‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 3 sur 62 · II

II

LES SUBDIVISIONS DU TELL TUNISIEN

Le Tell occupe la partie de la Tunisie au Nord et à l’Ouest d’une ligne qui suivrait la chaîne de Byzacène, le rebord oriental du massif de Mactar et la chaîne de Zeugitane jusqu’à Zaghouan pour, de là, dévier sur Hammamet. Ainsi délimité, il mesure environ 31.000 kilomètres carrés, surface presque égale à celle de la Sardaigne (24.000 km. carrés) et de la Corse (8.700 km. carrés) additionnées et qui est très voisine des dimensions de la Normandie (30.400 km. carrés) ou de la Savoie et du Dauphiné réunis (31.000 km. carrés). C’est la région des sources, des eaux courantes, des céréales, des forêts, des populations sédentaires, des bêtes à cornes. C’est aussi dans sa façade sahélienne une région d’olivettes. Le Tell nourrissait au début de ce siècle environ 765.000 habitants. La densité était de 24,4 assez basse et inférieure à celle des deux îles précitées[49]. Ce fut le principal théâtre de la colonisation romaine et c’est là que les Européens se fixent de préférence.

Le Tell est loin d’avoir partout le même aspect et d’offrir à l’homme les mêmes conditions. Entre cantons limitrophes le contraste est souvent saisissant. Le Tell est une contrée montagneuse que l’allure des plis combinée avec l’érosion a fractionnée en compartiments assez petits qui communiquent malaisément et sont la plupart du temps dissemblables. Néanmoins, ces territoires telliens, si divers entre eux, peuvent, si l’on veut dominer les détails, être associés en plusieurs groupes. Dans la détermination de ces derniers et dans les noms à leur appliquer, nous avons dû nous écarter du classement adopté pour l’Algérie par Aug. Bernard et Ficheur[50], car il est trop exclusivement géologique et trop spécialement algérien. Ces auteurs, ayant pris comme base les deux séries de plissements dites Atlas Tellien et Atlas Saharien, distinguent dans l’Atlas Tellien, au Nord, vers la mer, la zone littorale, et au Sud, vers la Steppe, la zone intérieure, mais ils ne poussent pas ces deux zones jusqu’à la Tunisie. En effet, à l’Est de Bône, de Guelma et de Batna, l’Atlas Tellien disparaît et le relief est formé par l’Atlas Saharien qui vient relayer le précédent[51]. L’Aurès et Tébessa sont telliens et Aug. Bernard et Ficheur ne l’oublient pas, mais ils les décrivent avec la Steppe à laquelle appartient l’Atlas Saharien au droit d’Oran et d’Alger. La notion tectonique est, par conséquent, dans l’Est du département de Constantine en opposition flagrante avec la notion climatique et agricole de Tell et cette antinomie est encore plus accentuée en Tunisie où le relief du Tell est dû tout entier, semble-t- il, à l’Atlas Saharien. En réalité, les deux grandes zones telliennes, si heureusement reconnues par les auteurs précités, tout en cessant comme tectonique dans l’Est de l’Algérie, se continuent, au point de vue du climat et de la végétation, jusqu’en pleine Tunisie, et c’est là ce qui importe.

Mais ici un nouvel élément intervient. La Tunisie ayant deux façades sur la Méditerranée, la seconde bande tellienne possède, à l’inverse de l’Algérie, un flanc maritime qui coïncide au surplus avec un très notable abaissement du relief et qui est doté de caractères propres. Le Tell tunisien se scinde donc naturellement en trois parties : 1o au Nord de la Medjerda, le Tell Septentrional, riverain de la Méditerranée Occidentale et prolongement de la zone littorale algérienne ; 2o au Sud, en contact avec la Steppe, le Tell Méridional, bien différent suivant qu’on le considère vers l’Algérie ou vers la mer. A l’Ouest, c’est un Haut-Tell qui continue véritablement la zone tellienne intérieure de la colonie voisine. A l’Est, au contraire, on a un Tell Inférieur dont le relief assez atténué baigne ses dernières pentes dans les flots de la Méditerranée Orientale[52]. (Voir carte no 1.)

