III
LA VIE ANIMALE
Les surfaces non cultivées sont l’apanage de tout un monde animal parmi lequel on distingue plusieurs carnassiers comme le renard (tsaleb), le chat sauvage (gattous el berri), le chacal (dib), le lynx à oreilles noires ou caracal (anez), le serval et le guépard appelés tous deux ouchek. Ces derniers sont en petit nombre. La panthère (nemeur) est une exception. A peine peut-on en citer deux qui, sorties en 1905 d’Algérie, dévorèrent un bœuf chez les Ouargha.
A circuler aujourd’hui dans le Haut-Tell on ne se doute pas qu’il fut une époque relativement récente où par crainte du lion on n’osait traverser certains cantons qu’en plein jour, en troupe et en armes. Seuls, des noms géographiques, des relations de voyageurs ou des récits de vieillards évoquent cet état de choses heureusement aboli. Les Djebels Es-Sid, Aïn-Es-Sbaa, Oued-Es-Sioud, Koudiat-El-Lebba[214], etc., ne sont pas entièrement rares et permettent presque de tracer l’aire d’extension de ce carnassier laquelle coïncide à peu près avec le Tell et avec la Steppe montagneuse. Car le fameux « lion du désert » n’est qu’une fable absurde. Le lion est avant tout un animal tellien. Il a besoin d’un bétail abondant où choisir ses victimes, de points d’eau où s’abreuver, de retraites sûres où se cacher. Ces conditions font absolument défaut dans le désert. Elles peuvent se rencontrer sur certains points de la Steppe ; elles n’existent pleinement que dans le Tell et il est significatif à cet égard que la seule partie de la Tunisie où retentisse aujourd’hui de temps en temps le rugissement du lion soit précisément celle qui par ses caractères s’éloigne le plus du Sahara (Kroumirie).
[Illustration : XIV — TYPE DE LA FORÊT ENTRE BOU-CHEBKA ET LE CHAMBI. PINS, DONT QUELQUES-UNS BRÛLÉS, SUR ALFA. (Cliché Monchicourt.)]
[Illustration : XV — FAUCONS ET FAUCONNIERS. (Cliché Olivier.)
Planche H]
Le lion figure en bonne place dans les écrits de ceux des modernes qui ont parcouru le pays. Bruce[215] reproduit une légende d’après laquelle Sidi Bou Rhanem aurait prescrit à ses descendants de se nourrir autant que possible de la viande de ce félin, ce qui leur aurait valu l’exemption de tous les impôts. Bruce lui-même mangea du lion sur le territoire de cette tribu[216], mais du temps de Pellissier[217] l’accomplissement répété de l’injonction du santon n’avait pas encore abouti à délivrer la contrée. Sir Grenville Temple[218] rapporte qu’à Téboursouk le caïd lui toucha mot d’une bande de seize lions. Le même auteur, lors de son séjour à Kasserine, apprit que les Fréchich venaient d’y tuer un lion et lorsqu’il campa chez les Skarna ceux-ci s’étaient à peine débarrassés de trois de ces fauves. Le lion était particulièrement répandu dans les régions du Kef[219] (Khanguet-El-Qedim, Bordj- Messaoudi, Sidi-Yousef[220]) de Téboursouk (Aïn-Tounga, Oued-Khalled) et de Haïdra. Davis[221] parlant du pays entre le Krib et le Kef intitule deux chapitres : « Le Grand District des Lions » et « Le Nemrod de Sicca » et raconte qu’avant son passage à Bordj-Messaoudi on avait dû surélever les murs du fondouk pour empêcher les lions, la nuit, d’y voler les bestiaux.
L’augmentation de la population et le perfectionnement des armes à feu vers le milieu du siècle écoulé furent fatals au destructeur des troupeaux. D’après Davis, les Algériens émigrés dans le Kalakh et y vivant comme charbonniers après 1830 avaient réussi à triompher des lions en 1859. Selon toute vraisemblance, le dernier lion du Nord du Haut-Tell fut celui qui tomba dans les oliviers du Kef vers 1863. Au Chambi, des couples ont subsisté jusqu’en 1867. La disparition totale du redoutable carnassier eut cette conséquence de supprimer une des causes des incendies de forêts. Le lion était jadis un sujet de conversation toujours actuel. Des histoires merveilleuses avaient cours[222]. Les Fréchich prétendent que leurs ancêtres luttaient corps à corps avec les lions. Des marabouts sont vénérés pour avoir contribué à en purger le pays. C’est le cas de Sidi Asker (Zouarine), quoique peut-être cette réputation ne soit qu’une répercussion naturelle de son rôle de défricheur[223]. Sidi Zid (Roba-Ouled-Yahia), était un chasseur de marque et sa qoubba s’ornait encore, il y a une vingtaine d’années, de lions et de panthères peints sur les parois intérieures.
