‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 24 sur 62 · II - L’EXTENSION DES BOISEMENTS

II - L’EXTENSION DES BOISEMENTS

Le nombre d’hectares de boisements d’une région n’est pas quelque chose d’immuable. Au cours des âges, des cantons forestiers passent à la culture et inversement ou bien une des formations s’efface localement devant une autre. Une cause de stabilité réside pourtant dans les propriétés des divers terrains.

Les sols argileux, argilo-calcaires et argilo-sableux sont aptes à supporter des céréales, les sols gréseux et calcaires ont pour destination naturelle de nourrir des arbrisseaux et des arbres. Or, les uns prévalent dans le tertiaire et le quaternaire, tandis que les autres et surtout les calcaires ont la majorité dans le secondaire. Les premiers constituent surtout des plateaux et des plaines, aux seconds on doit les lignes montagneuses. La simple inspection d’une carte géologique ou orographique donne donc immédiatement une idée de la distribution normale des zones broussaillo-forestières et des zones de culture. Mais, comme la friche, la brousse et la foret poussent très bien sur les terres alluviales ou argileuses, si on les laissait à elles-mêmes elles envahiraient presque tout le Haut-Tell. Les cultures, au contraire, ne sauraient subsister que dans des qualités de terrain déterminées. Selon que le pays est mis en valeur ou retombe dans l’abandon, varie la proportion des céréales et des plantes ligneuses spontanées. Celles-ci conservent pourtant toujours des forteresses inexpugnables dans les endroits rocheux.

1o Les variations historiques. — L’époque antique ne fut sûrement pas très propice aux boisements du Haut-Tell. Celui-ci ne put entretenir sa population dense qu’à condition de livrer à la culture tout ou presque tout ce qui pouvait accueillir de l’orge ou du blé. Seul le caractère ardu du relief et le manque de voies de communication aisées protégèrent jusqu’à la fin certains cantons où les vestiges romains sont rares (Ouargha, Bargou, bande accompagnant la chaîne de Byzacène). Mais dans le reste du Haut-Tell, brousse et forêt durent être rejetées dans leurs derniers retranchements. En plus d’un endroit, on remarque, non loin de points d’eau, des ruines de maisons, soit dans des clairières, soit au milieu de taillis. Dans certains cas, il s’agissait-là d’abris de bergers ou peut-être de hangars à bestiaux[201]. Des demeures plus soignées étaient probablement des lieux de villégiature pour les richards de la plaine qui surveillaient ainsi temporairement eux-mêmes leurs troupeaux. Tantôt un colon isolé cultivait une biadha et paissait en même temps son bétail dans la forêt prochaine. Ailleurs on a des hameaux ou des villages dont les habitants vivaient d’élevage et de l’exploitation des produits forestiers : Oum-El-Abouab (Seressi) au Nord du Bargou, Henchir-Farouha dans la forêt de la Kessera, Henchir-El- Hammam (Thigibba) dans la Hamadat des Ouled-Ayar, Sodga (Urusi) entre le Bargou et le Serdj. L’existence de ces bourgades eut pour corollaire un défrichement dont nous ne pouvons aujourd’hui mesurer toute l’importance. Opération d’ailleurs suivie, dans quelques cantons, d’un reboisement en essences plus utiles (Frech de Zeriba).

Dans la région classique des saltus, autour de l’Oued-Khalled, plusieurs documents épigraphiques témoignent de cette transformation qui paraît dater d’Hadrien. Les pastiones se changent en guérets, les silvæ s’effacent devant l’olivier et la vigne[202]. Le municipe d’Aïn- Tounga (Thignica) vante parmi ses titres celui de frugiferum tout comme Sousse (Hadrumète). A cette période appartiennent les cultures d’oliviers en terrasses, étagées grâce à des murettes sur les versants de certaines montagnes et notamment au Djebel-Semama, au-dessus de Sbiba dans le Garjouma, au Djebel-Ech-Chehid, etc. ou encore les oliviers abandonnés qui s’échelonnent dans quelques fonds (plusieurs milliers au bord de l’Ousafa, en amont de Kobber-Er-Rhoul, etc.)[203].

