II
LE MOYEN-AGE ARABE
En tout cas, à cause des mille bouleversements subis, bien peu des groupes de nos jours sont à l’état pur, de sorte qu’on pourrait les figurer par un olivier sur lequel on aurait appliqué successivement et sans ordre des greffes de qualités diverses. La reconstitution du passé des unités ethniques modernes est dans ces conditions très difficile et, déjà au XIVe siècle, Ibn Khaldoun entourait de nombreuses réserves ses monographies de tribus.
En ce qui concerne les invasions musulmanes, les indigènes se rendent confusément compte qu’il y eut deux périodes, l’une au VIIe siècle (Ouaqt es Sadate) « l’ère des saints », disciples directs du Prophète, et l’autre au XIe siècle avec les Hilaliens. Mais, de même que les Roumains rapportent à Trajan tout ce que les Latins ont accompli dans le pays des Daces, de même nos bédouins symbolisent les invasions du premier cycle dans la personne d’Abdallah ben Bou Sarh.
On lui attribue de multiples prodiges et maint endroit en garde des signes matériels, malgré que ce guerrier ne se soit effectivement pas avancé plus au Nord que Sbeitla. Au Bou-Kornine, près de Tunis, Sidi Abdallah a fendu un pan de montagne d’un coup de sabre pour échapper à l’ennemi. « La foulée du cheval » (Afset El Hassane) du conquérant est imprimée dans le sol, sur la piste du Foum-El-Ansla (Forêt de la Kessera) et sur la route de Sbiba au Ksour, à environ 8 km. au Sud de ce village. Ces vestigia consistent en une série de petits ronds de 25 à 30cm de diamètre. Ils sont recouverts de cailloux pour que les humains ne les souillent pas d’un contact impur. En bas de la Kalaat-Senane, non loin de l’escalier, la falaise est vers 2m 50 de hauteur entamée par trois concavités au dessus desquelles court une rainure et où s’encastraient évidemment jadis les poutres d’une maison. Mais, pour les indigènes, c’est Sidi Abdallah qui aurait entaillé le calcaire avec le tranchant de son sabre, tandis que sa monture se cabrant enfonçait ses sabots dans la pierre[243].
[Illustration : XVI — MENHIR AVEC INSCRIPTION LIBYQUE A MÉDOUDJA. (Cliché Monchicourt.)]
[Illustration : XVII — DOLMEN EN CONGLOMÉRAT DE LUMACHELLES DE L’ÉOCÈNE MOYEN (MACTAR). (Cliché Monchicourt.)
Planche I]
C’est Sidi Abdallah qui se serait emparé de la Kessera sur les Chrétiens. On raconte que le saint vint de l’Est avec une armée. Pendant le siège, il s’installa en une localité voisine qui reçut après la victoire le nom de Mansoura « la victorieuse ». Les habitants du quartier haut solidement appuyés sur la citadelle byzantine résistèrent longtemps. Contraints de plier à la fin ils rendirent la forteresse au moment où le mouezzin (mouedzne) appelait à la prière les assiégeants, feignant ainsi d’obéir à une inspiration divine plutôt qu’à la force. Telle est la façon dont une fraction des Beni-Saiour, les Ouled-El- Mouedzne ou Mouedzenine, explique le nom auquel elle répond[244]. A Téboursouk, le ksar construit par Justin II protégea, assure-t-on, trois fois les villageois.
La rupture de la digue byzantine sous la poussée arabe laisse le champ libre aux hordes tripolitaines, Beni-Ifren, Haouara, Louata. En 1053, a lieu l’invasion hilalienne. Durant tout le Moyen-Age, l’ensemble des peuplades berbères et arabes de Tunisie constitue une masse mouvante sur laquelle les souverains n’ont guère de prise. Sous les vagues humaines qui déferlent sans trève, le Haut-Tell voit peu à peu s’effacer la plupart de ses villes antiques et fondre les populations de l’âge romano-byzantin. Rares sont les bourgades qui survivent après le VIIe siècle. Outre la Kessera, nous relevons Sicca Veneria transformée en Chikka Benaria[245], Téboursouk, Laribus devenu Lorbeus, Obba, Ammaedara muée en Medbara ou Merida[246], Sbiba. Comme centres nouveaux ou à ancêtres inconnus, voici El-Ansarine[247] et Mermajna qui a laissé ou emprunté sa dénomination à la plaine de Bermajna. En Algérie, nous rencontrons Tifech et Ksar-El-Ifriqui, tous deux près de Khamissa, Meskiana et Tébessa, célèbre par ses noyers.