A la lisière du Tell Septentrional et Méridional, la vallée de la Medjerda paraît, à première vue, une dépression sublittorale homogène et continue, bordée sur toute sa longueur d’affleurements triasiques et ouvrant le pays d’Ouest en Est comme la vallée marocaine de l’oued Innaouen-Sebou et comme celle du Chélif. On est donc tenté d’y voir une région naturelle et de la classer tout entière dans la zone littorale du Nord. Mais les trois cantons que traverse le fleuve en Tunisie sont loin de se ressembler. De Ghardimaou à Pont-de-Trajan, on a une plaine composée de terres relativement perméables et que la Medjerda n’envahit pas. En revanche, la plaine qui se déroule depuis Testour et surtout depuis Tébourba jusqu’à la mer est une région de terres fortes imperméables où la rivière s’épanche chaque hiver. L’homme profite de ces apports d’eau chargée d’humus, mais il doit lutter contre les divagations de la Medjerda et contre la fièvre. Entre ces deux plaines medjerdiennes, le pâté montagneux qui va de Testour à l’Oued-Zerga et à Pont-de-Trajan est une sorte de pôle répulsif. Le chemin de fer s’y est engagé, il est vrai, à la suite du fleuve, mais au prix d’un tunnel et de six ponts et sur ce trajet il n’est doublé par aucune route. Pour aller d’Algérie à Tunis, on a toujours défilé au Nord par Souk-el- Khémis, Béja et Oued-Zerga, ou au Sud par Téboursouk et Testour. Il n’y a donc pas d’unité entre les trois cantons medjerdiens, tandis qu’il existe des motifs d’ordre climatique et, par conséquent agricole, pour ranger dans le Tell Inférieur la plaine d’aval et dans le Tell Septentrional la plaine d’amont et la région de l’Oued-Zerga.

1o =Tell Septentrional=

Le Tell Septentrional, grâce à son relief assez accentué exposé sans intermédiaires au vent pluvieux du Nord, est la région la plus humide de Tunisie. Aïn-Draham reçoit plus de 1m 50 d’eau et, bien que la dose décroisse d’Ouest en Est, Béja, Mateur et Bizerte enregistrent encore des tranches annuelles de 650mm. Ces pluies mouillent, depuis la Seybouse en Algérie jusqu’aux abords de Bizerte, une bande homogène de grès numidiens (éocène supérieur) à laquelle succède, en arrière, un ensemble montagneux où dominent marnes suessonniennes et sénoniennes ou trias et qui est encadré de deux plaines quaternaires (plaine de la moyenne Medjerda au Sud-Ouest, plaine de Mateur au Nord-Est). Enfin, vers le canal de Sicile, l’extrémité du Tell Septentrional présente surtout des grès et des argiles triasiques, éocènes et miocènes (région de Bizerte). Les mêmes formations couvrent sous un climat sensiblement pareil d’assez vastes espaces : les petites régions distinctes sont ici moins multipliées que dans le Tell Méridional.

A la répartition des conditions de climat et de composition du sol répondent trois districts : 1o à l’Ouest et au Nord, une région forestière ; 2o au Sud, entourant la précédente comme une ceinture, une région de céréales ; 3o à l’Est, une région de commerce maritime et de cultures arbustives et fruitières. La première et la seconde sont la portion la plus septentrionale de la Friguia, la troisième est un fragment du Sahel.

La partie occidentale de la bande gréseuse du Nord constitue la Kroumirie qui, tant à cause de son caractère montueux (1.200m au djebel Ghorra) que de ses denses forêts de chênes-lièges, est pour les indigènes du reste de la Régence la montagne par excellence, le Djebel- Djebelia (la montagne des montagnards). C’est le district le plus frais de la Tunisie et le plus vêtu (environ 100.000 hectares de forêts), celui qui fait songer le plus à la France. Les céréales s’y réservent seulement les plaines alluviales et maritimes de Tabarca et des Nefza. A l’Est de la Kroumirie, les grès moins élevés (500m au maximum) et moins arrosés ne donnent plus de celle-ci qu’une réplique affaiblie. Il y a encore là 25.000 hectares de bois composés en majorité de chênes-lièges dans la forêt des Nefza, mais, au delà, la Mogodie n’en possède plus que des bouquets épars. Cette zone héberge une population clairsemée.