Les itinéraires des envahisseurs arabes attestent le souci d’éviter les forêts et une préférence accentuée pour les régions découvertes. Il est vrai que la zone des boisements est également celle des montagnes et des forteresses byzantines. Quant aux convulsions berbères du Moyen-Age, elles provoquèrent sans doute plus d’un incendie en vue d’arrêter des ennemis victorieux. Mais, comme tous ces troubles restreignirent le chiffre de la population, il y a des chances pour que maquis et forêt aient plutôt à cette époque regagné du terrain. Après l’invasion hilalienne, la généralisation du régime pastoral et le refoulement des autochtones dans les massifs montagneux renforce le nombre des habitants de ceux-ci, ce qui n’est pas favorable aux boisements. Vers la fin du XVIIe siècle, mouvement inverse. Avec la sécurité partiellement revenue, on tend à délaisser la montagne pour la plaine et à pratiquer davantage la culture des céréales dans le pays ouvert.

A propos des vicissitudes subies par les forêts, il ne faut pas toujours accorder une confiance aveugle aux constatations parfois trop rapides des voyageurs. En 1876, Playfair cheminant sur les traces de Bruce s’exprime à peu près ainsi : « Dans les notes de Bruce, rédigées il y a cent dix ans, il y a de fréquentes allusions aux forêts dans lesquelles il a passé et où aujourd’hui on ne voit plus un arbre, travail de destruction qui va s’accélérant avec les années. »[204] Voyons d’un peu près quelques-uns des exemples sur lesquels se base ce paragraphe. Desfontaines[205] dit qu’entre Sbeïtla et Sbiba il a marché, plusieurs heures durant, au milieu d’une forêt de pins et de genévriers de Phénicie. Shaw, de son côté, avait écrit que Sbeïtla gisait dans une région ombragée de genévriers. En 1765, Bruce trouve autour de Sbeïtla des pins d’Alep et suppose une erreur de Shaw[206]. Quant à Playfair, il déclare qu’il n’a pu y noter ni un arbre, ni un buisson et, un peu plus loin, il affirme que les montagnes bordières du couloir Sbeïtla-Sbiba sont entièrement privées d’arbres[207]. Or, en 1904, nous avons, de Sbeïtla à Sbiba, traversé un peuplement un peu lâche de genévriers auxquels se mêlaient quelques pins et les Djebels Mrhila et Tiouacha, s’ils ne sont pas noirs de bois, n’en ont pas moins sur leurs flancs, çà et là, des bouquets d’essences forestières. Autre cas. Bruce, entre Zouarine et Zanfour, s’engage dans une forêt de pins[208]. Playfair situe à tort celle-ci sur le Djebel-Bou-Sléah que le caïd du territoire lui dépeint comme complètement dénudé[209]. Quant à nous, en chevauchant de Sidi-Asker à Zanfour, entre le Bou-Sléah et la Hamadat des Ouled- Ayar, nous avons, comme Bruce, rencontré un véritable boisement de snouber.

Si la bonne foi des auteurs n’est pas en cause, il est patent que l’un se sera avancé par un vallon d’où il ne pouvait considérer pleinement le pays environnant, que l’autre aura suivi un itinéraire différent de celui de son prédécesseur, etc. Enfin, comme nous l’avons expliqué, le passage de la friche au maquis et du maquis à la forêt n’est qu’une affaire de degré. Un voyageur vient-il après un incendie ? Il n’aperçoit pas un arbre. Dix ans après, au même endroit, une autre personne fixe ses yeux sur une brousse plus ou moins dense. Dix ans plus tard encore, un troisième excursionniste se repose à l’ombre de ramures de moyenne hauteur. L’effacement n’a été que temporaire. Ce sont des alternatives de ce genre qui constituent, du XVIIe au XIXe siècles, l’histoire de la forêt du Haut-Tell.