A côté des carnivores, d’autres mammifères ne doivent pas être passés sous silence. Ce sont le sanglier (hallouf er rhaba ou khanzir), le cerf de Barbarie (fertas), la gazelle de montagne (adem), le lièvre (arneb), le porc épic (zorbane), le hérisson (ganfoud). Il faut noter l’absence complète du lapin sauvage et du singe (qerd) dont les bandes n’égaient pas ici les solitudes forestières comme en Kabylie ou dans les Babors, quoi qu’ait pu écrire Von Maltzan, qui a dû sans doute prendre pour des singes des goundis vus de loin par lui dans la Hamadat des Ouled-Ayar entre Maghraoua et Hammam-Zouakra[224]. Il y a encore aujourd’hui des goundis vers l’Aïn-Seddine et dans la plupart des montagnes de la non-Friguia.
Les sangliers se plaisent spécialement dans les halliers. Ils se dissimulent pendant le jour et fuient à la moindre alerte. La nuit, ils sortent pour quérir leur nourriture et boire. Le sanglier se repaît d’arbouses, d’olives sauvages, de glands et aussi de certains tubercules comme la tallarhouda. Il ne dédaigne pas non plus les épis mûrs. En été, il se tient de préférence dans les parties de la brousse voisines des terres à céréales. En hiver, il fréquente le couvert des chênes. C’est donc à sa façon et dans une aire restreinte une espèce de nomade. Les indigènes laisseraient vivre en paix un animal dont la viande leur est interdite par la religion et de la dépouille duquel ils ne savent tirer aucun profit, s’il n’était pour leurs cultures un ennemi parfois redoutable. Sur la lisière des boisements, la recherche des tallarhouda jette sur les champs des hordes de sangliers qui les fouillent à coups de boutoir. J’ai vu des parcelles de céréales entièrement détruites de cette manière. Délivré du lion pour qui sa chair n’était pas haram[225], à peine attaqué par l’homme, le sanglier prospère, bien que les défrichements tendent à réduire la zone où il se meut.
L’avenir des ruminants est plus problématique. Le cerf ne gambade que dans les forêts de la frontière, d’Haïdra à Bou-Chebka, et sur le Chambi. La gazelle de montagne ou corinne rencontrée jadis par Bruce[226] entre Haïdra et Tébessa et dont la présence a échappé à Lataste, compte plus d’individus et son extension est plus grande. En Algérie, cette espèce n’a guère été signalée que sur les reliefs de la bordure saharienne. En Tunisie, elle existe en plein Tell et même en Friguia. Ces dernières années on a vu des adem dans la forêt de Gafour, près de Sidi-Ayed et dans le Djebel-Ech-Chehid. Il y en a dans le massif Ouargha, au Djebel-Harraba, à l’Ouenza, dans la forêt de la Kessera, au Djebel-Serdj et dans la chaîne de Byzacène. La corinne est sans doute en voie de diminution. Néanmoins, sa disparition du Slata et du Bargou où elle aurait vécu autrefois n’est pas un argument sans réplique. Car ces animaux sont d’humeur voyageuse et émigrent temporairement devant l’incendie ou les coups de mine. Il y en a quelques-uns en permanence au Zaghouan. Sur le Djebel-Semama et le Chambi on remarque quelques mouflons, mais le vrai domaine de ceux-ci est la Steppe montagneuse.
Les principaux reptiles sont le gros lézard vert (bérioul), le gecko, le scinque, le caméléon (bouia), le scorpion jaune ou noir (agreb), des serpents (hanech) et la vipère à cornes (lèfa). Le venin du scorpion semble moins fort ici que dans la Steppe. D’ailleurs, la région possède une panacée très en honneur. Les matériaux des ruines de Dougga auraient la vertu d’éloigner les scorpions. Aussi en expédiait-on jadis des fragments jusque dans le Djérid. Les crêtes saillantes des colonnes cannelées jouissaient à cet égard d’une réputation bien établie qui a malheureusement entraîné la mutilation des plus beaux fûts. Aujourd’hui encore, on n’hésite pas à transporter à cet effet de la pierre de Dougga à grande distance[227].
