‹ La réforme intellectuelle et moraleChapitre 18 sur 18 · IV

IV

Nous avons vu que le trait particulier de la France, trait qui la sépare profondément de l’Angleterre et des autres États européens (l’Italie et l’Espagne jusqu’à un certain point exceptées), est que le parti républicain constitue dans son sein un élément considérable. Ce parti, qui fut assez fort pour renverser Louis-Philippe et pour imposer quelques mois sa théorie à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet d’une sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela? Non, certes. Les progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières années ont été très-sensibles. Non-seulement il s’est maintenu en possession de la majorité dans Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis des pays entiers; toute la zone des environs de Paris lui appartient. L’esprit démocratique, tel que nous le connaissons à Paris, avec sa raideur, son ton absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons ruraux d’une façon qui étonne. Dans tel village, la situation des fermiers et des valets de ferme est exactement celle des ouvriers et des patrons dans une ville de manufactures; des paysans vous y feront de la politique rogue, radicale et jalouse avec autant d’assurance que des ouvriers de Belleville ou du faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de tous, la façon de concevoir le gouvernement comme un simple service public qu’on paye et auquel on ne doit ni respect ni reconnaissance, une sorte d’impertinence américaine, la prétention d’être aussi sage que les meilleurs hommes d’État et de réduire la politique à une simple consultation de la volonté de la majorité, voilà l’esprit qui envahit de plus en plus, même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines élections, il ne se montre, partout où il sera le maître, plus exigeant, plus intraitable encore qu’il ne l’a été cette année.

Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir un jour la majorité et faire prévaloir en France les institutions américaines? Je ne le crois pas. L’essence de ce parti est d’être une minorité. S’il aboutissait à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles classes, mais ces classes deviendraient monarchiques le lendemain de leur enrichissement. Les intérêts les plus pressants de la France, son esprit, ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un besoin. Le lendemain du jour où le parti radical aura jeté bas une monarchie, les journalistes, les littérateurs, les artistes, les gens d’esprit, les gens du monde, les femmes, conspireront pour en établir une autre, car la monarchie répond à des besoins profonds de la France. Notre amabilité seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils font.

Le parti républicain pourra donc empêcher tout gouvernement libéral de s’établir, car, en provoquant des séditions, il lui sera toujours loisible de forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, à restreindre les libertés, à fortifier l’élément militaire; il est douteux qu’il soit capable de s’établir lui-même. La haine entre lui et la partie paisible du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra de plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne réussira, je le crains, qu’à provoquer des espèces de crises périodiques, suivies d’expulsions violentes, que le parti conservateur montrera comme des assainissements, mais qui seront en réalité des affaiblissements, et qui en tout cas useront d’une manière déplorable le tempérament de la France. Dans ces vomissements convulsifs en effet, des éléments excellents, nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés avec les éléments impurs. Comme il est arrivé après 1848, les idées libérales souffriront de leur inévitable solidarité avec un parti qui, plein d’illusions généreuses, exerce un grand attrait sur les imaginations jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son programme en commun avec l’école libérale. Il est à craindre que de longues habitudes d’esprit, une certaine raideur, beaucoup de routine et d’habitude de tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre chez un parti qui fut à l’origine essentiellement parisien) n’induisent ce parti à croire que des révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient se renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps des révolutions parisiennes est fini. Je fonde cette opinion beaucoup moins sur les changements matériels accomplis dans Paris que sur deux raisons qui pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées de l’avenir.

L’une est l’établissement du suffrage universel. Un peuple en possession de ce suffrage ne laissera pas faire de révolution par sa capitale. Si une telle révolution s’opérait dans Paris (chose heureusement impossible), je suis persuadé que les départements ne l’accepteraient pas, que des barricades s’élèveraient sur les chemins de fer pour arrêter la propagation de l’incendie et empêcher l’approvisionnement de la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, n’aurait que quelques jours de vie. L’émancipation de la province a fait depuis 1848 de grands progrès.

Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en grande considération. Toute la philosophie de l’histoire est dominée par la question de l’armement. Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit moderne que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie a tué la chevalerie et la féodalité, créé la force des royautés et des États, maté définitivement la barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, venaient ébranler l’Europe et terrifier le monde chrétien. L’application délicate de la science à l’art de la guerre amènera de nos jours des révolutions presque aussi graves. La guerre deviendra de plus en plus un problème scientifique et industriel; l’avantage sera pour la nation la plus riche, la plus scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons les effets de ce changement à l’intérieur des États, il est clair que l’application en grand de la science à l’armement profitera uniquement aux gouvernements. L’effet de l’artillerie fut de démolir les uns après les autres tous les châteaux féodaux; une décharge de tel engin perfectionné arrêtera une révolution. Aux époques où l’armement est peu perfectionné, un citoyen égale presque un soldat; mais, dès que le procédé agressif devient une chose savante, exigeant des instruments de précision et demandant une éducation spéciale, le soldat a une immense supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc à croire que des révolutions commencées par les citoyens seraient désormais écrasées dans leur germe.

C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire les jésuites quand ils s’emparent des avenues de l’école de Saint-Cyr et de l’École polytechnique. Ils voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent très-bien que l’avantage, sous ce rapport, est aux anciennes classes nobles, moins préoccupées que la bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles lucratives, et par là même plus capables d’abnégation. La victoire est toujours à l’abnégation. Le Germain conquit le monde, parce qu’il était capable de fidélité, c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, mais non de celui qui consiste à mourir par fidélité et à supporter le dédain de l’aristocrate dont on est moralement le supérieur.

La France paraît donc devoir longtemps encore échapper à la république, même quand le parti républicain formerait la majorité numérique. La France voit grandir chaque jour dans son sein une masse populaire dénuée d’idéal religieux, et repoussant tout principe social supérieur à la volonté des individus. L’autre masse, non encore pénétrée de cette idée égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction primaire et par l’usage du suffrage universel; mais, contre ce flot montant d’idées envahissantes, lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, ne tiennent compte d’aucune difficulté, se dressent des intérêts et des besoins supérieurs, qui veulent une organisation et une direction de la société par un principe de raison et de science distinct de la volonté des individus. Le démocrate s’imagine toujours que la conscience de la nation est parfaitement claire, il n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de contradictoire dans l’opinion: compter les voix et faire ce que veut la majorité lui paraissent choses fort simples; mais ce sont là des illusions. Longtemps encore l’opinion devra être devinée, pressentie, supposée et jusqu’à un certain point dirigée. De là des intérêts monarchiques qui, le lendemain de l’établissement de la république, se montreront formidables, même dans l’esprit de ceux qui auront fait ou laissé faire la république.

Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires et qui tend à donner aux individus une conscience de plus en plus nette de leurs droits est un fait si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre un tel mouvement, mais de le prévoir et de s’en accommoder. Les savants n’ont jamais cherché des moyens pour arrêter la marée; ils ont mieux fait; ils ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le navigateur sait minute par minute l’état de la mer et en tire grand profit. L’essentiel est que le flot ascendant n’emporte pas les digues nécessaires et ne produise pas, en se retirant, de funestes réactions. Or c’est là, suivant les apparences, ce qui arrivera toutes les fois que la démocratie française sera conduite par le jacobinisme âpre, hargneux, pédantesque, qui remue le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais ne le conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti peut faire une révolution, il ne régnera pas plus de deux mois après l’avoir faite. Même le jour où (chose peu probable) il arriverait à une majorité de scrutin, il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il dispose, excellents pour agiter, sont instables, faciles à diviser, et tout à fait incapables de fournir les éléments solides d’une construction. Sa force, quoique grande, est en partie une force de circonstance. Dix fois il m’a été donné, pendant une campagne électorale, d’entendre le dialogue que voici: «Nous ne sommes pas contents du gouvernement; il coûte trop cher; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas les nôtres; nous voterons pour le candidat de l’opposition la plus avancée.--Vous êtes donc révolutionnaires?--Nullement; une révolution serait le dernier malheur. Il s’agit seulement de faire impression sur le gouvernement, de le forcer à changer, de le contenir vigoureusement.--Mais, si la Chambre est composée de révolutionnaires, c’est le renversement du gouvernement.--Non; il n’y en aura que vingt ou trente, et puis le gouvernement est si fort! il a les chassepots!» Ce naïf raisonnement donne la mesure de l’illusion que se fait la gauche radicale, quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. Une grande partie du pays la prend comme un bâton pour châtier le pouvoir, non comme un appui pour s’étayer. «On nous nomme, donc on nous aime,» serait de la part des honorables membres de l’opposition dite avancée la plus dangereuse des conclusions. On les nomme pour donner une leçon au gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement est assez fort pour supporter la leçon. Le jour où il n’en serait plus ainsi et où l’on s’apercevrait qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il se ferait une volte-face, si bien que le parti radical est soumis à cette loi étrange, que l’heure de sa victoire est le commencement de sa défaite. Son triomphe est sa fin; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en avant applaudissent eux-mêmes à sa proscription.