Sur certains points toutefois, il y a eu défrichement. A la fin du XVIe siècle, lors de la prédication des marabouts accourus de l’Ouest, la partie marécageuse de la plaine de Zouarine était, dit la légende, un maquis touffu hanté des lions. Sidi Asker nettoya et assainit tout ce canton. Les jardins du Bargou, de Sidi-Hamada, de Zeriba, furent créés aux dépens de la brousse ainsi que la Zaouiet-El-Madania, bâtie en aval de la Kessera vers 1840, etc., mais l’enlèvement des arbres ou arbustes ayant été exécuté d’une manière incomplète, ceux-ci repoussent et assaillent les vergers. Çà et là certaines appellations ont subsisté alors qu’a disparu le végétal auquel elles se rapportaient : Kef- Snoubrine, Aïn-Zouza, Aïn-Kharrouba, Aïn-Serouel, etc. désignent des points où l’on ne compte aujourd’hui ni deux pins, ni noyer, ni caroubier, ni cyprès. Terminologie qui ne décèle d’ailleurs en aucune façon l’existence d’anciens boisements de ces essences. Ces noms n’ont été employés que parce que ces arbres isolés, à l’état d’exception, étaient par cela même remarquables.

D’une façon générale, on n’échappe pas à l’impression que le Haut-Tell tunisien de 1881 possédait un manteau de maquis et de forêt plus épais qu’en pleine période romaine. D’autre part, on ne saurait se dissimuler que les phénomènes sociaux qu’entraîne notre occupation ne sont pas très propices aux boisements. L’introduction d’éléments ethniques nouveaux et l’augmentation des indigènes amènent à étendre les emblavements. On débroussaille encore pour se procurer du bois d’œuvre ou fabriquer du charbon. Les modes d’exploitation des peuplements par l’homme ou par son cheptel sont susceptibles également de nuire lorsque l’utilisation est trop intensive et sans scrupule. Il y a là une série de causes de variation qui agissent sous nos yeux.

2o Les causes actuelles de variation. — Dépourvues de noyers et de châtaigniers, les forêts de la Tunisie ne jouent pas un grand rôle dans l’alimentation des indigènes. Dans le Haut-Tell, on fait éclater au feu les pommes de pin pour en retirer les pignons (zgougou) qu’on moud en une sorte de farine. A El-Gueriat, on pétrit une pâtée de zgougou et de dattes pilées. A la Kessera, la ouiba (double décalitre) de zgougou, vaut 18 francs environ. Aux zgougou font concurrence les glands, qu’on rotit chez les Fréchich, tandis que les Ouled-Znag des Ouled-Aoun les font cuire à l’eau. A la Kessera on pratique les deux procédés ainsi qu’un troisième qui consiste à sécher les glands au soleil, ce qui détache de l’enveloppe extérieure les cœurs réputés comme un mets délicat. Les Kesseraouia vendent leurs glands jusqu’à Kairouan et à Tunis au prix de 5 à 6 francs la ouiba. Dans un ordre d’idées un peu analogue notons que les indigènes mêlent à leur tabac à priser des bourgeons d’araars séchés et mis en poudre, ce qui agrémente la neffa d’un parfum de goudron.

Le romarin, si abondant dans la friche du Khalled, y est récolté par un Européen qui le distille sur place. L’alfa est arraché pour la confection de couffins, paniers doubles ou zembils, cordes, carpettes, nattes remplaçant les tapis dans tout le Nord du Haut-Tell, jarres à conserver les céréales ou rouni, filets (chebka) pour porter la paille, pièges à perdrix, etc. Chaque tribu a pour ainsi dire sa spécialité. Les Majeur ne font pas de zembils alors que les gens du Skarna ou de Beni-Abdallah sont très versés dans cet art. En revanche, les Ouled-Omrane des Majeur tressent des nattes dont le dessin est assez joli alors qu’à la Hamadat des Ouled-Ayar les produits sont plus grossiers[210]. La vannerie est en honneur dans les villages de la forêt de la Kessera, du Serdj et du Bargou, chez les Charen et chez les Ousseltïa du Gafour.