Les routiers arabes nous signalent d’autres villages. Tels sont par exemple Thaqjenna, posté entre Agger et Lorbeus à une petite journée d’Agger, dans une vaste plaine qui ne peut guère être que la plaine de Siliana, Tamedith entre Lorbeus et Tifech à deux jours de l’un et à une journée de l’autre[248]. Ce Tamedith paraît identique à l’endroit qu’Edrisi appelle Dour-Medine[249] et Ibn-el-Athir Dordemine[250]. Il serait à chercher au delà du Mellègue[251], en Algérie. Entre Sbiba et Tébessa, El Bekri mentionne le village de Kalaat-ed-Dik et le château et marché d’Es-Sekka[252] ; entre Agger et El-Ansarine, il note El-Fehmine, bourg nanti d’un souk achalandé, et Djeziret-Abi-Hammama[253].
Parmi les villes, Lorbeus continue à jouer dans la Tunisie musulmane le même rôle que dans l’Afrique byzantine. La situation en ce qui concerne les dangers d’invasion par l’occident est, en effet, sensiblement analogue. Sobres de détails sur Sicca, les récits des historiens sont pleins du nom de Lorbeus qui, sans conteste, tient alors dans le Haut- Tell le rang politique le plus en vedette. C’est la conquête de cette ville par le Chiite en 908-909 qui détermine la chute de la dynastie aghlabite[254] et l’élévation des Fatimites. En 945, quand Abou Yezid le Kharedjite se saisit de cette place, les gens de Mehdia rappellent à El Kaim que cette ville est la porte de l’Ifriqia[255]. Vers l’année 1200, les habitants de Béja détruite par l’Almoravide Ibn Ghania se réfugient à Lorbeus et à Sicca[256].
Si au milieu du XIe siècle le Haut-Tell n’était pas complètement démuni de bourgades, l’invasion hilalienne empire considérablement les choses. D’après le Kitab El Istibçar (XIIe siècle), sur la route qui traversait le Haut-Tell, de Kairouan à la Kalaat-Beni-Hammad, « il y avait de multiples villes qui furent ruinées par les Arabes lors de leur entrée en Ifriqia. De ce nombre était Sbiba[257] ». Edrisi dit qu’Obba est à peu près en ruines[258]. En quelques années, beaucoup des cités de l’intérieur succombèrent par le fer et le feu sous l’élan forcené d’une chevauchée barbare et dans les horreurs d’assauts triomphants. Quant à celles qui résistèrent à la tourmente, elles durent plier sous le nouvel ordre social qui peut se traduire par la formule : insécurité, nomadisme. Plus de propriété fixe, guère plus de sédentaires. Diminution de la culture. Progrès de l’élevage. Le régime pastoral s’étend sur tout le Haut-Tell comme sur le reste de la malheureuse Tunisie. Les bourgades sont inutiles. Celles qui existent s’éteignent peu à peu comme asphyxiées[259].
Seules en définitive purent franchir le Moyen-Age, Lorbeus, Le Kef, Téboursouk, La Kessera et Tébessa, à condition de se faire très humbles. Ces villages ont cependant encore une grosse importance : dans un pays dépourvu d’autres centres, ils deviennent parfois le siège de petites souverainetés locales durant les périodes d’anarchie. C’est ainsi que pendant la première moitié du XIIe siècle, un certain Ayed ben Nasserallah El Kalai, appuyé sur des gens sans aveu domine à Lorbeus et au Kef qu’il préserve contre les Arabes. Son fils lui succède et se soumet ensuite à Abdelmoumen en 1159[260]. A Téboursouk, vers la même époque, se fixe une famille de Tinmelel dont un membre, Abdelhack, devint, sous le Sultan Abou Hafs, chef de tous les Almohades de Tunis[261]. Après s’être emparés en 1494 de Tébessa, les Hafsides la laissent déserte durant un certain nombre d’années[262], mais ils tiennent garnison à Lorbeus, dans l’enceinte byzantine, pour protéger les environs contre les habitants de la Steppe qui viennent l’été en Friguia soit pour la moisson, soit pour paître leurs troupeaux[263]. La chute seule de cette dynastie au milieu du XVIe siècle marquera l’abandon de la place.