Plus riche, plus peuplée, dotée de plus de centres, la région des céréales débute à l’Ouest par la grande plaine alluviale de la moyenne Medjerda, vaguement semblable à un chameau accroupi qui tendrait le cou vers l’Algérie. Ce cou, c’est la Regba. L’épanouissement central porte le nom de Dakhlat. Enfin, à l’Est, avec le bled Kouka, la dépression se coince à nouveau. Serrée entre la Kroumirie et les monts du Kef, cette cuvette close de toutes parts annonce orographiquement les plaines du même genre, si nombreuses dans le Haut-Tell, mais elle reçoit du ciel beaucoup plus d’eau que celles-ci. Ses relations sont plus nombreuses avec Béja qu’avec le Kef et elle constitue avec la Kroumirie une seule circonscription administrative. A l’Est de cette plaine, le territoire montueux habité par les Chiahia, les Amdoun, les Hedil et les Béjaoua, s’orne de pins d’Alep dans ses portions sénoniennes, tandis que les marnes du suessonnien procurent des terres d’excellente qualité. Au Nord-Est, cette région des céréales finit avec la plaine alluviale au milieu de laquelle s’érige Mateur sur un petit témoin sénonien. Cette plaine sert de rencontre à plusieurs oueds qui s’y réunissent et l’inondent parfois avant de se jeter dans le lac Ichkeul. Elle est ainsi comme l’antichambre de la vaste plaine de la Medjerda inférieure.

Au coin Est du Tell Septentrional, le Sahel de Bizerte est une région lacustre et maritime qui s’éloigne des types précédents. Le commerce méditerranéen et la pêche auxquels jadis s’ajoutait la course y sollicitent l’activité des hommes et à cet égard, il suffit de citer Bizerte même, port merveilleux et sûr, alors que la côte n’offre guère d’échancrures depuis l’Algérie et que Tabarca n’est qu’une rade secondaire. D’autre part, les cultures fruitières sont en honneur et l’olivier, représenté seulement dans les autres cantons du Tell Septentrional par quelques milliers de pieds, apparaît ici en nombre (près de 500.000 arbres). La population est plus serrée et les bourgades se pressent à peu de distance les unes des autres, entourées de vergers et d’oliviers. Ce sont là autant de caractères par lesquels le pays de Bizerte se rapproche des environs de Tunis qui sont comme lui un Sahel. Mais, par son humidité et ses pluies fines, ce district est bien la prolongation de la Mogodie. En outre, la Medjerda transforme pendant l’hiver en marais la plaine qui s’étend vers Tunis. Cette entrave aux relations avec la capitale, atténuée aujourd’hui par une route et un chemin de fer, explique la réunion administrative de ce Sahel avec la portion orientale de la Friguia du Nord (Mogodie, Béjaoua, Mateur).

Ainsi compris, le Tell Septentrional a 8.000 kilomètres carrés[53], c’est-à-dire approximativement la superficie des Basses-Alpes[54], de l’Allier ou des Basses-Pyrénées. Par sa position, son climat et ses productions, il rappelle le Rif, le Dahra et aussi, dans une certaine mesure, la France méditerranéenne. C’est, sans contredit, grâce à l’abondance des pluies, la meilleure partie de la Tunisie : les récoltes y sont aussi assurées que dans bien des cantons de Provence et les pâturages abondent. Aussi, on y compte bon an mal an, 15.000 chevaux et mulets et 70.000 bovins contre seulement 60.000 ovins, 45 mille chèvres et à peine 1.000 chameaux, dont la moitié dans le Sahel de Bizerte. La population n’atteignait, en 1901, que 225.000 habitants, soit une densité de 28,1 au kilomètre carré, inférieure à celle du Tell Septentrional algérien pris dans son ensemble, mais plus forte que celle de l’arrondissement de Bône, limitrophe de notre région (23,5)[55].

Malgré ses avantages, le Tell Septentrional ne fut pas très colonisé à l’époque romaine, au moins dans la zone gréseuse. La forêt fut ici l’obstacle[56] et peut-être aussi la difficulté des communications et la fièvre qui résulte de la trop grande richesse hydrique. Malgré ces inconvénients transitoires, tout destine de nos jours le Tell Septentrional à devenir un des principaux foyers de la colonisation française grâce à la bonté du sol et à la présence du port de guerre de Bizerte.