L’indigène demande encore à la brousse et à la forêt du bois d’œuvre. Au chêne vert dur et résistant, il emprunte des piquets de tente et des socs de charrue, au genévrier de Phénicie et au pin d’Alep des perches pour former solive sur les maisons ou coffrage dans les galeries de mines. Au snouber presque seul il réclame de quoi façonner des manches de pioche, des métiers, des plats, des cuillers, des charrues, des plateaux à dépiquer, des bâts de chameaux, etc. On fait du charbon avec le lentisque, l’oléastre et les genévriers.

Ce seraient là des usages entièrement normaux si l’indigène savait s’y prendre et se montrer modéré, ce qui n’est pas le cas. Depuis que le chemin de fer sillonne le Gafour, le maquis situé entre la Siliana et le Djebel-Ech-Chehid a été très éclairci par les charbonniers. Dès 1892, la banlieue immédiate du Kef tendait à devenir chauve au gré des besoins de la garnison et de la population européenne et la dévastation s’opérait jusqu’au Pont Romain dont l’olivette antique a été fortement amoindrie.

Les indigènes tirent aussi de leurs forêts du goudron pour enduire l’intérieur des peaux de bouc où ils mettent leur eau et soigner les chameaux de la gale. L’odeur de cette substance passe pour éloigner les serpents. Les Ouled-Mehelhel et les El-Djella des Msahla (Ouled-Ayar) sont les principaux fabricants de goudron du Haut-Tell et ils ont vulgarisé il y a une quinzaine d’années chez les Fréchich leurs procédés. Dans cette tribu, le goudron est obtenu en traitant l’araar, tandis que chez les Ouled-Ayar, c’est au pin que l’on s’attaque presque exclusivement. Pour tanner grossièrement les guerbas ou les mézoueds, les gens du Haut-Tell recourent non pas au lentisque ou au sumac comme ailleurs, mais bien à l’écorce du pin d’Alep, ou plutôt au liber de celle-ci appelé selkh. Ils dépouillent les snouber en leur enlevant des anneaux à hauteur d’homme, coupant ainsi la communication externe entre le pied et le sommet, ce qui amène le dessèchement des parties supérieures, tandis que le bas ne projette plus que des branches latérales et buissonne.

Mais, la principale utilité du maquis et de la forêt pour les gens du pays, c’est d’être de vastes surfaces où les troupeaux ont à peu près toujours de quoi brouter : herbe, buissons ou petits arbres. Durant l’été, champs moissonnés et jachères ne fournissant plus qu’une nourriture sèche, seules les étendues boisées peuvent procurer quelque fourrage vert ou présenter le supplément indispensable jusqu’à la période pluvieuse. D’autre part, alors que la neige cache ailleurs la terre, la forêt plus chaude a son plancher libre et offre aux animaux domestiques un abri et un aliment. Des boisements ont ainsi plus d’une fois sauvé une portion du cheptel du Haut-Tell.

Malheureusement, le bétail ne se borne pas à chercher sa vie dans la friche, dans les intervalles de la brousse ou dans les clairières. Ses bandes compactes écrasent bien des jeunes sujets, ou bien happent les bourgeons, les brindilles terminales des branches, etc. Par ordre de nocivité se rangent la chèvre et le chameau, puis le mouton et, en dernier lieu, le bœuf. Le pâturage peut donc empêcher le repeuplement naturel de la forêt en anéantissant les recrus.