Quant aux tribus, si au XIe siècle El Bekri nous montre aux alentours d’Agger des Merniça et des Dariça[264], le Haut-Tell lui-même nous est dépeint par Ibn Khaldoun au XIVe siècle comme peuplé de Haouara[265]. Ces Haouara du Haut-Tell d’Ifriqia se subdivisent en plusieurs groupes (voir carte no 10). Les régions de Tébessa et de Bermajna sont aux mains des Beni-Ounifen qui obéissent à la famille de Selim ben Abdelouahab ben..... Bara ben Hannech et c’est sans doute cette branche qui possède la Kalaat-Senane[266]. Autour d’Ebba et de Lorbeus, vivent les Caïser qui suivent l’autorité de la maison des Zéaza ou des fils de Haracat. Les Caïser, dont le nom ressemble au mot latin de Cæsar, ont pour voisins au levant les Besoua dont les chefs sont les Ouled-Slimane-ben- Djama et qui occupent le pays depuis Téboursouk et Béja jusqu’au Djouggar. Comme les Caïser, les Besoua sont peut-être dans une certaine mesure d’origine locale. En effet, les noms propres Baesius, Baza, etc., sont fréquents à l’époque antique. En outre, Ibn Khaldoun nous dit que ce Slimane ben Djama était un membre de la famille des Remamna, c’est-à- dire des Ouled-Rommane. On peut se demander si le mot Rommane ne signifie pas ici romain. L’auteur ajoute que le commandement en second des Besoua revenait à la tribu d’Ourmana. Si l’on ôte le ou berbère initial, qui n’est qu’un préfixe, il reste un vocable qui évoque encore les anciens dominateurs du pays. Ces Besoua arrivaient peut-être jusqu’à la Hamadat des Ouled-Ayar si nous admettons que les Ahel-Bez contemporains en soient un vestige. Il y avait probablement des Haouara au Massouge[267]. Avec les Ouargha, peuplade haouaride qui se sait implantée dans son massif depuis les invasions arabes, nous pouvons compléter le tableau de la population berbère du Nord et du Centre du Haut-Tell au XIVe siècle. A l’Ouest des Ouargha, on a aussi des Haouara puisqu’on les signale à Tifech[268]. Quant à la bande méridionale montagneuse, tout ce que nous en connaissons, c’est qu’entre Bermajna et Sbiba, il y avait encore des Haouara[269] et que vers le Bargou on rencontrait évidemment les Ourazla et à la Kessera les Mouedzenine.
[Illustration : Carte no 10. — LES TRIBUS DU HAUT-TELL A L’ÉPOQUE ARABE ET TURQUE]
Ainsi, au XIVe siècle, dans le Nord et le Centre du Haut-Tell, la population de la période romaine n’avait pu conserver son individualité. Elle s’était toute fondue dans les Haouara tripolitains qui avaient envahi ces territoires entre le VIIIe et le XIe siècles. Dans la zone méridionale, plus élevée et plus difficile, avaient, au contraire, persisté quelques groupes de l’époque antique et les Berbères qui s’y trouvaient n’appartenaient pas tous aux Haouara. A la différence orographique correspond ici une différence ethnique. De leur côté, Haouara et populations locales englobées par eux étaient tombés après le XIe siècle dans la dépendance des tribus arabes conquérantes. Au XIVe siècle, ils « sont comptés au nombre des Arabes pasteurs de la tribu des Soléim auxquels du reste ils se sont assimilés par le langage et l’habillement ainsi que par l’habitude de vivre sous la tente. Comme eux aussi, ils se servent de chevaux pour monture, ils élèvent des chameaux, ils se livrent à la guerre et ils font régulièrement la station du Tell dans l’été et celle du désert dans l’hiver. Ils ont oublié leur dialecte berbère pour apprendre la langue plus élégante des Arabes et à peine comprennent-ils une seule parole de leur ancien idiome ». L’assimilation est si prononcée que certaines fractions arabes se sont incorporées dans des tribus haouarides[270].
Après s’être précipités sur l’Ifriqia « comme une nuée de sauterelles, abîmant et détruisant tout sur leur passage »[271], après avoir pris Obba et Lorbeus, dès l’année 1053, les Arabes s’étaient en effet distribué l’intérieur de la Tunisie. Ils comprenaient les quatre tribus hilaliennes des Athbedj, Corra, Riah et Zoghba, celles des Djochem, Makil, Chedded, Kholt et Sofyane plus ou moins confédérées avec elles et les Soleim qui faisaient un peu bande à part. Les Athbedj dont le principal groupe était celui des Drid s’étendirent sur la région de Constantine. Dans la Tunisie Centrale s’établirent les Riah que dirigèrent les Douaouda. Mais après la mort d’Ibn Rhania (1233-34), le Hafside Abou Zékéria ayant lancé sur eux les Soleim jusque-là cantonnés entre Gabès et Tripoli, les Douaouda s’en vont vers Constantine et sont remplacés dans les plaines du Haut-Tell tunisien par les peuplades soleimites des Kaoub et des Mirdas, les montagnes demeurant aux Berbères. Certains Riah campent cependant dans le pays[272].