En fait de serpents, deux najas (bou ftira ou bou morrhorf)[228] auraient été tués jadis l’un près de Téboursouk et l’autre au Kef, non loin de l’hôpital militaire. Mais ce sont là des exceptions : le naja reste une espèce particulière à la Steppe et l’on ne risque d’en apercevoir quelques-uns dans le Tell que du côté du Zelfane et de Foussana. Il n’en est pas de même de la vipère, assez fréquente dans les fentes des rochers. Abstraction faite des grès du Bled-Remil, c’est dans les calcaires nummulitiques que loge la majorité des vipères de notre région. Entre Beni-Abdallah et El-Gueriat, les indigènes ont dû évacuer à cause d’elles les Decheret Ez-Zouaia et El-Oubira pour s’en aller les uns sur le Serdj, près de Foum-Zelga, les autres près de Mansoura, autour du tombeau de leur co-villageoise, Lalla-Kounïa-El-Oubiria. A Mansoura même et à El-Gueriat, la lèfa pénètre de temps en temps dans les demeures. La grosse vipère ou taguerja gîte dans les montagnes du Haut-Tell et du Tell Inférieur comme dans celles de la Steppe.
Les oiseaux sont en nombre : aigle (agueb), vautour (nesr, rakhma), émule de l’hyène, corbeau (rhorab), faucons, éperviers, chouettes (bouma). La chauve-souris (bou jlida et aussi tir el lil) s’accroche pendant le jour aux parois des cavernes dont le sol est jonché de ses excréments, accumulés en guano. Citons encore la huppe (tebbib), le merle (toutou), le geai bleu (chergrèg), le guépier ou chasseur d’Afrique (mimoun ou liamoun), le chardonneret (meqnin), le rossignol (bulbul), etc. Les gallinacés sont représentés par la perdrix rouge d’Afrique (hajel) et par la poule de Carthage ou canepetière (raada), les colombides (hamam), par la tourterelle et le pigeon.
Le gibier est encore très abondant. Protégé par la faible densité de la population et par l’étendue des boisements, il se multiplie à l’aise. On lui doit une ressource alimentaire réelle et dont le prix de revient est modique. A Mactar, par exemple, on payait en 1900 une perdrix six sous, un lièvre soixante-quinze centimes, un sanglier cinq francs. Depuis les chemins de fer, les taux ont haussé, le Haut-Tell étant exploité pour approvisionner les agglomérations minières ou la capitale. La chasse au faucon (Serdj, Bermajna) est un divertissement de grand seigneur. Les espèces utilisées sont le borni (voir planche H) appelé aussi bez, ou bien le teurkli, qui est un peu plus gros. Les Zeghalma sont des fauconniers émérites.
Avec l’exposé des formations végétales et du monde animal se termine normalement notre étude de la nature physique du Haut-Tell, au cours de laquelle l’occasion nous a été donnée de noter la répercussion de certains phénomènes sur l’état économique de la contrée ou sur l’homme lui-même. Comment ce dernier a utilisé le Haut-Tell, comment il y vit actuellement et quelles sont les possibilités d’avenir, c’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de cet ouvrage. Et tout d’abord, il échet d’indiquer la manière dont se sont constituées et quelles sont les populations indigènes qui occupent le sol.
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[Note 178 : L’expression est de COSSON : Note sur la flore de la Kroumirie centrale, p. 6.]
[Note 179 : Op. cit., p. 455.]
[Note 180 : PELLISSIER, Op. cit., avait déjà noté cette particularité, p. 144.]
[Note 181 : EL KAIROUANI, Op. cit., p. 23, avait déjà remarqué qu’« on ne rencontre dans aucun autre pays habité une aussi grande quantité d’artichauts sauvages qu’en Ifriqia ».]
[Note 182 : Comme végétation propre au tirs, BRIVES, Op. cit., p. 202, indique un chardon, le Scolymus hispanicus.]
[Note 183 : Géog. Botan. de la Tunisie, p. 24.]
[Note 184 : Johannide, VII, 143. CORIPPUS est un écrivain tunisien du VIe siècle.]
[Note 185 : L’Afrique Byzantine, p. 405-406.]
[Note 186 : EDRISI, Op. cit., p. 137, est plus exact lorsqu’il dit que dans le territoire de Laribus on ne voit absolument aucun arbre. Cela ne signifie pas d’ailleurs que ce pays ne renferme pas des broussailles.]
[Note 187 : L’inscription d’Aïn-El-Djemala, Loc. cit., p. 87.]
[Note 188 : « Saltus sive fundus », C. I. L. XI 1147.]
