I - L’ÉPOQUE ANTIQUE
LES POPULATIONS ET LEUR VIE
=Coup d’œil sur les vicissitudes des tribus et des villes=
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Ce n’est pas une des moindres particularités du Haut-Tell que de réunir sur son sol, au nombre d’une quarantaine (voir carte no 9), l’immense majorité des stations dolméniques de la Régence, particulièrement abondantes et riches au Dyr du Kef, sur les sraouate de Téboursouk, sur le massif de Mactar, au plateau Ouartane, dans la région de Thala et de Tébessa, sur le massif de Kalaat-Senane. On y admire tous les types de mégalithes : menhirs comme à Médoudja, près de Mactar (voir planche I), dolmens simples ou en forme de fours (Hammam-Zouakra) ou composés de plusieurs chambres contiguës comme ce dolmen de Mactar qui compte douze pièces adossées deux à deux et mesure 14m de long sur 5,50 de large, allées couvertes comme à Ellès, cromlechs, etc. Beaucoup de ces monuments funéraires sont attribuables à l’époque impériale.
Très souvent, ces nécropoles sont à proximité d’un point d’eau et des ruines d’une ville antique. Auprès des sources s’établirent à la fois les demeures des morts et celles des vivants. Ce furent d’abord, auprès des mégalithes, des huttes en branchages et des masures en pierres sèches. Puis, le misérable hameau berbère, né peut-être sur l’initiative de Massinissa, se change en ville sous l’Empire. La position défensive de beaucoup de cités romaines créées en pleine paix, ne s’expliquerait pas si celles-ci n’étaient les continuatrices de groupements antérieurs, fils d’époques troublées. A côté de ces décherats, embryon de bourgades futures et la plupart du temps ignorées de l’histoire, s’espacent des tribus plus ou moins errantes. Telle est la situation sous Auguste. Telle nous la retrouverons en 1881.
[Illustration : Carte no 9. — LE HAUT-TELL DANS L’ANTIQUITÉ]
Sauf depuis le Protectorat et sauf durant les trois siècles écoulés entre la bataille d’Actium et la révolte de Gildon, l’insécurité a, en effet, été normale dans tout l’intérieur de la Tunisie. Elle imposait avant tout aux associations d’individus le souci de pourvoir à leur sûreté, problème qui fut résolu de deux façons diamétralement contraires, mais également efficaces. Dans les régions de plaines et dans les pays dont la ressource principale était le bétail, fortune sur pattes, apte à se déplacer, les populations demandèrent leur salut à une extrême mobilité et s’organisèrent en zmalas. Quant aux possesseurs de biens stables, ils préférèrent, en général, se prémunir du péril en s’accrochant à un rocher : les villages de Kalaats sont l’expression la plus claire de ce sentiment. Ces deux types, si distincts à première vue, mais vraiment frères par leur cause et leur but, la zmala et le village fortifié, voilà les modes de rassemblement naturels de la contrée et on les voit coexister à travers l’histoire, prospérant et s’évanouissant de concert. Tel grand personnage, telle tribu ont à la fois une zmala et une kalaat, afin de s’assurer les avantages des deux systèmes. Jugurtha guerroie avec une zmala, mais enferme dans sa citadelle de Thala ses femmes et ses trésors, de même qu’aux XVIIe- XVIIIe siècles, la confédération des Hanencha vit en zmala, mais possède à la Kalaat-Senane un dépôt et un réduit.
Sous l’Empire, les zmalas s’effacent, tandis que des agglomérations urbaines nouvelles surgissent et que les anciennes prennent un développement rapide. La tribu s’immobilise en commune. Néanmoins, le changement ne fut jamais poussé à fond. Si les tribus allèrent en diminuant, dans certains compartiments montagneux ou peu fertiles il subsista toujours des peuplades (gentes dans les inscriptions, nationes dans les auteurs) qui ne se plièrent pas au cadre municipal ou ne se laissèrent pas broyer par lui. Persévérant dans leurs habitudes antérieures, elles jetèrent à travers la domination romaine une sorte de pont entre les périodes numide et arabe[229].
Au Ie et IIe siècles, le Tell des Majeur et des Fréchich jusque vers Ksar-Gouraï, près de Théveste, était aux mains des Musulamii dont le périmètre fut délimité à la fin du règne de Trajan, c’est-à-dire peu avant l’an 117[230]. En Algérie, les Musulamii avaient pour voisins au Nord-Ouest les Madaurenses et à l’Ouest les Tibisenses[231], tandis qu’un flamine perpétuel d’Haïdra était praefectus gentis Musulamiorum. Un de leurs principaux marchés fonctionnait dans le Saltus Beguensis à Ad Casas ou Casae (Henchir-Begar) depuis l’an 138 et le nom même de cette localité qui signifie « Les Maisons » persuade que les habitations en pierre devaient être rares aux alentours au milieu du second siècle comme aujourd’hui. Au midi, les Musulamii n’allaient pas jusqu’à Fériana dont le nom de Thélepte atteste l’existence de Louata, les Lebates de Procope, et à l’Est de cette ville ils étaient arrêtés par les Musuni Regiani[232] (voir carte no 9). Les Musulamii avaient des cousins en Algérie au Sud de Djidjelli et près de l’Aurès comme l’indiquent la Table de Peutinger et la Géographie de Ptolémée. Alors, comme aujourd’hui, les tribus africaines présentaient déjà ce caractère d’être scindées en plusieurs tronçons éloignés les uns des autres, soit qu’il faille faire intervenir à cet égard des faits de guerre ou simplement des phénomènes d’émigrations d’ordre économique.
