‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 2 sur 62 · I

I

LA FRIGUIA, LE TELL ET LES GRANDES DIVISIONS NATURELLES DE LA TUNISIE

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1o =Ifriqia et Friguia=

Les indigènes distinguent, en Tunisie, trois grandes régions naturelles : la Friguia (on dit aussi Friqia et Friga), le Sahel, le Sahara. La Friqia de la langue arabe parlée est l’Ifriqia de la langue écrite ; la leçon Friga reproduit exactement le latin Africa. La lecture des auteurs ne tarde pas à convaincre qu’Ifriqia se prend en des acceptions diverses et cela assez souvent chez le même écrivain.

Lato sensu, l’Ifriqia « se prolonge depuis Barca, du côté de l’Orient, jusqu’à Tanger le vert du côté de l’Occident..... L’Ifriqia s’étend en largeur depuis la mer jusqu’aux sables qui marquent le commencement du pays des noirs »[3]. Cette Ifriqia d’El Bekri n’est autre que le Maghreb d’Ibn Khaldoun[4] moins les oasis qui sont au delà de l’Areg.

Ifriqia s’offre à nous également avec un second sens un peu moins étendu que le précédent. Dans cette deuxième conception, elle n’est plus que la tranche orientale du Maghreb[5], qui se divise, d’Ouest en Est, en Maghreb el Aqsa (Extrême-Occident), Maghreb el Oust (Occident Central) et Ifriqia. Les limites de cette Ifriqia ne sont pas très nettes. El Bekri laisse Bône en dehors[6]. Edrisi, au contraire, y range la lisière de la province de Constantine (Bône, Miskiana, Bagaï[7]), la Tunisie et la Tripolitaine jusqu’au cap Mesrata. Ibn Khaldoun y comprend non seulement l’Aurès[8], Tébessa[9], Bône, mais encore Bougie[10], la Kalaat des Beni Hammad[11]. L’Ifriqia est en somme pour lui tout ce qui obéit aux Hafsides des deux branches à la fin du XIIIe siècle[12], et pour désigner leurs royaumes il emploie même les termes d’Ifriqia Occidentale[13] et d’Ifriqia Orientale[14]. Celle-ci correspond à l’Ifriqia d’Edrisi, à l’Africa Proconsulaire telle que l’organise Caligula en 87, tandis que l’Ifriqia Occidentale est à peu près la Numidie du légat[15]. Depuis cette époque, l’Ifriqia a perdu, à l’Ouest le Haut-Mellègue et la Haute-Medjerda, à l’Est le pays de Tripoli. Puis, peu à peu, le mot même est tombé en désuétude. Le document officiel où il apparaît pour la dernière fois, semble-t-il, est le traité franco- tunisien du 8 août 1830 : le Bey y est qualifié de « maître du royaume d’Afrique »[16], ce qui implique que dans le texte arabe il y avait Ifriqia.

Ifriqia a encore dans les auteurs un troisième sens beaucoup plus restreint et qui n’a pas été relevé jusqu’ici. Ibn Khaldoun n’entend parfois par Ifriqia qu’une petite portion déterminée du royaume hafside : « El Mostancer..... concéda quatre villages à Kab et à ses enfants. L’un de ces villages était situé aux environs de Sfax, un autre dans la province d’Ifriqia et un troisième dans le Djérid »[17]. Quelques lignes après, Ibn Khaldoun dit que Kalaat-Senane est dans la province d’Ifriqia. Ailleurs, il parle de la puissance qu’El Moezz exerçait « en Ifriqia et à Kairouan »[18]. Dans un autre passage, il écrit, au sujet du caïd Ibn el Hakim « parti de l’Ifriqia, il alla menacer les villes du Djérid »[19]. Dès le XIVe siècle, on distinguait donc dans la Tunisie actuelle : au Nord-Ouest, l’Ifriqia proprement dite ; au Sud-Est, le pays de Kairouan et les villes de la côte ; enfin, tout au Sud, les oasis. Ces divisions que nous surprenons chez Ibn Khaldoun, nous les retrouvons trois siècles plus tard chez Ibn Abi Dinar el Kairouani : « Mohammed-Pacha..... (en 1663) se retira des affaires après avoir assuré la position de ses fils et de ses petits-fils. Mourad Bey, son fils aîné, eut le commandement suprême de l’armée, Abou Abdallah Mohammed Bey, le second, eut le sendjaq de Kairouan, Sousse et Monastir..... son fils Hassen eut le sendjaq d’Afrique (Ifriqia) avec le titre de Bey »[20]. Cette acception réduite est la seule qui ait persisté jusqu’à nos jours sous les formes signalées plus haut de Friqia, Friguia ou Friga et elle n’a pas échappé à la perspicacité de quelques voyageurs.