[Note 189 : Forêts, bois et broussailles, p. 33.]
[Note 190 : Op. cit., III, p. 265.]
[Note 191 : La même racine a donné zmala (tribu réunie autour de son chef), etc. Voir notre étude : La Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, p. 4.]
[Note 192 : En Tunisie, le Gouvernement, après avoir cherché en vain une définition juridiquement claire du mot « forêt » s’est décidé à délimiter dans l’espace les endroits qu’il y avait lieu de désigner sous ce nom (décret du 22 juillet 1903). Cette opération est terminée pour le Haut-Tell.]
[Note 193 : On trouve aussi le mot « farouha ».]
[Note 194 : Sur les différences florales entre le diss et l’alfa, voir notre étude sur la Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, p. 1 et fig. 1.]
[Note 195 : A côté des espèces précitées, l’azerolier, le bathoum (Pistachia atlantica) et l’amandier sauvage n’ont qu’un rôle épisodique.]
[Note 196 : On ne le rencontre que près de Bou-Abdellah (forêt de la Kessera), dans le Foum-Zelga et à l’extrémité du Satour, par arbres isolés. Il s’agit probablement d’une espèce en voie de disparition, comme le sapin de Numidie dans les Babors d’Algérie.]
[Note 197 : COSSON, dans ses Forêts, bois et broussailles, p. 10, signale par erreur de nombreux chênes-lièges entre la Kessera et Nébeur. PERVINQUIÈRE (Tunisie Centrale), p. 454, note 1, dit avoir vu deux ou trois chênes-lièges dans un ravin oriental de la Hamadat de la Kessera. Je n’ai pu vérifier cette assertion.]
[Note 198 : Dr CARTON : Découv. épigr. et archéol. faites en Tunisie, p. 231 et 287-88.]
[Note 199 : C’est l’Oued-Et-Tella de la carte au 1/100.000e.]
[Note 200 : La forêt de Bou-Chebka est cependant loin d’avoir l’air de décrépitude que l’on voit en Algérie à certains peuplements voisins de la Steppe (Djebel-Amour, Aurès).]
[Note 201 : CARTON : L’Occupation forestière dans l’Afrique ancienne (Bull. Archéol., 1895, p. 338-342), développe cette idée.]
[Note 202 : CARCOPINO, Op. cit., p. 86-88, et diverses études du Dr CARTON indiquées dans son article : Sur l’âge des vieux oliviers, dits Romains (Annuaire-Almanach des agriculteurs mutualistes du Nord de l’Afrique, Tunis, 1911, p. 146-155). L’auteur montre que tous les vieux oliviers ne sont pas nécessairement Romains.]
[Note 203 : Dans la Hamadat des Ouled-Ayar, entre la Dechera-Ousseltia et le Sers, des alignements de petits carrés de terre alluviale tranchent sur la couleur du sol et signalent une ancienne plantation d’arbres à fruits.]
[Note 204 : Travels, p. 155.]
[Note 205 : Op. cit., p. 76.]
[Note 206 : In PLAYFAIR : Travels, p. 179.]
[Note 207 : Travels, p. 191.]
[Note 208 : In PLAYFAIR : Travels, p. 211.]
[Note 209 : Travels, p. 212.]
[Note 210 : Les nattes des Ouled-Omrane se reconnaissent à leurs dessins jaunes et celles des Ouled-Ayar à leurs dessins noirs obtenus au moyen de tiges d’alfa plus vieilles.]
[Note 211 : Un décret du 9 février 1910 a cependant cru nécessaire de prolonger jusqu’à la fin de 1915 la mise en défens des parties de forêt incendiées en 1902 et 1903 chez les Ouargha et au Djebel-Ksikis.]
[Note 212 : Un vieux titre de propriété de la région d’Aïn-Selsela (Chaquetma) porte que le terrain dont il s’agit appartient à tel indigène parce que celui-ci « a vivifié la forêt par l’incendie ».]
[Note 213 : Sans prétendre instituer des comparaisons toujours décevantes en cette matière, signalons que seules en Europe la Finlande et la Suède ont un coefficient de boisement supérieur (54 % et 48 %). La Russie se tient sur le même rang (36 %). La France et l’Italie sont très inférieurs (19 % et 17 %).]
[Note 214 : Sid et Sbaa signifient lion. Lebba est la lionne.]
[Note 215 : In PLAYFAIR, Op. cit., p. 188.]
[Note 216 : Ibid., p. 188-189. Voir BRUCE, Op. cit. Introd., p.