A une certaine distance au Nord des Musulamii une tribu avait conservé le nom des Numides, de la même façon qu’à notre époque certaines fractions se qualifient simplement d’El-Arab. Nous rencontrons ces Numides à Masculula (Henchir-Guergour des Ouargha)[233] et à Thubursicum Numidarum (Khamissa)[234]. A Zouarine, nous avons des Chellenses Numidae et d’autres Numides à Ellès[235]. Les Numides habitaient donc durant l’Empire soit en bloc, soit par groupes très rapprochés, l’ensemble du pays qui s’étend depuis Souk-Ahras jusqu’au Kef, au Sers et au massif de Mactar[236] (voir carte no 9).
Sur le reste du Haut-Tell manquent les renseignements. Mais, comme nous l’a dit Pline, beaucoup de civitates ne sont en réalité que des tribus. Lorsque les X.......enses ou X......ii se fixaient, la civitas qu’ils constituaient s’appelait tout naturellement Civitas X...ensium ou Civitas X.....tana. La civitas d’Urusi (Sodga) n’est que la réunion officielle des Ourazla en un assemblage de maisons et de monuments publics. Dans bien des cas, le terme X...enses ou X....ii équivaut simplement à Ouled X... comme on dirait maintenant. En marge de la plaine de Bou-Arada, la Civitas Araditana est-elle autre chose que le groupement des descendants d’un certain Aradion[237], la Décherat Ouled-Aradion ? La civitas est comparable au cheikhat contemporain et son princeps ou prior omnium est une sorte de cheikh ayant auprès de lui onze kbars, les undecimprimi ou seniores. Elle ne diffère de la gens que par une sédentarisation plus avancée se traduisant par un ou plusieurs villages ou décherats. C’est une fraction assise et pourvue de centres où l’influence romaine est par suite plus sensible, mais c’est encore une fraction et une bonne partie de la population continue à vivre en dehors de maisons. Vienne un changement social, elle n’aura guère de peine à retourner à son état antérieur.
C’est ce qui a lieu par étapes à partir du milieu du IIIe siècle, si bien que l’Afrique byzantine comprend un mélange de villes murées et de tribus nomades avec chameaux, etc. Les villes se ramassent sur elles- mêmes et leur importance réciproque se modifie. Des trois principales cités échelonnées sur la voie de Cirta à Carthage, Thugga, ex- capitale de princes berbères, paraît bien d’après ses monuments, ses inscriptions et celles de ses environs avoir été sous l’Empire la majeure cité du Haut-Tell. Sicca Veneria cependant, déjà célèbre à l’époque punique par son fameux temple d’Astarté, s’enorgueillit d’avoir donné le jour à deux hommes d’une notoriété enviable : l’un, P. Licinius Papirianus fut procurator a rationibus, c’est-à-dire ministre des finances, sous les Antonins, l’autre est le rhéteur chrétien Arnobe[238]. On a l’impression que Thugga était relativement en décadence sous les Byzantins[239]. En revanche, Lares, appelé aussi Laribus, s’affirme comme une unité de valeur. Au cours de cette phase, la Friguia est menacée par des tribus qui hantent l’Aurès et le midi du pays actuel des Fréchich. L’itinéraire le plus opportun pour se ruer sur les riches régions du Nord-Est, c’était la zone des plaines du Haut-Tell particulièrement favorable à des razzieurs se mouvant en zmalas. D’où la création d’un camp retranché à Laribus qui commence son rôle de cité militaire. A ce point de vue, Thugga se contente d’un castellum. Sicca est mieux fortifiée. Ammaedara et Thibursicum possèdent des citadelles de valeur. Seules parmi les grands centres, Laribus et Théveste sont dotées d’une enceinte qui englobe toute la ville[240].
Entre ces cités vaguent des peuplades aux noms inconnus ou impossibles à identifier. Sur le Sud du Haut-Tell et sur la Steppe voisine s’étendent les Frexes (voir carte no 9) sortis de l’obscurité grâce à leur chef Antalas qui bat et tue à Cillium (Kasserine) en 544 le patrice Salomon. D’après la tradition locale, au moment de l’invasion arabe, le patrice Grégoire (Djordjir) qui commandait à Sufetula (Sbeitla) se serait principalement appuyé sur cette tribu. Les Frexes (Fréchich)[241] et les gens d’Urusi (Ourazla) sont les seules peuplades qui n’aient guère changé ni de nom[242], ni d’habitat depuis l’époque romano- byzantine. Les uns et les autres ont été évidemment protégés par la montagne et la forêt.
D’autres fractions du Haut-Tell se croient de sang romain et par exemple une partie des gens de la Kessera. Parmi les Fréchich mêmes, ce sentiment est plus particulier à ceux qui reconnaissent comme aïeul Abaoub, c’est-à-dire les Ouled-Moussa, les Baassa et les Afial des Ouled-Ouezzez. Les Ksarnia aussi excipent d’une origine romaine. Ellès, Bèz, Slata, Arkou, Kalakh, etc. seraient le nom d’anciens chefs romains. On parle à la Kessera du roi Kessera ben Charoum, au Kef on dit que Chokennar (pour Sicca Veneria) fut jadis le dominateur de la contrée ; Dougga était une princesse chrétienne, etc. Il semble bien qu’il se soit produit ici dans les esprits un travail identique à celui qui amena les Hellènes à fabriquer pour leurs cités ou leurs tribus des héros éponymes.