L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes d’Europe, une condition si impérieuse, que de longues guerres civiles sont impossibles. On cite quelquefois l’exemple de ces illustres républiques grecques et italiennes, qui créèrent une admirable civilisation au milieu d’un État politique assez analogue à notre Terreur; mais on ne saurait rien conclure de là pour des sociétés comme les nôtres, où les ressorts sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, peuvent supporter plus d’anarchie que la France, parce que ce sont des pays où la vie matérielle est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, où les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. La Terreur, à la fin du dernier siècle, fut la suspension de la vie. Ce serait de nos jours bien pis encore. De même qu’un être d’une structure simple résiste à des milieux très-différents, et que les animaux fins, tels que l’homme, ont des limites de vie très-restreintes, si bien que de légers changements dans leurs habitudes amènent pour eux la mort, de même nos civilisations montées comme de savants appareils ne supportent pas de crises. Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat; un degré de plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie amèneraient des pertes incalculables; au bout d’un mois peut-être, les chemins de fer s’arrêteraient. Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie, des outillages qui marchent par la confiance et qui tous supposent une profonde tranquillité publique, un gouvernement à la fois fortement établi et sérieusement contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses ne se passent point de la sorte; on y supporte des désordres qui chez nous feraient pousser des cris d’alarme. Cela vient de ce que l’assise constitutionnelle des États-Unis n’est jamais réellement compromise. Ces pays américains, peu gouvernés, ressemblent aux pays européens où la dynastie est hors de question. Ils ont le respect de la loi et de la constitution, qui représentent chez eux ce qu’est en Europe le dogme de la légitimité. Comparer les pays à tendances socialistes, comme le nôtre, où tant de personnes attendent d’une révolution l’amélioration de leur sort, à de pareils États, complétement exempts de socialisme, où l’homme, tout occupé de ses affaires privées, demande au gouvernement très-peu de garanties, est la plus profonde erreur qu’on puisse commettre en fait d’histoire philosophique.

Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés européennes, coïncidant avec le perfectionnement des armes, donnera en somme aux gouvernements autant de force que leur en enlève chaque jour le progrès des idées révolutionnaires. Comme la religion, l’ordre aura ses fanatiques. Les sociétés modernes offrent cette particularité, qu’elles sont d’une grande douceur quand leur principe n’est pas en danger, mais qu’elles deviennent impitoyables si on leur inspire des doutes sur les conditions de leur durée. La société qui a eu peur est comme l’homme qui a eu peur: elle n’a plus toute sa valeur morale. Les moyens qu’employa la société catholique au XIIIe et au XVIe siècle pour défendre son existence menacée, la société moderne les emploiera, sous des formes plus expéditives et moins cruelles, mais non moins terribles. Si les vieilles dynasties y sont impuissantes, ou si, comme il est probable, elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes d’elles, on recourra aux _paciers_ et aux podestats de l’Italie du moyen âge, que l’on chargera à forfait, et sur un sanglant programme réglé d’avance, de rétablir les conditions de la vie. Cette ère de podestats, bien blasés sur la gloire, et qui ne voudront pour prix de leurs services que de beaux profits, sera l’ère des supplices. Les supplices reviennent toujours aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué toute fidélité personnelle, quand la hiérarchie de l’humanité ne se fonde plus que sur la peur, et que l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en torturant sa chair. On reverra le _carême_ des Visconti, les supplices des Achéménides et de Timour. Des dictateurs d’aventure analogues aux généraux de l’Amérique espagnole se chargeront seuls d’une telle besogne. Comme nos races cependant ont un fonds de fidélité dont elles ne se départent pas, comme d’ailleurs il restera longtemps des survivants des anciennes dynasties, il y aura probablement des retours de légitimité et même de féodalité, après chaque cruelle dictature. En certaines provinces, les populations iront demander à des familles anciennes, riches, habituées au maniement des armes, de se mettre à leur tête pour lutter contre l’anarchie et former des centres de résistance locale. Plus d’une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâche et de rendre à tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu de paix, de bonne foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne marchandera pas. Peut-être même leur demandera-t-on de n’accepter aucune condition, et, dans l’intérêt des peuples, de conserver intacte une plénitude de pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus précieuse de la nation. En présence de certains faits comme ceux qui se sont passés récemment en Grèce, au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit parfois avec un sourire: «On ne trouve plus de rois.» En effet, nous verrons un temps où la royauté dépréciée n’aura plus assez d’attraits pour tenter les princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés octroyées, on ne soit pas amené à prier les souverains de les réserver toutes, ou de n’en délier le faisceau que lentement, par des concessions et des chartes personnelles, locales, momentanées!

Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau triomphe des parties moins conscientes et moins civilisées de l’humanité sur les parties plus conscientes et plus civilisées, paraît, au premier coup d’œil, impossible. Entendons-nous bien à cet égard. Il existe encore dans le monde un réservoir de forces barbares, placées presque toutes sous la main de la Russie. Tant que les nations civilisées conserveront leur forte organisation, le rôle de cette barbarie est à peu près réduit à néant; mais certainement, si (ce qu’à Dieu ne plaise!) la lèpre de l’égoïsme et de l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans les civilisations corrompues, d’opérer un retour vivifiant d’instinct quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire tuer volontiers par fidélité pour un chef (chose que le démocrate tient pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre. Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le dernier terme des théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement. Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de gloire, d’éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à contenter les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à procurer la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la conquête, et son existence courrait les plus grands dangers.

Comment prévenir ces tristes éventualités, que nous avons voulu montrer comme des possibilités et non comme des craintes déterminées? Par le programme réactionnaire? En comprimant, éteignant, serrant, gouvernant de plus en plus? Non, mille fois non; cette politique a été l’origine de tout le mal; elle serait le moyen de tout perdre. Le programme libéral est en même temps le programme vraiment conservateur. Monarchie constitutionnelle, limitée et contrôlée; décentralisation, diminution du gouvernement, forte organisation de la commune, du canton, du département; large essor donné à l’activité individuelle dans le domaine de l’art, de l’esprit, de la science, de l’industrie, de la colonisation; politique décidément pacifique, abandon de toute prétention à des agrandissements territoriaux en Europe; développement d’une bonne instruction primaire et d’une instruction supérieure capable de donner aux mœurs de la classe instruite la base d’une solide philosophie; formation d’une chambre haute provenant de modes d’élection très-variés et réalisant à côté de la simple représentation numérique des citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, des spécialités, des aptitudes diverses; dans les questions sociales, neutralité du gouvernement; liberté entière d’association; séparation graduelle de l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans les opinions religieuses: voilà ce qu’on rêve quand on cherche, avec la réflexion froide et dégagée des aveuglements d’un patriotisme intempérant, la voie du possible. A quelques égards, c’est là une politique de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, il s’agit moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses erreurs. Je me figure souvent, en effet, que l’esprit français traverse une période de jeûne, une sorte de diète politique, durant laquelle l’attitude qui nous convient est celle de l’homme d’esprit qui expie les fautes de sa jeunesse, ou bien du voyageur déçu qui contourne par le plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu escalader à pic. Les révolutions, comme les guerres civiles, fortifient si l’on en sort; elles tuent si elles durent. Les brillantes et hardies entreprises nous ont mal réussi; essayons des voies plus humbles. Les initiatives de Paris ont été funestes; voyons ce que peut le terre-à-terre provincial. Craignons ces revendications impérieuses et hautaines, si rarement suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au moins en France, d’une liberté prise de haute lutte et gardée.

Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les plus excellents; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment et ne produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante. Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux nouveau-nés, n’est pas du tout son fait.

En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La vulgarité, le défaut d’éducation de la France, l’ignorance de l’art de vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous; même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière, et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesants, qui sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’État. Le reste n’est que sable; on n’en fait rien de durable, quelque esprit et même quelque chaleur de cœur qu’on y mette.

Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force, que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident. Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non républicain; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne doute pas que, si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement pris son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province, en effet, prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris. N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats hostiles ou même injurieux a été une façon de protester contre le candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle trouble complétement l’opération électorale et en altère la sincérité, non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur indépendant. Pour celui-ci, en effet, il ne s’agit plus de choisir le candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, plus de préférences. Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en France de croire qu’en demandant plus on obtient moins, et que l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de l’opinion radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de répression qu’elle amène.

Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations, comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait, il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la négation du principe national, car le principe national, comme la religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus, des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel, c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,» dira l’homme armé.

_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit, partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations, qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout, quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et revenir aux conditions normales de la vie.

Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme; longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux. Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que, si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent pas.

LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION[20]

[20] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial le 19 avril 1869.

MESDAMES, MESSIEURS,

Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais.