Il y a pire. Certains fourrés servent de bauge à des sangliers qui saccagent les guérets environnants, ou bien à des lynxs ou à des chacals, qui prélèvent une dîme sur les troupeaux voisins. Alors l’indigène livre au feu les repaires de ses ennemis. En outre, lorsque dans une phase de sécheresse, la forêt même refuse de quoi paître, le berger approche une allumette d’une touffe sèche et l’incendie éclate. Deux semaines s’écoulent et voici que les chênes-verts, les lentisques, le diss et l’alfa brûlés, hasardent dans l’air des feuilles et des tiges nouvelles, vertes et tendres sur lesquelles se jettent avec frénésie les troupeaux. Ceux-ci échappent au sort qui les menaçait, mais les pins d’Alep que la flamme a touchés sont morts et la forêt ou la brousse sont changées en friche. Les intérêts des boisements et ceux des pasteurs sont donc diamétralement opposés. Antinomie terrible, et impossible, semble-t-il, à résoudre. En septembre 1900, dans la haute vallée de l’Oued-Bargou, en dessous de Sodga, j’ai vu le feu mis en plus de cent points différents. Tous les propriétaires d’animaux avaient concouru à cette œuvre. Là du moins, faute de vent, l’incendie ne s’était pas généralisé. Mais, d’autres fois, c’est tout un versant de montagne qui flambe sans qu’il soit prouvé d’ailleurs que l’incendiaire ait désiré un pareil résultat. En 1902, 10.000 hectares de forêt ou de brousse sont effacés ainsi aux environs de la Kessera. Quand un foyer s’allume, une véritable contagion tend à s’emparer des pâtres qui l’aperçoivent. A la fumée enveloppant le Serdj répondent d’autres fumées au Bargou, à la Kessera, etc.

Les effets du phénomène varient selon le climat et selon les essences. Dans un pays humide[211], le mal sera assez vite réparé. Ce sera plus lent en dehors de la Friguia. Les pins, nés au Djebel-Tamesmida après l’incendie de 1886, n’étaient pas encore en 1896 assez hauts pour échapper spontanément à la dent du bétail. A l’orée de la Steppe, il faut aussi compter avec le sirocco qui faucha en 1902, au Bargou, un recru naturel de snouber de six ans. Depuis l’incendie de 1895 qui brûla 450 fernane au Rhazouane, ce djebel n’est plus vêtu que d’une brousse sans valeur. Même remarque au Serdj. Quant au pin d’Alep, son repeuplement ne peut s’opérer que par la naissance de jeunes sujets qui ne manquent pas ; mais le feu les touche-t-il avant qu’ils aient pu fructifier, la friche ou le maquis remplacent quasi définitivement la forêt.

L’augmentation de la population du Haut-Tell depuis 1881, l’accroissement du taux de location des terres labourables et, sur certains points, comme à Téboursouk, la concurrence des colons ont incité les indigènes à semer quelques-unes des étendues argileuses que peuvent comprendre les montagnes et les boisements. Indigènes et colons commencent en outre à débarrasser les sols profonds de leur couverture arbustive. Sous l’effort des seconds, va disparaître en partie le maquis de lentisques du Khalled. Les Pères Blancs de Thibar ont assailli la friche établie sur les marnes triasiques entre le Goraa et la Dakhlat. Aux abords immédiats du Kef, la vigne s’est substituée à des friches à base sénonienne.

Ainsi se modifie sans cesse le faciès végétal. Le défrichement en vue de la culture est limité par le but même qu’il poursuit et un terrain impropre aux céréales sera respecté. Mais quelle conduite tenir devant les changements entraînés par l’abus du pâturage et par l’incendie ? Pour satisfaire à cette interrogation, il convient d’examiner brièvement si la forêt tunisienne et, en particulier, celle du Haut-Tell, a bien toutes les conséquences heureuses que l’on s’accorde d’habitude à reconnaître aux forêts de l’Europe Occidentale.

3o Les boisements, le climat et l’hydrologie. — D’ordinaire, en Europe, les boisements sont considérés par tout le monde comme ayant une influence sur le climat. L’humidité s’y conservant plus longtemps et d’une manière plus intense que sur les sols nus environnants, la forêt a une sorte de pouvoir réfrigérant à l’égard de ceux-ci. Elle adoucit donc les températures estivales et elle provoque davantage de chutes de pluie. Inversement pourtant, elle tendrait à éloigner la grèle. Cette thèse est-elle exacte en Berbérie ?