Qu’est-ce donc au juste que la Friguia ? Il n’est pas très aisé de le déterminer avec rigueur. El Kairouani, après avoir relaté le sens étendu du mot Ifriqia, ajoute : « Pour moi, j’établis que, de notre temps, on entend par Ifriqia la contrée qui s’étend de l’Oued-Et-Tine à Béja »[21]. Les voyageurs européens qui ont mentionné la Friguia ne sont d’accord sur la surface à reconnaître à cette région, ni avec El Kairouani, ni entre eux[22]. Il ne pouvait, d’ailleurs, en être autrement, puisque de nos jours, sauf à l’égard du bled Béja, l’unanimité est loin d’exister à ce sujet entre les indigènes eux-mêmes.

Pour les gens du Nord, la Friguia est la partie septentrionale du Contrôle de Mactar, le Nord et l’Est de celui du Kef, l’Annexe de Téboursouk, le Contrôle de Souk-el-Arba et l’Annexe de Tabarka, le Contrôle de Béja, l’Ouest du Contrôle de Bizerte avec Mateur. Ni les environs de Tunis, ni le Cap-Bon, ni les caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, ni la région de Thala ne sont regardés dans le Nord comme Friguia. En Algérie, à Tébessa et à Morsott, on appelle Friguia la contrée entre le Kef, Kasserine et Zaghouan. Dans le Sud tunisien, on considère aussi comme Friguia le Cap-Bon et toute la région au Nord de Kasserine et de la chaîne de Zeugitane. Quelques indigènes y placent même Kairouan.

Si l’on examine ces appréciations, en apparence contradictoires, on ne tarde pas à discerner qu’elles procèdent, au fond, d’un principe unique. Pour les gens du Nord, la Friguia est essentiellement le pays où des pluies suffisantes assurent annuellement des récoltes régulières[23] ; pour les gens d’Algérie et ceux du Sud, c’est le pays où ils vont moissonner l’été, où parfois, dès le printemps, ils conduisent leurs troupeaux menacés par la sécheresse précoce ; c’est l’Eldorado qui les abrite dans les mauvaises années et les sauve de la famine eux et leurs familles. Dans l’esprit des indigènes, oublieux de l’acception ancienne, le mot de Friguia a cessé de désigner un pays historique pour représenter une grande région naturelle, la région des céréales et des herbages, mais la valeur de cette notion est relative.

Les Tripolitains ou les Ourghamma, habitués à de maigres pâturages et à des rendements très faibles de céréales, sont émerveillés quand ils se rendent vers Kairouan d’y trouver parfois des herbes plus abondantes et des orges ou des blés qui n’ont pas autant souffert que les leurs. Ils ne doutent pas d’être dans la fameuse Friguia. Mais le Kairouanais sait que dans les environs de la capitale et au delà de la chaîne de Zeugitane, le sol donne des récoltes meilleures, et c’est là ce qu’il nomme Friguia. Les Tunisois, en revanche, parlent avec admiration des moissons et des fourrages du bled Béja. La Friguia est pour eux assez loin de leur ville. En dernière analyse, beaucoup de tribus appellent Friguia la portion de Tunisie qu’elles estiment bien supérieure à leur propre domaine au point de vue agricole.

Pour les gens du Sud, la Friguia est ainsi le pays situé au Nord-Ouest d’une ligne qui passerait par Hammamet, Zaghouan, la chaîne de Zeugitane, le massif de Mactar et les djebels Tiouacha, Semama, Chambi et Dernaia. Mais les habitants du secteur ainsi défini réservent l’appellation de Friguia à un périmètre bien plus réduit. Les indigènes du Skarna-Berberou et de Mansoura disent qu’ils vont en Friguia quand ils franchissent les uns l’oued Ousafa pour aller à Mactar, les autres le Djebel-Serdj pour gagner la plaine de Siliana. Il en est de même pour les tribus de la zone frontière au Sud du massif Ouargha, pour les Fréchich ou les Majeur, quand ils se rendent au Kef, dans la plaine de Zouarine ou chez les Ouartane. Les gens de la vallée de l’oued Marouf appellent le Roba Ouled Yahia « Friguietna » (notre Friguia). De leur côté, les habitants de ces derniers pays ont conscience pour la plupart d’être en Friguia. Cette Friguia plus petite, qui est la Friguia par excellence, ne dépasse pas, à l’Ouest, au Sud et à l’Est, Sakiet-Sidi- Yousef, Hammam-Mellègue, Sidi-Abd-el-Basset, Haodh, Fedj-et-Tamer, Djebel-Rouis, Koudiat-Chaïr, Henchir-Mided, Oued-Ousafa, Djebel-Serdj et Bargou. Les habitants du couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs se déclarent immédiatement limitrophes de la vraie Friguia dans laquelle ils rangent le massif du Djouggar et le Gafour. A Testour, on confesse que la Friguia est derrière le djebel Ech-Chehid et le djebel Tounga. Pour les gens de Medjez-el-Bab et d’Utique, la Friguia ne débute qu’à l’oued Zerga et à Mateur.