[21] M. Carnot, député au Corps législatif.

Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème, messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire, au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière. Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?»

La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention.

Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société, c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti.

L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui, prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie. Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation, messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se faire?

Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre. Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la famille; une société où il n’y aurait aucune administration de l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné. Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les droits sacrés de la famille et de l’individu.

Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,» c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital (témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique; ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique, messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang. Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État, n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État.

Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus sans distinction de race et de sang.

L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique, et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation; l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive: cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe, le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie.

Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante, dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789 jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats, pour mettre d’accord des prétentions également légitimes.

Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution française, messieurs, c’est l’exagération de l’idée de l’État. Bien plus entraînés par un puissant enthousiasme que réglés par le sentiment de la réalité, les hommes de ce temps crurent qu’il était possible, dans nos grandes nations modernes, de revenir à l’idée du citoyen antique, ne vivant que pour l’État. C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme moderne a une patrie, et pour cette patrie il saura, s’il le faut, égaler les actes les plus loués de l’héroïsme antique; mais cette patrie ne saurait être un moule étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et les républiques de l’antiquité. Nos États modernes sont trop grands pour cela. La patrie est selon nous une libre société que chacun aime parce qu’il y trouve les moyens de développer son individualité, mais qui ne doit être une gêne pour personne. La révolution française ne comprit pas cela suffisamment, ou du moins elle l’oublia, car ses premières vues sur l’éducation furent admirables. Presque tous les cahiers des états généraux (les vrais programmes de la Révolution) insistaient à la fois et sur la création d’un système général d’instruction publique, et sur la proclamation de la liberté de l’enseignement. C’était la vérité. On est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers instincts de la révolution, de droiture et de justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu aux séances des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, est la plus remarquable théorie de l’instruction publique qu’on ait proposée en notre pays. La part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée législative, le 20 avril 1792. Une sorte de roideur de sectaire, qui sûrement a sa grandeur, commence à faire méconnaître les nécessités de la vie réelle. C’est bien pis à la Convention: Sparte est le rêve universel. L’enfant, selon les idées souvent énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa famille pour être élevé selon les vues de l’État; les parents (les vrais éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) sont tenus en suspicion. On était dans un état de fièvre étrange; les idées les plus contradictoires se produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement surpris de voir la terrible assemblée proclamer, à un moment, «la liberté de l’enseignement». Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un enseignement donné en principe uniquement par l’État. L’enseignement devint d’abord une fonction de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement dépendante de l’État. L’organisation de l’instruction publique de 1802 et l’Université impériale de 1806 sont fondées sur ce principe. L’éducation de cette époque est toute militaire; chaque école est un régiment divisé en compagnies, avec des sergents et des caporaux; tout se fait au bruit du tambour; on veut former des soldats bien plus que des hommes. L’être intérieur est tout à fait négligé. La part faite à la religion et à la morale est presque nulle. Sûrement, la religion figure au règlement; elle a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion officielle, une religion de régiment, quelque chose comme une messe militaire, où l’on fait l’exercice et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du commandement. De la vraie religion et de la vraie morale, de celle qu’on puise dans une tradition de famille, dans les leçons d’une mère, dans les loisirs rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une trace. De là ce quelque chose de sec, de brutal et d’étroit qui caractérise ce temps. Les petits séminaires seuls, tolérés, mais strictement limités, offrirent une échappatoire à cette compression; là put se former l’âme poétique d’un Lamartine; rappelez-vous le premier moment de colère du grand poëte contre «ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre à ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse stérilité de cette époque.»

Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui sont tout à fait de l’histoire contemporaine. Qu’il suffise de dire qu’une sorte de concordat semble s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût livrée entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau système, messieurs, l’État joue le rôle de zélateur, de principal promoteur des études: il fait pour elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi; la société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt qu’elle sent bien être majeur pour elle; mais elle ne force personne. Le père assez coupable pour ne pas donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. Le père qui ne veut pas des écoles de l’État en a d’autres à son choix. Je n’examine pas si, dans la pratique, cet idéal est bien réalisé; je ne rechercherai pas surtout si l’État porte dans la direction de l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui conviendrait en pareille matière. Je ne m’occupe que du système général. Ce système, je l’adopte pour ma part, comme conciliant assez bien, s’il était loyalement pratiqué, les droits de la famille et les droits de l’État.