2o =Tell Inférieur=

La façade du Tell tunisien sur la Méditerranée Orientale est une région d’une altitude médiocre qui n’atteint pas sans doute une moyenne de 200 mètres et où les relations sont faciles. Dans cette zone, la moins élevée de tout le Tell, on ne rencontre pas l’unité et la continuité constatées dans le Tell Septentrional : les petites régions naturelles sont nombreuses. La faiblesse du relief, l’interposition du Tell Septentrional du côté du vent pluvieux de Nord-Ouest, l’existence de couloirs aboutissant à la Steppe, donnent au climat une allure spéciale. Si le vent précité domine, il n’arrive qu’après s’être dépouillé d’une fraction de son humidité et les vents de la Steppe sont fréquents. Le sirocco exerce assez souvent son action néfaste que n’atténue plus ici l’altitude. Malgré la proximité de la mer, le Tell Inférieur ne compte pas toujours 400mm d’eau par an. Il y a peu de sources et peu de forêts et les sraouate y manquent quasi totalement. C’est, en somme, un Tell qui penche déjà vers la Steppe et cela explique pourquoi les indigènes du Nord ne le comprennent pas en Friguia. Les cultures arbustives y ont le pas sur les céréales. Le Tell Inférieur est, par excellence, la région de la vigne, comme le bled Béja est la terre d’élection des céréales, comme les Sahels de Sousse et de Sfax sont le domaine favori de l’olivier. Outre la plaine de la basse Medjerda dont nous avons déjà parlé, on y remarque quatre régions principales.

Au fond du golfe de Tunis, se voit une zone de collines et de plaines en rapports aisés entre elles, où converge la gerbe des plis du Tell Méridional et où aboutit aussi la majeure partie de la zone de céréales du Tell Septentrional. C’est sur les rives de cette échancrure que se produit le contact entre les meilleurs districts de l’intérieur et la Méditerranée, et c’est là que se sont bâties les capitales du Tell, lesquelles, par la force même des choses, ont presque toujours été en même temps les chefs-lieux de la Tunisie entière. Dans ce pays déjà un peu sec, les seuls arbres que l’on aperçoive ont été plantés de main d’homme. Dès Tébourba, le voyageur qui vient d’Algérie ou de Béja, a la sensation d’entrer dans une contrée nouvelle. Au moins autant que le début de l’aire d’inondation de la Medjerda, les 235.000 oliviers de Tébourba-Djédéida marquent le seuil de la région littorale où l’on recense deux autres forêts de 400.000 et de 260.000 oliviers, ainsi que de nombreux hectares de vigne. L’eau est insuffisante pour la capitale et les bourgades qui l’environnent. Aussi, a-t-il fallu procéder bien loin à l’adduction des sources de la chaîne de Zeugitane.

A l’Est de la région de Tunis, la presqu’île du Cap-Bon (Djazira des Arabes) est essentiellement gréseuse et quaternaire avec une arête axiale (Djebel-Sidi-Abderrahman) atteignant 637m. L’attache continentale de la Djazira et la portion proprement péninsulaire diffèrent à bien des égards. A l’Ouest d’une ligne Korbous-Kourba, il pleut moins qu’à l’Est. A l’occident, on a une région sahélienne caractérisée par l’olivier et les cultures fruitières, à l’orient, au contraire, une région de céréales. Au couchant, il faut distinguer la plaine alluviale de Grombalia, dont les habitants s’adonnent à l’olivier (1.470.000 pieds) ou à la vigne, et la bande maritime pliocène qui s’étire autour de Nabeul, riche de 250.000 oliviers et célèbre par ses vergers. Au levant, la presqu’île déborde vers le Nord-Est, de sorte que le Tell Septentrional ne joue plus comme un écran entre elle et le vent de Nord- Ouest et que le vent du Sud ne la frappe qu’après s’être imprégné de vapeur d’eau. L’extrémité de la Djazira dite Dakhlat-el-Maouine est, par conséquent, assez pluvieuse et peu touchée par le sirocco. Aussi, les oliviers sont moins nombreux (150.000 seulement) et la culture principale est celle des céréales.