[Illustration : Carte 1. — LES GRANDES DIVISIONS NATURELLES DE LA TUNISIE

Nous avons tracé d’après une carte du père MESNAGE (L’Afrique Chrétienne, Evêchés et Ruines Antiques, Paris, 1912) la frontière Sud de la Proconsulaire, alias Zeugitane, sous les Byzantins. Depuis le Serdj jusqu’à la mer, cette frontière correspond somme toute à celle du Tell en mordant légèrement sur la Steppe là où celle-ci est le moins accentuée. Du Serdj à l’Algérie, la ligne ne cadre plus avec une bordure de région naturelle. Quant à la limite de l’Africa Proconsularis sive Zeugitana et de la Numidia, elle court en Algérie parallèlement et à faible distance de la frontière algéro-tunisienne actuelle. On s’explique ainsi pourquoi le nom de Friguia n’est pas employé dans la colonie voisine.]

2o =Tell, Sahel et Sahara=

Etant donné cette extension de la Friguia propre (voir carte No 1), il y a lieu maintenant de nous demander quel rapport existe entre la Friguia et le Tell. Tell est un mot appliqué depuis longtemps à la partie de la Berbérie riveraine de la Méditerranée. Il se lit déjà dans Ibn Khaldoun et il correspond à une région naturelle. Les Européens l’ont adopté sans en savoir la signification exacte. Ouvrons au hasard un dictionnaire quelconque ; nous y voyons : « Tell » : « colline ». Ce sens se rencontre couramment dans les ouvrages français relatifs à la Berbérie. On le vérifie en Egypte et en Orient avec cette réserve que le tell y est moins une bosse du relief qu’un monticule de décombres provenant de déchets de civilisations antérieures ; mais, en Tunisie, d’une part, les indigènes n’appellent jamais Tell la grande région naturelle du Nord, et, d’autre part, tell n’a pour eux le sens de colline que dans le désert. Partout ailleurs, les Tunisiens qualifient de tell, non pas une forme orographique, mais bien une nature de terrain, comme l’avaient déjà soupçonné Shaw[24] et Carette[25] et, comme l’a assez récemment signalé Verry, dont les indications ont été reproduites par Brunhes.

Pour désigner les divers sols agricoles, les indigènes de Tunisie emploient plusieurs termes qui considèrent soit la teinte du terrain (asoued noir, asfar jaune, hamri rougeâtre), soit sa pénétrabilité plus ou moins grande à la chaleur ou à l’humidité (ardh berda terre froide, ardh hamia terre chaude, ardh kebira terre forte), soit sa constitution proprement dite (tell sol argileux, aitsa sol sableux, ardh bein trabine[26] sol argilo-sableux ou argilo-calcaire). Entre ces divers vocables, existent des correspondances. L’asoued et l’asfar sont des ardh berda ou ardh kebira et représentent des variétés de terrain tell. Le hamri est généralement du bein trabine. La aitsa est une ardh hamia.

Le « tell » est donc, disons-nous, un terrain argileux noir ou jaune, avec les différentes gradations entre ces deux couleurs (jaune foncé, brun, gris noir). L’origine du tell est variable. La plupart du temps ce genre de sol est en relation avec des marnes et s’y superpose, de sorte qu’il semble bien que ce soient ces marnes elles-mêmes qui, travaillées, aérées et pénétrées par la pluie, donnent du tell dans leur couche superficielle. Les marnes noires ou grises sénono-suessonniennes sont surmontées d’une couche de tell noir ou gris (région de Téboursouk, par exemple) ; les marnes jaunes de l’éocène moyen se changent en un tell de même nuance qu’elles (plateau de Mactar, Massouge, etc.). On trouve encore du tell jaune dans l’éocène supérieur du Tellet-El-Graoua, sur la rive droite de l’oued Ousafa (massif de Mactar) et dans le miocène, à la Tella de la Mohammédia, aux environs de Tunis.