Il est clair en effet, messieurs, qu’un système d’éducation analogue à celui de l’antiquité grecque, un système uniforme, obligatoire pour tous, enlevant l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline où la conscience du père pourrait être blessée, un tel système, dis-je, est de nos jours absolument impossible. Loin d’être une machine d’éducation, ce serait là une machine d’abrutissement, de sottise et d’ignorance. Les conceptions du temps de la Révolution (si l’on excepte le plan de Talleyrand), et surtout l’Université de Napoléon Ier, furent frappées à cet égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement des études de 1802; vous y lisez ce qui suit: «Tout ce qui est relatif aux repas, aux recréations, aux promenades, au sommeil se fera par compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de 1,500 volumes; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages. Aucun autre ouvrage ne pourra y être placé sans l’autorisation du ministre de l’intérieur.»

Voilà ce que M. Thiers appelle «la création la plus belle peut-être du règne de Napoléon». Nous nous permettons de ne pas être de son avis. Cette uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la mort intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement notre idéal. L’État doit maintenir un niveau, non l’imposer. Même sur la question de savoir si l’État doit déclarer obligatoire un certain _minimum_ d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation morale pour le père de donner à son fils l’instruction nécessaire, celle qui fait l’homme, cela est trop clair pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire cette obligation dans la loi, l’y écrire avec une sanction pénale? eh bien, je le répète, j’hésite. Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se chargeront de donner ou faire donner chez eux à leur enfant l’éducation qui leur paraît la meilleure, comment constatera-t-on que cette éducation est l’équivalent de celle qui se donne à l’école primaire? Fera-t-on subir un examen à l’enfant? Cet examen m’inquiète. Qui le fera subir? Sur quoi portera-t-il? Sûrement, si des personnes pratiques m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire pour rompre ce poids d’ignorance qui nous écrase, j’y consentirais; mais je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de l’instruction primaire; celle-là est désirable; il faut que le père qui ne donne pas l’instruction à son fils soit inexcusable. Que le blâme du public s’attache à lui, à la bonne heure! mais je ne veux rien de plus. La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes les choses d’ordre moral, est de laisser se constituer par la liberté une forte opinion publique qui soit sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra jamais.

Une distinction capitale, du reste, doit ici être faite, et cette distinction va nous permettre de pénétrer plus profondément dans notre sujet. Entre les parties si diverses dont se compose la culture de l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul bien donner; il en est d’autres pour lesquelles l’État est tout à fait incompétent. La culture morale et intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de deux parties bien distinctes: d’une part, l’_instruction_, l’acquisition d’un certain nombre de connaissances positives, diverses selon les vocations et les aptitudes du jeune homme; d’autre part, l’_éducation_, l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, l’éducation qui fait le galant homme, l’honnête homme, l’homme bien élevé. Il est clair que cette seconde partie est la plus importante. Il est permis d’être ignorant en bien des choses, d’être même un ignorant dans le sens absolu du mot; il n’est pas permis d’être un homme sans principes de moralité, un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux de la culture humaine puissent être séparés, hélas! cela est trop clair. Ne voit-on pas tous les jours des hommes fort savants dénués de distinction, de bonté, parfois d’honnêteté? Ne voit-on pas, d’un autre côté, des personnes excellentes, délicates, distinguées, livrées à toutes les suggestions de l’ignorance et de l’absurdité? Il est clair que la perfection est de réunir les deux choses. Or, de ces deux choses, il en est une, l’instruction, que l’État seul peut donner d’une façon éminente; il en est une autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas grand chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix des particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité du professeur ne sera pas assez gardée, l’appréciation de son savoir se trouvera livrée à des jugements arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre côté, l’éducation à l’État, il fera son possible, il n’aboutira qu’à ces grands internats, héritage malheureux des jésuites du XVIIe et du XVIIIe siècle, où l’enfant séparé de la famille, séquestré du monde et de la société de l’autre sexe, ne peut acquérir ni distinction ni délicatesse. Je l’avoue, autant je maintiens le privilége de l’État sur l’enseignement proprement dit, autant je voudrais voir l’État renoncer à ses internats; la responsabilité y est trop grande; la famille seule peut ici apporter une efficace collaboration. L’éducation, c’est le respect de ce qui est réellement bon, grand et beau; c’est la politesse, charmante vertu, qui supplée à tant d’autres vertus; c’est le tact, qui est presque de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui peut apprendre tout cela.

Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base de toute solide moralité, cette fleur de sentiment qui sera un jour le charme de l’homme, cette finesse d’esprit consistant toute en insaisissables nuances, où l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre? Dans les livres, dans des leçons attentivement écoutées, dans des textes appris par cœur? oh! nullement, messieurs; ces choses-là s’apprennent dans l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on est placé; elles s’apprennent par la vie de famille, non autrement. L’instruction se donne en classe, au lycée, à l’école; l’éducation se reçoit dans la maison paternelle; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, ce sont les sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau récit de Jean Chrysostome sur son entrée à l’école du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait coutume, quand un élève nouveau se présentait à son école, de le questionner sur son passé, sur ses parents, sur son pays. Jean, interrogé de la sorte, lui raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à vingt ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer tout entière à son éducation. «O dieux de la Grèce, s’écria le vieux rhéteur, quelles mères et quelles veuves parmi ces chrétiens!» Voilà le modèle, messieurs. Oui, la femme profondément sérieuse et morale peut seule guérir les plaies de notre temps, refaire l’éducation de l’homme, ramener le goût du bien et du beau. Il faut pour cela reprendre l’enfant, ne pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer de lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement des classes, à aucun âge ne le laisser tout à fait séparé de la société des femmes. Je suis si convaincu de ces principes, que je voudrais voir introduire chez nous un usage qui existe chez d’autres nations, et qui produit d’excellents résultats: c’est que les écoles des deux sexes soient séparées le plus tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps que cela se peut, et que cette école commune soit dirigée par une femme. L’homme, en présence de la femme, a le sentiment de quelque chose de plus faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet instinct obscur et profond a été la base de toute civilisation, l’homme puisant dans ce sentiment le désir de se subordonner, de rendre service à l’être plus faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des complaisances et des politesses. La société de l’homme et de la femme est ainsi essentiellement éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible sans femmes. On dit, je crois, que la séquestration que je combats se fait dans l’intérêt de la morale; je suis persuadé qu’elle est une des causes de ce peu de respect pour la femme qu’on regrette de trouver dans une certaine jeunesse. La jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures que la nôtre, et cependant son éducation est beaucoup plus libre, bien moins casernée.

«Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. Même dans une grande ville, un tel système d’éducation, avec nos mœurs, serait très-difficile. Dans les petites villes, dans les campagnes, il est impossible; l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction où elle puisse envoyer ses enfants.»--Je sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup de cas difficile à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est que l’internat doit toujours être un pis aller. Même dans les cas où la séparation de l’enfant et de sa famille est nécessaire, je voudrais qu’on se passât le plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne, pays si avancé pour ce qui touche aux questions d’éducation, il n’y a presque pas d’internats. Comment s’y prend-on? Si l’on est obligé de se séparer de son enfant, on le met chez des parents, chez des amis, chez des pasteurs, chez des professeurs réunissant dans leur maison une dizaine d’élèves. A un âge où nous croyons que l’enfant a besoin d’être surveillé à toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même; on le charge de se loger, de se nourrir, de se conduire dans une grande ville. Permettez-moi de rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans une petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un collége tenu par de respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il s’exhalait de cette pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand j’y pense, m’enchante encore; on se fût cru transporté au temps de Rollin ou des solitaires de Port-Royal. Ce collége donnait l’éducation à toute la jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six ou huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d’internes. Les jeunes gens, quand ils n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l’exercice de cette hospitalité de petits bénéfices; les parents, en venant le mercredi au marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine; les chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de cordialité, de gaieté et d’économie. Ce système était celui du moyen âge; c’est encore celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. Que si nos mœurs ne comportaient pas de tels arrangements, que si la forme nouvelle de Paris se prête en particulier aussi peu que possible à ce que cette ville reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, je demanderais au moins une chose, c’est que les pensionnats, s’il en faut, ne soient pas tenus par l’État, qu’ils soient des établissements privés placés sous la surveillance des parents et choisis par eux en toute responsabilité.