En ce qui concerne la grèle, l’expérience démontre que la plupart du temps, dans le Haut-Tell, ce météore s’abat en dehors des espaces boisés. Mais s’il vise à se canaliser dans les dépressions synclinales tertiaires ou quaternaires consacrées à la culture, ce n’est pas la pénurie d’arbres qui l’y entraîne. La grèle est en l’occurence charriée par des courants atmosphériques conditionnés par le relief. Elle dépend donc non du quantum de boisement, mais d’un phénomène oroclimatique et il en est de même pour la pluie. S’il tombe davantage de précipitations en forêt qu’en plaine, c’est que cette dernière est toujours dans une position plus basse et plus encaissée. Mais là où forêts et sraouate sont sur le même palier, on ne constate pas que les premières soient plus favorisées, à moins qu’elles ne s’offrent de plein fouet aux caresses du vent frais, comme c’est le cas de la forêt de la Kessera par rapport au plateau de Mactar quand souffle le vent d’Est. Ce sont donc bien l’altitude et l’exposition et non la forêt qui déterminent la pluie. Pour que le même canton profitât de plus d’humidité selon qu’il serait boisé ou non, il faudrait qu’au-dessus des forêts tunisiennes comme sur les forêts d’Europe l’atmosphère fût moins chaude et moins anhydre qu’au-dessus des terres adjacentes.

En attendant des observations décisives, les probabilités ne militent pas dans le Haut-Tell en faveur d’une affirmation de ce genre. Pour ne parler que de la formation la plus considérable, la forêt de pin d’Alep est une forêt sèche. La transpiration forcément limitée d’arbres aussi sobres sera-t-elle vraiment capable d’humecter les couches d’air supérieures ou voisines au point de les refroidir et d’augmenter les possibilités pluviales ? Durant les mois d’été, ne sera-ce pas plutôt l’air brûlant des cantons libres limitrophes qui s’étendra au-dessus de la forêt et résorbera le peu d’humidité dégagée par elle ? Quant à l’hiver, la forêt de pins d’Alep du Haut-Tell enferme en cette saison plus de chaleur que ce qui l’entoure, sans doute parce que les arbres s’opposent au rayonnement et à la fureur glaciale du djebeli. C’est là une propriété bien connue des indigènes qui aux époques de bise et de neige se réfugient en forêt eux et leur bétail. Avantage indéniable, mais qui n’est pas de nature à faciliter la condensation des nuages.

De nos propres remarques nous avons tiré l’impression que les forêts de pin d’Alep et à plus forte raison les autres formations buissonneuses du Haut-Tell n’ont aucune action réellement sensible sur le climat. Les conclusions admises par la plupart des auteurs pour maintes régions boisées d’Europe ne sont donc pas extensibles de plano aux forêts et broussailles de l’Afrique du Nord et dans celle-ci même il y a évidemment lieu de distinguer les forêts humides à chênes-lièges de pays pluvieux comme la Kroumirie et les forêts sèches à pins d’Alep de territoires comme le Haut-Tell. Si ce dernier est moins riche en précipitations, ce n’est pas parce qu’il a moins de forêts, mais parce qu’il est plus loin du foyer des vents bienfaisants.

Quant à l’hydrologie, on va répétant que des boisements dépend l’existence des sources et la régularité des cours d’eau. Mais, à cet égard aussi, que montre l’Afrique du Nord ? Assurément, là comme en Europe, ramures et racines arrêtent les molécules liquides et retardent leur écoulement, ce qui aboutit à diminuer l’intensité des crues des rivières. Les arbres retiennent également sur les pentes la terre que le ruissellement entraînerait dans les oueds. Toutefois, il ne faudrait pas s’imaginer que les inondations vérifiées en certaines régions de Tunisie soient à mettre sur le compte de déboisements hypothétiques. S’il est un district africain suffisamment vêtu, c’est bien l’aire de drainage de la Haute-Medjerda. Cela n’empêche pas cependant un flot redoutable de s’élancer à l’occasion dans la plaine de la Dakhlat. Ces irruptions subites sont dues à des abats d’eau formidables accumulés durant quelques heures sur des terrains en majorité imperméables. Quand même augmenterait dans cette zone le coefficient déjà très fort de boisement il n’est guère à espérer que la crue serait évitée. Les épanchements des oueds ne sont d’ailleurs pas aussi nuisibles qu’on veut bien le proclamer, lorsque les habitants des bas pays savent les utiliser pour l’irrigation comme dans la plaine de Kairouan. Quoi qu’il en soit, il semble bien que les boisements n’ont qu’une répercussion modeste à l’égard des crues lorsqu’ils ne sont pas secondés par la faculté d’absorption du sol.