Les tells quaternaires s’inscrivent au contraire parmi les terres de transport. Ce sont, en faible proportion, des dépôts éoliens et en grande majorité des produits de ruissellement. Ce tell alluvial se rencontre en abondance dans les plaines du Nord de la Tunisie (plaine de la moyenne Medjerda, plaine du Kef, etc.). Il a en général une couleur jaune marron. Cependant, dans certains bas-fonds assez humides où poussent de nombreuses herbes et où s’accumulent des détritus végétaux, on a du tell noir qui n’est autre chose que de l’humus. C’est ce qu’on vérifie dans les garaats et les merjas. Une des plus vastes étendues de sol asoued en plaine est visible dans la plaine du Krib dite aussi Garaat du Krib et où d’ailleurs ce tell noir a été surtout amené par les oueds descendus du massif sénono-suessonnien de Téboursouk.

Il n’est pas à exclure que la décomposition de roches plus ou moins calcaires ait pu créer du tell en divers endroits, par entraînement des carbonates de chaux dans un sous-sol perméable et maintient sur place du quartz, des phosphates et des argiles résultant de la dissolution des feldspaths[27], le tout agrémenté de débris de feuilles ou tiges herbeuses. Mais ce processus auquel on attribue habituellement la formation des tirs du Maroc Occidental[28], tirs qui ne sont en somme autre chose que du tell[29], ne paraît avoir joué que subsidiairement en Tunisie.

Quoi qu’il en soit de l’origine matérielle du terrain tell, celui-ci est dans une dépendance étroite du climat et notamment de la pluviosité. Toutes les terres argileuses noires ou jaunes de Tunisie ne sont pas, en effet, du tell. Dans la région de Kairouan, par exemple, ni les sols argileux demi-forts de Cherahil, ni ceux beaucoup plus forts d’Abida ne sont qualifiés de tell, non plus que les argiles salées à végétation halophile qui constituent les hériats. Le titre de tell est attribué par les indigènes aux terres argileuses abondantes en herbages et où les récoltes ne manquent pas, aux terres notamment où l’orge et surtout le blé résistent au sirocco grâce à la fraîcheur maintenue dans le sol. Mais pour les imbiber, il faut qu’il pleuve copieusement, et seul est appelé tell le sol argileux qui boit suffisamment d’eau pour en rester imprégné toute l’année. Le tell résulte ainsi de la combinaison d’un élément pétrographique avec un élément climatique. C’est, en définitive, tout sol argileux recevant chaque année une dose de pluie assez considérable pour en être pénétré au point d’accumuler en lui des réserves aqueuses assurant constamment le complet développement normal des plantes annuelles, céréales ou herbages. Devant cette notion essentielle, la question de l’origine géologique reste d’un intérêt moindre. Et de même est relativement secondaire la position topographique proprement dite.

Pour nous borner aux endroits où le mot tell a les honneurs de la nomenclature géographique, c’est-à-dire à ceux où des morceaux de tell se présentent isolés au milieu d’autres terrains, que constatons-nous à cet égard ? Disons tout d’abord qu’une parcelle de tell s’appelle tella تلة (au pluriel tloul تلول) ; un petit tell est un tlil تليل. Dans les forêts de pin d’Alep, le sol est sénonien, et les seules portions cultivables sont formées par l’alluvionnement des oueds. De ce nombre sont, dans la forêt entre les Ouled Yahia et le Gafour, Tlil bou Oka, Tlil Es Sahlaï ; dans la forêt au Nord de la plaine de Zaghouan, Tlil-El-Mokrania ; dans la forêt des Mellita, Tellet-El-Mellita. Tous ces tells sont des cuvettes ou des vallées. Au pied du djebel Serdj, Henchir-Et-Tella est une clairière quaternaire dans la haute brousse en- dessous du village de Zeriba et de niveau avec elle. Ailleurs, Tellet- El-Graoua et la Tella entre la Mohammédia et l’oued Miliane sont des collines. Enfin, il existe des tellas en haut du djebel Sidi-Abdallah- Ech-Chehid et des djebels Mrhila, Selloum et Chambi. Sur cette dernière montagne, Henchir-Et-Tella est à 1.352m le morceau de terrain tell sans doute le plus élevé de toute la Tunisie. Il y a donc du tell à toute altitude, en montagne, en colline, en plaine ou en vallée. Les tells qui sont colline ou plateau sont crétacés ou tertiaires ; les tells de plaine ou de vallée sont quaternaires presque toujours. On ne relève ainsi aucune règle en ce qui concerne la situation orographique. Il est néanmoins évident que la position en montagne, toutes choses étant égales par ailleurs, vaut à un terrain une augmentation de précipitations pluviales par rapport à la plaine.

