impossibles sous l’ancien régime peuvent être devenues possibles. Le caractère des familles, qui était autrefois inflexible, si bien qu’un Bourbon, par exemple, ne pouvait convenir qu’à un rôle déterminé, est maintenant susceptible de bien des modifications. Le rôle historique et la race ne sont plus deux choses inséparables. Qu’un héritier de Napoléon Ier accomplisse une œuvre en contradiction avec l’œuvre de Napoléon Ier, il n’y a en cela rien d’absolument inadmissible. L’opinion publique est tellement devenue le souverain maître, que chaque nom, chaque homme n’est que ce qu’elle le fait. Les objections a priori que certaines personnes élèvent contre la possibilité d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte ne sont donc pas décisives. La famille capétienne, qui devint bien réellement la représentation de la nationalité française et du tiers état, fut, à l’origine, ultra-germanique, ultra-féodale.

De même que l’architecture fait un style avec des fautes et des inexpériences, de même un pays tire tel parti qu’il veut des actes où la fatalité l’a poussé. Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique la royauté ait été fondée par une série de crimes; nous profitons des conséquences de la Révolution, quoique la Révolution ait été un tissu d’atrocités. Une triste loi des choses humaines veut qu’on devienne sage quand on est usé. On a été trop difficile, on a repoussé l’excellent; on reste dans le médiocre par crainte de pire. La coquette qui a refusé les plus beaux mariages finit souvent par un mariage de raison. Ceux qui ont rêvé la République sans républicains se laissent aller de même à concevoir un règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un état de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage compromettant de ceux qui ont fondé son second avénement, trouverait ses meilleurs appuis, ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont pas faite, mais l’ont acceptée comme voulue par la France et susceptible d’ouvrir quelque issue à l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il est très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie constitutionnelle sortie d’un coup d’État. Des Visconti, des Sforza, tyrans issus de discordes républicaines, ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que par la particulière dureté et hauteur de la race germanique aux époques barbares et inconscientes, où l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. Fata viam invenient... Le défi étrange que la France a jeté à toutes les lois de l’histoire impose en de telles inductions une extrême réserve. Montons plus haut, et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident de demain, recherchons quelles sont dans le pays les raisons d’être de la monarchie constitutionnelle, quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe, quelles craintes peuvent rester sur son établissement.

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