_Responsabilité_, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de presque toutes les réformes morales de notre temps. Certes, il est commode de déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait notre noblesse et notre fardeau; mais aucune de ces délégations n’est valable. Le tort de nos vieilles habitudes françaises, en fait d’éducation comme en bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la responsabilité. Les parents n’avaient qu’un seul désir, trouver une bonne maison à laquelle ils pussent confier leur enfant en toute sûreté de conscience, afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est très-immoral. Rien ne dégage l’homme de ses devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette manière de placer l’enfant durant son éducation hors du milieu de la famille est, je le répète, un héritage du système introduit par les jésuites, lesquels ont si souvent égaré les idées de notre pays en fait d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites au XVIe et au XVIIe siècle pour arriver à leur but, qui était d’attirer à eux l’éducation de la jeunesse? Elle fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la mère, on lui exposait le poids terrible que ferait peser sur elle devant Dieu l’éducation de ses enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode pour échapper à cette responsabilité, c’était de les confier à la Société. On lui expliquait avec toutes les précautions possibles qu’elle n’avait pas compétence pour des matières aussi graves, qu’il fallait se démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés (erreur énorme! en pareille matière le docteur autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis aux meilleurs maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience de ses parents. Hélas! la mère, trop souvent frivole, écoutait volontiers ce discours; elle-même n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était content; la mère était à la fois tout entière à ses plaisirs et sûre de gagner le ciel; le révérend père le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation fatale de la mère et de l’enfant; ainsi fut infligée à nos mœurs nationales leur plus cruelle blessure; ainsi furent fondés ces gigantesques établissements dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors appartenant aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention fut trouvée admirable; elle était funeste, et nous ne l’avons pas encore expiée. La femme abdiqua sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule peut remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base de l’éducation, fut regardée comme un obstacle. On la mit en suspicion; on l’écarta le plus possible, on prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents; les jours de sortie furent présentés comme des jours de danger pour lui. L’Université elle-même imita plus qu’elle ne l’aurait dû les internats jésuitiques, et cette organisation à la façon d’un régiment devint le trait fondamental de l’éducation française. Je crois qu’il n’en peut rien sortir de bon. L’église, le monastère, le collége du moyen âge (bien différent de nos lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé un type d’éducation plus ou moins complet. Une seule chose n’a jamais élevé personne, c’est la caserne. Voyez le triste souvenir que gardent souvent nos jeunes gens de ces années qui devraient être les plus heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent de cette vie d’internat des principes solides de morale et ces instincts profonds qui mettent l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité de mal faire. Une règle uniforme ne saurait produire d’individualités distinguées. L’affection du maître et des élèves est, dans de telles combinaisons, presque impossible.

Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne d’un lycée est le plus souvent en rapport? C’est le surveillant, le maître d’étude. Il y a parmi ces maîtres respectables bien des dévouements cachés, d’honorables abnégations; mais je crains qu’il ne soit toujours impossible à l’État de former un corps de maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses fonctions. Il n’en est pas ainsi pour les professeurs; seul, je l’ai dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. Pour les maîtres d’étude, c’est tout l’inverse. Condamné à une position subalterne à l’égard des professeurs et de l’administration, le corps des surveillants dans les établissements de l’État, malgré de très-honorables exceptions, laissera toujours à désirer. Or un pareil corps, presque insignifiant si l’État se borne à son vrai rôle, qui est de donner l’instruction dans des externats, devient le plus important si l’État s’impose la tâche difficile de former l’homme tout entier.

Une grande différence se remarque encore à cet égard entre nos mœurs et celles de l’Angleterre et de l’Allemagne. En Angleterre, en particulier, l’éducation est beaucoup moins surveillée dans le détail que chez nous. Vous allez sentir le contraste par un exemple. Chez nous, chaque élève reçoit un devoir journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le devoir est fait; mais, dans l’intervalle des deux classes, des précautions sont prises pour que l’élève le fasse. On l’enferme à certaines heures dans une salle; pendant ce temps, il est surveillé, on lui interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du jour; un maître d’étude est chargé de l’aiguillonner sans cesse. En Angleterre, les choses se passent autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas fait son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, on le laisse libre; s’il lui plaît de faire tout d’abord son travail, s’il lui plaît d’attendre à la dernière heure, cela le regarde. Toute lecture, non immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, voilà tout ce qu’on lui demande. Je préfère cette méthode; elle inculque mieux le sentiment du devoir. L’excès des mesures préventives paraît de la sagesse; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper du même coup la racine du bien et celle du mal, c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui réduit l’homme à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare l’abaissement de la nation assez imprudente pour croire qu’on affermit l’ordre social en affaiblissant l’individu.

En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu; dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts, plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piége tendu devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera un jour de ses souffrances.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages. Préface I La réforme intellectuelle et morale de la France 1 La guerre entre la France et l’Allemagne 122 Lettre à M. Strauss 167 Nouvelle lettre à M. Strauss 187 De la convocation d’une assemblée pendant le siége 211 La monarchie constitutionnelle en France 233 La part de la famille et de l’État dans l’éducation 307