Quand les tells de montagne couvrent d’assez vastes espaces, ils portent le nom spécial de sra سرا (au pluriel sraouate : سراوات). Ici encore nous sommes obligés de constater une divergence entre l’usage et les dictionnaires arabes. Pour ceux-ci, sra signifie « montagne, cîme ou crête ». Pour nos indigènes, les sraouate sont les hautes terres de culture où la neige séjourne longtemps en hiver, où la pluie abondante imprègne intimement le sol argileux, où les pâturages sont vigoureux et presque permanents, où les récoltes sont plus assurées que partout ailleurs. Le sra, dont les terres froides étalées sur des plateaux ou dans des vallonnements sont le tell par excellence, s’oppose ainsi doublement au djebel qui est plutôt la montagne rocheuse ou encombrée de brousse ou de forêt, c’est-à-dire la montagne ne présentant pas d’intérêt agricole. Parmi les sraouate les plus notables, citons ceux des environs de Téboursouk, le Massouge, le Sra-Ouartane, etc. Dans la province de Constantine, sra est employé par les indigènes dans le même sens qu’en Tunisie. Entre cette ville et Sétif, le territoire des Ouled Abd-en-Nour comporte une division caractéristique en deux parties bien différentes : les sraouate et les plaines à sebkhas[30].

Si, maintenant, nous examinons quelles sont les régions de la Tunisie où sont visibles du tell et des sraouate, nous constatons que ceux-ci, très fréquents dans la Friguia propre, sont encore répandus dans la grande Friguia, c’est-à-dire au Nord et à l’Ouest des chaînes de Byzacène et de Zeugitane et d’une courbe Djouggar-Bir-bou-Regba-Hammamet. Au contraire, au Sud et à l’Est de ces mêmes lignes, il n’y a plus du tout de sraouate et les tellas se font rares pour cesser complètement à brève distance.

Nous voilà donc en mesure à présent de définir le Tell. Celui-ci n’est, en somme, autre chose que la région où, par suite de la nature du sol et de la dose des précipitations, il y a majorité ou abondance de terrain tell[31]. Et si l’on cherche à voir quelle peut être l’extension du Tell, on s’aperçoit bien vite qu’il est identique à la Friguia. En Tunisie, Friguia est le nom habituel du Tell.

Il n’y a donc pas à s’étonner de l’indécision des bornes de la Friguia. Nous verrons, en effet, sous peu, comment le Tell, résultante de deux éléments, l’un stable, le sol, l’autre variable, la pluie, augmente ou se rétrécit selon que cette dernière tombe en quantité suffisante ou restreinte, et l’on comprend aisément au surplus qu’il puisse exister dans la qualification de tell à appliquer à un terrain ou à un canton, des différences d’appréciation, selon que celui qui se prononce est accoutumé à vivre dans un pays de sraouate ou dans une région presque désertique. Il y a là une double cause de variation, selon les années et selon les personnes[32].

Nous avons ainsi en Tunisie : 1o une zone appelée Friguia par les gens du Sud et qui couvre tout le Nord et l’Ouest de la Régence ; 2o au sein de cette zone, une région à laquelle les indigènes du Nord attribuent plus spécialement le nom de Friguia. Sur les deux flancs de cette petite Friguia, à l’Est les caïdats de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, à l’Ouest et au Sud la région du moyen Mellègue, les pays des Ouled Bou Rhanem, des Zerhalma, des Fouad et des Chaquetma, le Nord du pays Fréchich forment des territoires de transition qui ne portent pas de nom d’ensemble. Au contraire, la zone voisine de la mer depuis Bizerte jusqu’à Hammamet, le Cap-Bon inclus, est pour ses habitants un Sahel. C’est, qu’en effet, en dehors de la Friguia, les indigènes ne connaissent que deux grandes régions naturelles : le Sahel et le Sahara.

