III
LA TRANSITION DU TELL A LA STEPPE
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1o =La Steppe tunisienne=
Nous avons admis avec les meilleurs auteurs qu’il y a steppe là où il ne tombe en gros que 200 à 400mm d’eau. Comme nous le verrons, ce principe n’a pas une rigueur absolue et le terme le plus élevé est souvent plutôt 350mm que 400. Néanmoins, Kairouan et Fériana se rangent naturellement dans la Steppe alors que Mactar et même Thala doivent être classés dans le Tell. Mais, entre la ligne Thala-Mactar et la ligne Fériana-Kairouan, s’étend un vaste territoire sur lequel nous ne possédons pas d’observations météorologiques. Il faut donc nous rendre compte autrement du passage du Tell à la Steppe.
Steppe mongole, steppe russe, prairie des Etats-Unis du Nord, puszta magyare, steppe de Berbérie, ont chacune leur physionomie particulière, mais toutes présentent les mêmes caractères essentiels. Ce sont des pays à températures extrêmes et à faible pluviosité, où la période d’évolution des plantes annuelles est courte et où les végétaux, pour se défendre contre la sécheresse et l’évaporation, se constituent des réserves aqueuses ou bien s’arment d’enduits, de poils et de piquants. Presque dépourvu d’arbres, le sol n’est guère recouvert que de graminées, de plantes bulbeuses ou grasses et de buissons épineux. La pénurie d’eau et de matières organiques ne favorise pas la constitution de terre végétale ou d’humus. Peu propices aux céréales, se prêtant au contraire à l’élevage, ces territoires sont habités de préférence par une population de pasteurs clairsemée et instable. Les sources sont remplacées par les puits. Les rivières n’arrivent pas toutes jusqu’à la mer. L’inachèvement du réseau hydrographique a pour conséquence la création de mares ou de lacs temporaires dans les cuvettes à substratum imperméable. L’eau de ces étangs et la terre de cantons entiers sont parfois salées à cause de la non-évacuation des particules haloïdes.
La Steppe tunisienne, beaucoup plus vaste que le Tell, puisqu’elle comprend, jusqu’aux Chotts seulement, 44.500 kilomètres carrés, ne dément pas les traits de ce tableau. Comme il y pleut moins que dans le Tell, il y faut une surface plus considérable pour nourrir un nombre égal de plantes, d’animaux ou d’êtres humains, et la grande propriété découle de cet état de choses qui influe aussi sur l’étendue des circonscriptions administratives, beaucoup plus amples dans la Steppe que dans le Tell. Les habitants, obligés de se déplacer et d’aller jusque dans le Tell avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages, vivent sous la tente et sont pour la plupart nomades. Ils paissent surtout des ovins (350.000 moutons) contre 15.000 chevaux et 27.000 bovins seulement et ils se servent de chameaux (55.000 têtes) pour leurs transports. Là où les précipitations sont très faibles, l’appropriation du sol a paru inutile : les terres sont collectives.
La Steppe touche à l’Est à la mer, mais de ce côté elle est interrompue par des groupes plus ou moins considérables d’oliviers, de jardins et de maisons qui s’échelonnent des alentours de Sousse jusqu’à la banlieue de Sfax. C’est le Sahel. De même, vers le Tell et vers l’Algérie, l’existence de reliefs montagneux introduit des conditions spéciales. Dans cette Steppe comme dans le Tell, on constate, du Nord au Sud, une aggravation des conditions de la vie. C’est ainsi qu’une large zone au septentrion des Chotts mérite la qualification de Steppe désertique. Mais, dans la Steppe, plus encore que dans le Tell, il ne faut pas, en Tunisie, oublier d’envisager la transition d’Est en Ouest.
D’une façon générale, il y a lieu de distinguer deux régions successives. Vers la mer orientale on a un territoire qui ne s’élève guère au-dessus de 250m et dont la bande sahélienne, riche et peuplée, contraste avec de vastes étendues dénudées et vides (guère plus de 5 habitants au kilomètre carré), creusées çà et là de dépressions remplies d’eau saumâtre, et presque privées de maisons, sauf l’exception de Kairouan due à des causes historiques. A cette steppe basse, composée presque exclusivement de quaternaire, s’oppose à l’occident un pays dont l’altitude approche de celle du Tell et où l’on retrouve, comme dans ce dernier, des chaînons montagneux parallèles et discontinus, avec entre eux des plaines allongées. Les hauteurs des chaînes de Zeugitane et de Byzacène sont presque égalées par certains sommets de la chaîne de Fériana (Mrhila 1.374m, Serraguia du Nord 1.290m, Nouba 1.269m)[58], tandis que dans la chaîne de Gafsa, il en est qui atteignent encore 1.000m[58]. Cela explique comment cette partie de la Steppe a pu être parfois confondue avec le Haut-Tell sous le nom regrettable de Hauts- Plateaux.
La différence de relief entre la Steppe supérieure et la Steppe basse entraîne d’autres contrastes. Les précipitations sont plus intenses dans la première : Fériana et Gamouda reçoivent plus d’eau que Sfax, la région des Kaoub est moins déshéritée que celle des Ouled Idir et que la plaine de Kairouan. Dans tout le Nord de la Haute-Steppe, il y a des sources et certains oueds ont des tronçons pérennes. Çà et là on rencontre des essences forestières en masses appréciables (Djebel- Selloum, Mrhila) et des villages comme Pichon, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla ou Fériana. Englobée dans la zone du diss (voir carte hors texte), la vallée du Marouf rappelle de très près le Haut-Tell et pourrait même y être classée au simple point de vue agricole. Dans le Nord de cette Steppe montagneuse, on a de nombreuses parcelles de tell. La tella la plus à l’Est se cache dans l’Oued-el-Caïd, sur le flanc Ouest du Djebel- Sidi-el-Abed-el-Fadhlouni, la plus méridionale est à l’Est de Pichon, au bas de l’Ousselet, exception faite de la petite tella du haut du Djebel- Mrhila. La transition du Tell à la Steppe à travers la région montagneuse de l’Ouest tunisien est donc graduelle. De même, le passage de l’une à l’autre zone est presque insensible le long de la bordure sahélienne, depuis la plaine de Grombalia aux environs de Sousse. Il n’y a de changement un peu rapide que là où le Tell confine à la Steppe basse, au pied oriental du massif du Djouggar.