Abou Zékéria s’était borné à prendre les Soleim à sa solde. Mais en 1284, Abou Hafs devenu Sultan grâce à eux leur abandonne de grands territoires et les revenus de plusieurs localités[273]. Ce fut pis encore après l’affaire de 1348 où les Kaoub infligent auprès de Kairouan une terrible défaite au Sultan Mérinide Abou El Hassen. Dès lors, les Soleimites « s’emparèrent de toutes les campagnes de l’empire et mirent le gouvernement hafside dans la nécessité de leur concéder en icta[274] des villes, des impôts et des propriétés de l’Etat, de sorte que tout le pays en fut bouleversé »[275]. Au XIVe siècle, le Haut-Tell offre donc une population de Haouara et autres berbères, arabisés et dominés politiquement par divers groupes plus ou moins errants de la tribu de Soleim, c’est-à-dire en somme un ensemble de tribus berbères sujettes et de tribus arabes suzeraines, système que nous trouvâmes encore en 1881 dans l’Extrême-Sud tunisien.
Les tribus Soleimites sont partagées au XIVe et au XVe siècle entre deux sofs, celui de la famille Abou El Lil et celui de la famille Mehelhel, toutes deux du sang des Kaoub, la plus fière des tribus soléimites. Au XVIe siècle, les marabouts Chabbia, issus des Ouled-Mehelhel, assemblent un instant toutes les populations de l’intérieur sous une seule souveraineté. A ce moment, il y a longtemps qu’il n’est plus question des anciennes tribus berbères. Déjà, à propos des événements des XIVe et XVe siècles, Zerkechi ne nomme guère à cet égard que les Haouara[276] dont le groupe occidental est en train de devenir les Hanencha. Il cite, au contraire, à chaque instant, les tribus arabes. Visiblement, la distinction entre berbère et arabe est en train de s’estomper. Au XVIe siècle, la fusion des deux races est accomplie. Dès lors, à la classification ethnique tendit à s’en substituer une autre basée sur l’état social. En Tunisie, on n’opposa plus Berbère et Arabe, mais on mit en face l’un de l’autre les deux termes de Njoua et de Chaouïa.
Les Njoua (pluriel de Nèja, tribu) sont les grandes peuplades nomades qui par suite de leur organisation en zmalas représentent des forces offensives qui régentent le pays (Drid, Ouled-Yagoub, Ouled-Yahia, etc.). Les Chaouïa, c’est-à-dire les bergers (de cha, petit bétail), sont constitués par les quasi sédentaires des montagnes (Ouled-Ayar, Chaquetma, etc.), par les petites gens au service des Njoua, par tous les groupements ne montant pas de chevaux de guerre. Cette division nouvelle touche par un point à la vieille, les Njoua étant exclusivement formées ou bien d’Arabes ou bien de Berbères arabisés et les Chaouïa ne comprenant guère que des Berbères dont certains se servent de la langue de leurs pères. Chaoui, qui veut dire étymologiquement « pasteur », correspond donc en somme à « berbère ». Comme l’a très bien vu Carette, les Zenata et les Haouara du Moyen-Age se sont mués en Chaouïa[277]. Ce vocable ne s’est pas conservé dans le Haut-Tell de Tunisie comme dans l’Aurès ou sur la côte Atlantique. Cependant, une fraction des Ouled- Msahel des Majeur s’appelle de ce nom sous lequel on désigne aussi l’idiome berbère, bien qu’il ne résonne plus dans le Haut-Tell sur les lèvres de personne. Quant au titre même de berbère, il ne se retrouve que dans une sous-fraction des Mouedzenine (Kessera) dite El-Brabra et dans le Berbérou. En Algérie, non loin de la frontière, se montrent des Beni-Barbar.
Quant au nom du peuple conquérant, il finit par recevoir une signification particulière. Tous les campagnards, de race arabe ou berbère, Njoua ou Chaouïa, furent englobés sous le nom d’Arabes. Chez Ibn Khaldoun, ce vocable dénonce une race spéciale, celle des Hilaliens et Soléimites par opposition aux Berbères. Les indigènes actuels n’ignorent pas cette notion d’autant plus qu’il y a de par le bled quelques fractions qui portent encore le titre d’El-Arab. Mais dans la conversation courante, il n’y a là qu’un synonyme de « bédouin ». Cette acception est déjà établie au XVIe siècle[278]. Dès ce moment, aux yeux des citadins, la population des campagnes se présentait comme un bloc ayant le même parler, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, le même caractère, les mêmes moyens d’existence. La distinction classique[279] entre arabe et berbère est donc sans aucun intérêt dans le Haut-Tell de Tunisie.
Seuls des indices ethnographiques ou des noms de tribus permettent parfois de reconstituer des origines. C’est ainsi qu’on rencontre en plus d’un canton montagneux et notamment à la Kessera, à Mansoura, chez les Majeur, etc., des gens à cheveux blonds et yeux bleus qui ne sont certainement pas de sang arabe. Le sociologue et l’historien peuvent également observer que les tribus à noms arabes ont plus de goût pour le nomadisme et plus de tendance à appuyer le gouvernement, tandis que les tribus à noms berbères sont à la fois plus sédentaires et plus indisciplinées.