Sahel signifie en arabe « rive »[33]. Ce terme s’applique indifféremment aux bords d’un oued, d’un lac ou de la mer. Il est souvent employé en Berbérie dans le sens de l’italien riviera et il désigne alors certaines parties de la région littorale. En Tunisie, c’est à la côte basse de l’Est qu’est exclusivement réservé le nom de Sahel[34]. Dans sa partie septentrionale, ce Sahel offre quelques altitudes importantes qui pourraient rappeler les Sahels d’Alger et d’Oran : 418m au djebel Kechabta, 637m dans le Cap-Bon. Mais le Sahel méridional est bien moins élevé et n’atteint que 191 mètres en son point culminant un peu au Sud de Djemmal. Cette frange extrême de la Berbérie est relativement sèche, non seulement par rapport à la partie de Friguia dont elle est limitrophe, mais encore en comparaison de certaines régions montagneuses du centre de la Tunisie. Privé de sources et de rivières propres, le Sahel est assez chaud malgré la proximité de la Méditerranée, et son exposition aux coups de sirocco le rend peu propice aux céréales. Ces conditions de climat peu favorables sont compensées par l’avantage de la position au débouché des divers cantons de l’intérieur, tandis que la faiblesse du relief rend les communications aisées. Des villes (Bizerte, Tunis, Sousse, Sfax, Gabès) se sont fondées sur la côte, au point de contact des arrivages de l’arrière pays et de ceux d’outre-mer, et elles ont pu se procurer l’eau qui leur était nécessaire en ayant recours aux provisions liquides de districts continentaux plus ou moins éloignés. Autour de ces centres, la terre a été mise en valeur au moyen des cultures les plus naturelles sous un pareil climat, je veux dire les cultures fruitières. De même que la Friguia est le domaine des céréales, le Sahel est la patrie d’élection de l’olivier. Ce nom et cet arbre s’identifient parfois au point de faire presque perdre de vue la portée étymologique du mot Sahel[35]. De Bizerte à la Tripolitaine, la zone littorale de l’Est renferme l’immense majorité des vergers et des oliviers de Tunisie. La pêche y est prospère et l’huile, en fournissant du fret aux navires, a fait fleurir de tout temps le commerce maritime. Grâce à ces ressources multiples, la bande sahélienne qui n’a pas plus de 10 à 40 kilomètres de profondeur au maximum, abrite les trois cinquièmes des habitants de la Régence, ce qui n’est d’ailleurs pas, parmi les pays méditerranéens, un phénomène unique, témoin la Sardaigne, la Sicile et bien d’autres.

Sahara est un mot qui se rapporte au nom de couleur ashar اصحر qui veut dire « fauve ». Le Sahara est donc par excellence le pays où les tons varient du jaune au rouge avec parfois introduction de blanc, le pays d’où les couleurs sombres, le vert et le noir, sont bannies, le pays en somme où la terre flambe nue sous les rayons du soleil et où il n’y a pas de végétation. Ce vocable ne signifie donc pas une plaine comme on l’a prétendu souvent. L’altitude est toutefois de nature à faciliter la poussée d’essences herbacées ou forestières et une plaine sera, a priori, plus « Sahara » qu’une montagne. Pour les tribus de la Friguia, le pays fauve n’est pas seulement celui qui s’étend au delà des Chotts. Sans contestation aucune, elles rangent Kairouan ou Fériana dans le Sahara, au même titre que Gafsa ou Ghadamès. Précisons : les Ouled Aoun estiment que le Sahara commence au delà du djebel Serdj, les gens de Thala y classent Sbeitla et Kasserine, ceux de Bou-Chebka y inscrivent le pays immédiatement au Sud de la chaîne de Byzacène. A l’exception des régions de transition que nous avons énumérées, le Sahara est, en définitive, pour les indigènes du Nord, tout ce qui n’est pas Sahel ou Friguia[36]. De même, en Algérie où le Sahel rentre dans le Tell, les indigènes nomment Sahara tout ce qui n’est pas Tell[37].

3o =Les grandes divisions rationnelles=

Friguia, Sahel, Sahara, voilà les principaux compartiments reconnus par les Tunisiens. Il n’est pas possible de les adopter sous cette forme, car ils ont des contours un peu vagues, manquent parfois de nuances et ne tiennent pas compte de certains faits, notamment des modifications introduites ou à introduire par la colonisation. Mais ils posent d’une façon très nette les fondements d’une répartition raisonnée de la Tunisie en grandes régions naturelles. A quelles divisions générales il convient de s’arrêter dans une étude méthodique, c’est ce que nous allons maintenant examiner brièvement.