Or, un des caractères des forêts du Haut-Tell est précisément de ne pas s’accompagner d’humus. Dans un peuplement de pins d’Alep, le plancher est à vif. Pas de couche superficielle composée de débris végétaux et apte à s’imbiber d’eau. Pour remédier à cette absence, on ne peut que barrer les déclivités par des murettes susceptibles d’amasser de la terre en arrière d’elles. On ne saurait donc demander aux forêts de pins d’Alep du Haut-Tell tous les services que peut rendre une forêt française.

Un fait frappe tous les voyageurs : souvent on traverse de vastes zones forestières sans eau alors que soudain une petite masse de calcaire chauve fournit un suintement appréciable. Le Dyr du Kef, dont les 600 hectares sont à nu, épanche en tout 29 litres à la seconde, soit plus que la surface boisée, seize à dix-huit fois plus grande, qui va du Dyr à l’Oued-Mellègue. La Hamadat de la Kessera avec ses 2.000 hectares, partiellement parés il est vrai d’une brousse de chênes-verts, laisse se dégager de ses flancs la puissante Aïn-Soultane et plusieurs autres moindres ayant un débit maximum de 170 litres à la seconde, c’est-à-dire autant ou plus que les 20.000 hectares de la forêt de la Kessera. C’est que Dyr et Hamadat sont concaves et pavés de calcaires fissurés absorbant toute goutte d’eau qui s’y aventure. Les forêts contiguës, au contraire, ont en majorité des planchers convexes et marneux. En matière de sources, abstraction faite du chiffre de millimètres tombé du ciel, l’élément primordial est dans le Haut-Tell la perméabilité ou non du terrain. Etant donné qu’elle n’est pas créatrice d’humus, la forêt ne joue ici un rôle que lorsqu’elle est installée sur des sables ou des calcaires. Et lorsqu’une source a baissé ou tari depuis les Romains, il faut en accuser non un déboisement supposé, mais les lois mêmes de l’hydrologie souterraine ainsi que nous l’avons expliqué au chapitre précédent.

4o La protection des boisements. — D’après ces prémisses pas d’inconvénient au défrichement de certaines plaines ou bas coteaux. Dans les vallons alluviaux ou marno-gréseux entre Sakiet-Sidi-Yousef et Djeradou, dans le Bled-Ben-Cherifa, sur les marnes triasiques allant du Goraa au coude de la Medjerda, dans la plaine de Sidi-Naoui, au Khalled, etc., il n’y aura que des avantages à substituer la culture au maquis. Pareillement, là où s’aperçoivent d’anciennes olivettes (Frech de Zeriba, Garjouma, etc.), il conviendra d’aider leur greffage et leur régénération, fut-ce au prix de l’enlèvement de la brousse qui les encombre. Ce serait dépasser la mesure qu’invoquer l’intégrité de tous les boisements contre la marche bien comprise de la colonisation.