Tout autre est la section Nord de la chaîne de Zeugitane qui, par son altitude et ses sources, aurait pu être classée dans le Haut-Tell. Mais, à d’autres égards, elle participe du caractère de la région où elle s’érige. D’Hammam-Lif au Djouggar, la chaîne est pauvre en forêts ; les essences les plus répandues sont l’araar et le thuya et les sraouate sont absents, sauf au Djebel-Trif. Comme dans les chaînes secondaires de la zone littorale d’Algérie, les principaux sommets (Bou-Kornine 576m, Resas 795m, Zaghouan 1.295m, Kohol 680m) sont dus aux calcaires du lias qui ont ici l’allure et l’aspect qu’ils revêtent dans la colonie voisine. Les crêtes du Zaghouan surplombent de plus de 1.000m la petite ville du même nom. Le lias s’offre en îlots séparés, disposition dont l’érosion a profité pour agrandir ou créer des défilés comme le Foum-el- Kharrouba ou des couloirs comme celui de Zaghouan.[57] Tunis, qui est déjà l’aboutissant de presque tout le Tell, communique sans peine par ces brèches et par la plaine de Grombalia avec la Steppe du Nord et avec le Sahel de Sousse. Mais, cette facilité pour les relations humaines et commerciales est compensée par la pénétration plus aisée des vents et des gens du Sud.

Zaghouan, avec ses 60.000 oliviers jalonne, comme Tébourba, la lisière de la zone sahélienne qui est en même temps ici celle de la Steppe. En arrière de ces deux villes, la région des Riah conserve les caractères généraux des environs de Tunis, tout en faisant prévoir le Haut-Tell (peu d’oliviers, répartition du pays en compartiments oblongs et de médiocre dimension, plus séparés et plus individualisés qu’autour de la capitale, présence de quelques boisements de pin d’Alep). Cette région marque le passage entre la bande sahélienne de l’Est et le Tell intérieur. Contrairement à l’Algérie où il n’y a lieu d’envisager qu’une transition du Nord au Sud, on relève donc en plus en Tunisie un changement progressif du levant au couchant. C’est ainsi que les deux groupes de plaines Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa et Zaghouan-Sminja sont déjà de vrais couloirs et que les plaines de Boucha et du Goubellat sont closes de toutes parts. Du côté de l’Oued-Siliana, le relief s’élève d’une façon sensible. Le Djebel-Rihane atteint 720m et cet exhaussement entraîne, en ce qui concerne la température, les pluies et la végétation, des modifications corrélatives qui se précisent et s’accentuent sur la rive gauche de la rivière en question et au midi du premier des deux couloirs précités. Là commence, en effet, la troisième région tellienne de Tunisie.

En résumé, le Tell Inférieur est, au centre (environs de Tunis, plaine de Grombalia, région de Nabeul), surtout favorable aux cultures arbustives, et, aux deux bouts (région des Riah, vallée de la Medjerda, Dakhlat-el-Maouine), assez propice aux céréales. Pris dans son ensemble, il n’a pas d’analogue en Algérie. On peut cependant comparer Oran à Tunis à cause de leur climat plutôt sec, de leur situation entre la mer et une sebkha à plusieurs lieues du fleuve principal du pays et de leur orientation excentrique vers l’Italie et vers l’Espagne.

Le Tell Inférieur comprend les Contrôles civils de Tunis et de Grombalia et l’Annexe de Medjez-el-Bab. Ses 8.750 km. carrés étaient, en 1901, habités par 350.000 âmes, dont la moitié à Tunis même. Comme dans le Tell Septentrional, la densité n’est relativement forte (40 hab. au km. carré) que grâce à l’appoint de la zone sahélienne. Comme là aussi, le nombre des bovins (35.000) équivaut à celui des ovins ou des caprins. On estime les équidés à 8.000 et les chameaux à 3.000. Le Tell Inférieur fut très colonisé à l’époque romaine et c’est de nos jours le champ de prédilection de l’expansion européenne qui rayonne de Tunis comme jadis de Carthage. La proximité des débouchés compense ce que le climat peut avoir de défectueux pour la réussite de certaines cultures.

3o =Haut-Tell=

En face du Tell Septentrional et du Tell Inférieur, la seconde moitié du Tell Méridional s’offre comme un bloc à part assez bien circonscrit sur son pourtour tellien par la plaine de la moyenne Medjerda, la vallée de la basse Siliana et le couloir Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa, tandis que vers la Steppe grosso modo lui sert de bornes presque tout l’ensemble de hauteurs auquel il faut réserver le nom de « dorsale tunisienne », c’est-à-dire la chaîne de Zeugitane au Sud du Zaghouan, le rebord du massif de Mactar et la chaîne de Byzacène. Ces limites enferment un vaste territoire qui ne descend guère au-dessous de 300m et dont la hauteur moyenne peut approximativement être évaluée à 700m. C’est la portion la plus élevée du Tell et aussi de toute la Tunisie. Le nom de Haut-Tell lui sied d’autant mieux qu’elle doit à son altitude les pluies suffisamment copieuses qui l’arrosent, malgré l’intercalation, du côté de la mer, de toute la masse du Tell Septentrional qu’elle n’égale pas comme pluviosité, tout en l’emportant à cet égard sur le Tell Inférieur. Aussi, alors que ce dernier est complètement en dehors de la Friguia, celle-ci s’étend-t-elle sur toute la moitié Nord du Haut-Tell.