En Algérie, les géographes sont d’accord pour admettre, à partir de la Méditerranée, l’existence de zones successives correspondant à des doses décroissantes de précipitations atmosphériques. La zone septentrionale, dite le Tell, est celle qui reçoit, bon an, mal an, plus de 400mm d’eau ; la zone méridionale, que d’aucuns persistent à qualifier abusivement de Hauts-Plateaux, est une Steppe où il ne tombe que 200 à 400mm[38]. Enfin, au midi de l’Algérie, une troisième zone enregistre moins de 200mm : c’est le désert. En ce qui concerne la Tunisie, l’intéressant essai de Ginestous[39], établi comme épilogue à ses études sur le climat, a dégagé un des principaux éléments du problème.

En combinant ces résultats avec la façon de voir des indigènes et avec nos propres constatations, nous arrivons à cette conclusion qu’il y a lieu d’adopter en Tunisie une division initiale cadrant avec celle usitée pour la colonie voisine. Nous avons, en effet, également ici, du Nord au Sud, trois grandes régions naturelles qui sont dans l’étroite dépendance de la quantité de pluie annuelle. Comme en Algérie, la région fertile du Nord sera pour nous le Tell. Familier aux Français, ce terme est connu des indigènes encore que ceux-ci ne s’en servent pas d’ordinaire. Maintenant que nous en avons expliqué le vrai sens, il n’y a que des avantages à l’employer de préférence à celui de Friguia presque ignoré des Européens et qu’il échet de réserver pour la Friguia proprement dite. De plus, nous pourrons ranger sous la dénomination de Tell des cantons (caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, régions du moyen Mellègue, de Thala, etc.), que les indigènes du Nord laissent en dehors de la Friguia et où il y a cependant encore pas mal de terrain tell. De son côté, le Sahel varie assez de Bizerte à Gabès pour que nous soyons conduits à joindre au Tell le Sahel septentrional et à réunir le Sahel méridional avec la région naturelle qui se développe immédiatement au Sud du Tell.

Exception faite de la lisière sahélienne, cette seconde zone apparaît aux gens de la Friguia comme plus comparable aux solitudes désertiques qu’aux terres nourricières du Nord. Pour eux, c’est déjà du Sahara. Pour les Européens, au contraire, le Sahara ne commence que passé les Chotts. En deçà, le pays leur semble susceptible d’une certaine mise en valeur ; ils se refusent à l’assimiler aux immensités mornes, sans avenir agricole, qui s’étendent au delà de ces dépressions boueuses, et ils inclinent plutôt à le rapprocher de certains districts telliens. Hérodote obéissait jadis à la même tendance quand il différenciait d’une façon un peu absolue les contrées situées sur les rives opposées du Triton en fixant à ce bas-fond la limite entre les Libyens nomades et les Libyens cultivateurs[40].

Appréciations contradictoires qui s’expliquent par le caractère mixte de la deuxième bande du territoire tunisien. Le ruban qui s’intercale, presque partout en Berbérie, entre le Tell et le désert est, en effet, une contrée de transition qu’au Moyen-Age Ibn Khaldoun a su parfaitement faire ressortir dans sa description du pays des Berbères[41] : « L’espace qui sépare le pays à dattiers des montagnes qui entourent le Tell se compose, dit-il, de plaines dont le climat, les eaux et la végétation rappellent tantôt l’aspect du Tell et tantôt celui du désert. Cette région renferme la ville de Cairouan, le mont Auras[42] qui la coupe par le milieu et le pays du Hodna... La même lisière de pays embrasse aussi le Seressou, contrée située au Sud-Est de Tlemcen... Le Debdou, montagne qui s’élève au Sud-Est de Fez, domine les plaines de cette région. »

A l’instar des indigènes du Tell, les Français d’Algérie appliquèrent quelque temps à cette seconde zone la dénomination de Sahara, puis quand celle-ci eut été réservée au désert, l’usage fit triompher le terme de Hauts-Plateaux[43]. Que ce dernier soit impropre, c’est ce dont nul ne peut douter après la critique faite en 1898 par Augustin Bernard[44].

L’étrangeté de cette expression frappe encore plus quand on veut l’appliquer à la Régence. La moitié au moins de la deuxième région naturelle de la Tunisie (Sahel, pays Zlass, Souassi et Neffet, Bled Regab) ne dépasse guère en moyenne une centaine de mètres d’altitude. Seul, le pays des Ouled Sidi-Tlil, des Ouled Mehenna et des Hamama atteint une hauteur assez appréciable d’environ 600m. La fraction de Tunisie comprise entre le Tell et les Chotts n’est donc pas dans l’ensemble une haute région. Ce n’est pas davantage une région de plateaux. A l’Est, elle se compose de plaines quaternaires avec mamelons travertineux. A l’Ouest, les plaines alluviales sont allongées et encaissées entre de grandes rides montagneuses.