Sauf cette circonstance, les boisements devront être conservés et protégés. Malgré qu’ils n’atteignent pas dans le Haut-Tell la valeur économique des forêts kroumires et qu’ils coûtent au budget plus qu’ils ne lui rapportent, l’Etat agirait sagement en consentant en leur faveur des sacrifices supplémentaires. Suivant une belle parole que m’a dite un jour un Ferchichi « la forêt est comme le vêtement des indigènes ». Il faut donc éviter qu’ils ne fassent à ce burnous trop de déchirures. Or, les postes forestiers sont en nombre trop restreint pour déployer une action efficace. Alors qu’en France la moyenne d’un triage est de 500 hectares et en Algérie de 3.000, dans le Haut-Tell de Tunisie il n’y a que onze postes forestiers, ce qui attribue à chacun un secteur d’à peu près 50.000 hectares. On conçoit que dans ces conditions les gardes ne puissent pas se livrer à des travaux d’amélioration ou de défense technique, tels qu’ouverture aux troupeaux transhumants de larges voies avec ronds-points fonctionnant comme gîtes d’étapes, précautions de tout ordre contre les incendies, etc. Si toutefois l’augmentation du chiffre des postes ne devait se traduire que par des actes de sévérité trop grande vis-à-vis des usagers, elle deviendrait un danger pour la forêt en excitant la vengeance des indigènes. Quelque explicable que soit en théorie une implacable rigueur à l’égard de tout délinquant, il n’y a pas intérêt, pour sauver chaque année un millier d’arbres, à risquer d’en faire brûler d’un coup trente ou quarante fois autant.

Jusqu’ici, les incendies qui ont éclaté dans les forêts du Haut-Tell ont eu pour cause primordiale la nécessité où sont parfois les éleveurs indigènes de se procurer à tout prix du pâturage pour leur cheptel menacé de succomber à la faim. Nous pensons qu’il serait prudent et habile de tenir compte de ce besoin et de le satisfaire soi-même dans les limites du possible plutôt que de le laisser s’assouvir en dehors de l’administration. Dans chaque secteur il serait opportun de reconnaître quels sont les peuplements dont la persistance s’impose absolument, notamment au point de vue hydrologique (et dans ce nombre entreront naturellement les boisements de pin d’Alep) et quels sont ceux qui pourraient être temporairement sacrifiés (kecherids, lentisques, genévriers). Puis, lorsque le souci d’assurer l’existence du bétail des usagers l’exigerait, sur requête du cheikh et avis conforme du Contrôleur civil, le garde serait autorisé à mettre le feu à telle ou telle partie de la zone considérée comme d’utilité secondaire[212]. Cette latitude, qui n’aurait d’ailleurs pas à s’exercer chaque année et qui chaque fois affecterait un espace différent empêcherait sans doute les incendies déréglés, capables de dévaster tout un district. On obtiendrait de cette façon un double résultat. La forêt serait garantie dans ses portions essentielles et les troupeaux seraient saufs, ce qui importe bien aussi à la prospérité du pays.

D’une manière générale, il faut se rappeler que le Haut-Tell tunisien est une contrée fort boisée[213]. Il faut ensuite se persuader que la forêt n’est pas un objet de musée à placer sous vitrine, mais bien un produit du sol devant concourir avec les autres à l’utilité de l’homme et qui doit être protégé dans la mesure de cette utilité, mais pas au delà. En favorisant l’entrée dans la Régence des bois du Nord de l’Europe, en partageant les forêts domaniales en secteurs dont l’usage (pâturage, alfa, coupes normales, etc.) serait gratuit pour tous les habitants du canton, on diminuerait les abus de jouissance et on intéresserait les indigènes du pays à la conservation de sa couverture ligneuse. Dans la détermination du statut de ces sortes de « communaux » il faudra cependant ne pas oublier la nécessité de faire leur part aux troupeaux transhumants venus de la Steppe. Quant au reboisement, étant donné le coefficient de la forêt-brousse dans la superficie du Haut- Tell, il paraît oiseux d’en parler. Au surplus, ce n’est pas en plantant des arbres, mais en plantant des pierres qu’on peut y arriver pratiquement. Vu le prix de revient des plantations proprement dites et leurs multiples chances d’échec, la seule solution est, en effet, la construction de murettes barrant les ravines des montagnes et retenant des terres où germeront d’elles-mêmes les graines locales.

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