Le relief se décompose en chaînons montagneux entre lesquels s’allongent des plaines alluviales : les chaînons sont discontinus et les plaines se juxtaposent sans être toujours reliées les unes aux autres. Ce pays laisse une grande impression de fractionnement. Les mêmes formations géologiques ne couvrant d’un seul tenant que des espaces relativement restreints, il n’y a pas, comme dans la Friguia du Nord, une zone de forêts et une zone de céréales : boisements et cultures alternent en une série de petites régions distinctes. L’élément caractéristique de la forêt n’est pas le chêne, mais le pin d’Alep. La brousse s’étale sur des lieues carrées et semble avoir plus d’importance que dans le reste du Tell. Brousse et forêt couvrent d’ailleurs un bon tiers du territoire. Les céréales sont la culture préférée, mais, dans toute la partie méridionale du Haut-Tell, leur rendement est moins assuré que dans la portion septentrionale et surtout qu’au Nord de la Medjerda.

La superficie du Haut-Tell (environ 14.250 km. carrés) est un peu moindre que celle de l’Alsace-Lorraine (15.000 km. carrés) ou de la Franche-Comté (15.600). Sur cet espace qui embrasse les Contrôles de Mactar et du Kef, l’Annexe de Téboursouk et les deux cinquièmes du Contrôle de Thala, habitaient, à l’aurore de ce siècle, 190.000 personnes. La densité était ainsi de 13,3, bien faible et au-dessous de celle des arrondissements de Constantine (24,1) et de Sétif (21) à la même époque. L’élevage du cheval est en honneur (13.000 chevaux ou mulets) et on recense encore 30.000 bovins. En revanche, les ovins sont plus de 115.000, les chèvres 62.000, les chameaux 6.000. Il n’y a que peu d’oliviers (160.000).

Ces lignes suffisent à indiquer en quoi le Haut-Tell diffère des autres régions telliennes de la Régence et comment il est lui-même composé de deux parties quasi égales lesquelles, tantôt se conduisent d’une manière identique à l’égard de certains phénomènes (relief, etc.), et tantôt, au contraire, gardent chacune une allure spéciale (agriculture, etc.).

Ce Haut-Tell tunisien a ses racines à l’Ouest en Algérie, tandis qu’au Sud et à l’Est, il est flanqué par la Steppe sur plus de 250 kilomètres de long. Il correspond aux régions de Souk-Ahras, Tébessa, Constantine, Batna, Sétif, Ammi-Moussa, Tiaret, Frenda, Mascara, Saïda, Sidi-bel- Abbès, Tlemcen, Sebdou, mais il a surtout de grandes affinités avec la fraction de l’Algérie qui lui est limitrophe. En effet, la démarcation entre le centre et la façade orientale de la Berbérie est formée par une bande assez large de territoires où débute l’inclinaison des chaînons et des fleuves vers le Nord-Est. Au point de vue géographique, la Tunisie commence avec la Medjerda et le Mellègue et la frontière traverse, dans le sens des méridiens, des pays identiques ou rattachés par des liens physiques ou économiques. La chaîne de Byzacène s’amorce au Djebel-bou- Gafer. La région des dômes du moyen Mellègue a une moitié tunisienne et une moitié algérienne. Notre sujet manque donc à l’Ouest de limites naturelles, comme la Tunisie elle-même. Mais si nous avons dû, en principe, nous plier aux cadres politiques, nous n’avons pas hésité à en sortir, le cas échéant.

Moins simple est l’examen des confins du Tell et de la Steppe, c’est-à- dire l’explication des bornes que nous avons imposées de ce côté à notre région. Car il soulève un des problèmes les plus délicats, à savoir celui des limites de la Steppe et du Tell. Ces limites, qui s’allongent en Tunisie sur une étendue de 300 kilomètres environ, sont celles que les indigènes ont généralement adoptées entre la grande Friguia et le Sahara ; il convient pourtant de les justifier scientifiquement.

Page 1