Dans la section algéro-oranaise de la deuxième zone d’Algérie, le terme de Hauts-Plateaux n’engendre guère de confusion, car il correspond rigoureusement à une région de Steppe, à condition toutefois d’en exclure le plateau forestier de Saïda, d’ailleurs très découpé par l’érosion, et aussi le Sersou. La notion orogénique et orographique, d’une part, et la notion steppique de climat et de végétation, d’autre part, coïncident. Mais, vers l’orient, on observe tout autre chose. Les plateaux élevés de la région de Constantine au Nord et à l’Est du Hodna sont des sraouate et, par conséquent, doivent être rangés dans le Tell ainsi que les quelques régions tunisiennes à la fois hautes et plates (plateau de Mactar, forêt de la Kessera, forêt de Bou-Chebka). Il en résulte une équivoque perpétuelle.

L’usage du terme vague de Hauts-Plateaux vicie les publications de la Mission de Tunisie. Lorsqu’un des botanistes de celle-ci nous dit que la flore d’un canton est celle des Hauts-Plateaux algériens, nous n’en sommes pas plus avancés, car nous ignorons si l’auteur a voulu choisir comme point de comparaison les Hauts-Plateaux algéro-oranais (Steppe) ou les Hauts-Plateaux constantinois (Tell). Un auteur après avoir pris Hauts-Plateaux comme synonyme de Steppe, oublie en cours de route la notion d’ordre botanique pour ne se souvenir que de l’idée d’altitude et range dans les Hauts-Plateaux le Kef et Souk-el-Djemaâ, stations telliennes par excellence ![45] Un autre écrivain va jusqu’à y joindre Aïn-Draham[46] (Kroumirie). Un troisième déclare, au contraire, qu’il n’y a pas de Hauts-Plateaux en Tunisie, etc.[47]. Un peu partout, dans les ouvrages où il est question de géographie tunisienne, le terme de Hauts-Plateaux est affiché à tort et à travers pour désigner au Sud de la Medjerda la région montagneuse limitrophe de l’Algérie et l’on y réunit le Kef et Fériana, c’est-à-dire du Tell et de la Steppe[48].

Or, pour l’homme, le caractère essentiel de la deuxième zone de la Berbérie n’est pas d’être plus ou moins haute, mais d’être plus ou moins apte au développement des espèces végétales. Il importe donc de substituer au terme de Hauts-Plateaux celui de Steppe. La Steppe, en effet, peut exister à toute altitude et effectivement en Berbérie il y a des Steppes presque au niveau de la mer (Tunisie Orientale) et aussi à un millier de mètres (Oranie). Tantôt elles règnent sur de vastes surfaces à peu près plates, tantôt elles se déploient dans un territoire à relief accidenté (Atlas Saharien). Pour la bonne tenue de la nomenclature, le terme de Steppe est également préférable à celui de Hauts-Plateaux. Les trois dénominations de Tell, de Steppe et de Sahara sont des mieux assorties et n’éveillent pas des idées disparates. Tell est un mot agricole, Steppe se rapporte à une forme de végétation, Sahara est un adjectif de couleur qui se résout, en somme, comme nous l’avons vu, en une notion de même ordre que celles représentées par les mots de Tell et de Steppe.

Ces explications préliminaires nous permettent de pousser plus loin l’analyse. Le Tell ainsi que le comprennent les indigènes est identique à la grande Friguia et comporte trois sections, à savoir : 1o la Friguia propre ; 2o sur les deux flancs de celle-ci des territoires non classés ; 3o le Sahel tellien. Mais la Friguia proprement dite est sensiblement différente, au Nord et au Sud, à Aïn-Draham et à Mactar. Quant aux cantons telliens qui la bordent, ceux qui sont au Nord-Est jouissent d’un relief atténué, pauvre en eaux et en forêts, ce qui les rapproche du Sahel, tandis que ceux du Sud-Ouest sont élevés et riches en sources et en peuplement d’arbres, comme la partie méridionale de la Friguia. D’un autre côté, le Sahel tellien n’est pas le même à Bizerte ou dans le Cap-Bon. En tenant compte de tous les éléments en présence et notamment des cantons sans affectation spéciale, on est amené à distinguer dans le Tell quelques grands compartiments qui ne sont pas absolument les mêmes que ceux indiqués par les indigènes, mais au sein desquels les divisions chères à ceux-ci ne manquent pas de se retrouver avec leurs traits les plus caractéristiques. (Voir carte no 1.)

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