Dans les parages où s’opère le contact du Tell et de la Steppe, les modifications progressives ne se prononcent pas partout sous le même aspect. Suivant les endroits ce sera le relief, le vent dominant, l’hydrographie, la végétation ou la faune ou bien la façon de vivre des indigènes ou encore la combinaison variable de plusieurs phénomènes qui fournira l’élément directeur.
2o =Les éléments de la transition=
La question est avant tout d’ordre climatique. Néanmoins, on peut remarquer que tout le long du Tell se colle une bande gréseuse d’âge variable (éocène supérieur, oligocène, miocène) dont les débris ne contribuent pas peu, sous un ciel déjà sec, à la constitution des étendues sableuses qu’on foule presque aussitôt en entrant dans la Steppe. De même, il ne faut pas négliger les indications qui résultent des formes du terrain. Juste au Sud du massif de Mactar, vers le Djebel- Mrhila et Hajeb-el-Aïoun, avec les Chebkas-bou-Rouine, Ouled Khelfa et El-Hamra[59], apparaît un terme de toponymie qui ne sonne pas du tout dans la Friguia propre. Un autre vocable de la morphologie steppique, celui de garat (au pluriel gour), qui est appliqué aux témoins d’érosion à plate-forme tabulaire, n’est pas non plus usité en Friguia, mais à l’Ouest et au Sud de celle-ci il s’avance chez les Fréchich du Nord (Garet-er-Rgoud) et dans la région du moyen Mellègue (Garat-Souda et Garat-ed-Diab, non loin du Djebel-Harraba).
Si maintenant nous considérons le relief dans son ensemble, un coup d’œil sur une carte nous suffit pour voir que dans la Steppe tunisienne les plaines sont beaucoup plus développées que dans le Tell. Etant en minorité dans celui-ci, les plaines y sont encastrées dans la masse montagneuse. Dans la Steppe, le contraire se vérifie : ce sont les formations alluviales qui entourent les chaînons et les isolent les uns des autres. Cette nouvelle allure orographique qui au Nord-Est se dessine dans cette antichambre de la Steppe qu’est la région de Tunis, demeure incertaine tout le long de la chaîne de Zeugitane pour s’affirmer à partir de la chaîne de Byzacène ; sur le flanc septentrional de celle-ci, la plaine de Foussana est encore une plaine close, alors que le flanc méridional, depuis Bir-Oum-Ali jusqu’à Sbiba, est accompagné par un immense couloir quaternaire de 100 kilomètres, ouvert à l’orient sur la Steppe basse et le Sahel.
Malgré cela, la chaîne de Byzacène n’est pas une ligne de démarcation entre tribus du Tell et tribus de la Steppe : Fréchich et Majeur sont à cheval sur elle. En revanche, la chaîne de Zeugitane jusqu’au Djouggar est bien une limite ethnique. Elle sépare les Ouled Sendassen et les Kaoub (Zlass) des Ouled Ayar et des Ouled Aoun qui sont des populations telliennes. Les gens de la Kessera et des Ouled Yahia ont leurs principales relations non pas avec Kairouan, mais avec Tunis. Les villages des versants opposés du Djebel-Serdj s’ignorent. Le Djebel- Djouggar est le dernier fragment de cette barrière véritable qui correspond à la lisière steppique de la Friguia. Au Nord du Djouggar, la chaîne moins haute et, en outre, percée de cols et de couloirs spacieux, cesse d’être, au point de vue des populations, une limite géographique appréciable. La majorité des campagnards du Tell Inférieur est d’origine steppique ou même tripolitaine et les cols et couloirs par où les gens du Sud pénètrent dans le Tell Inférieur sont aussi des voies d’accès pour les vents orientaux et méridionaux. L’action respective de ceux-ci et des vents telliens mérite d’ailleurs d’être examinée tout le long de la dorsale tunisienne.
Les pluies qui mouillent le Tell viennent en majorité de la Méditerranée Occidentale, celles qui fondent sur la Steppe ont leur principale origine dans la Méditerranée Orientale. Néanmoins, le vent de Nord- Ouest, qui est de beaucoup le plus chargé d’humidité, n’est pas sans amener à la Steppe un contingent indispensable : chaque année, il jette un certain nombre de millimètres d’eau jusque sur la Steppe basse et le Sahel, et, là où n’arrivent pas ses précipitations, comme dans la région de Gafsa, le pays est une Steppe désertique. De même, les vents d’Est apportent au Tell Méridional une contribution liquide qui n’est nullement négligeable. Malheureusement, tous les vents qui vont de la Steppe vers le Tell n’ont pas un caractère bienfaisant : les vents du Sud et du Sud-Ouest se distinguent par leur pouvoir desséchant. Les vents de la Steppe jouent donc dans le Tell un double rôle : maritimes, ils comblent en quelques points les insuffisances des pluies venues du Nord-Ouest, continentaux, ils brûlent souvent les céréales. La nécessité de l’appoint des premiers pour la réussite des cultures en certains cantons est un signe de l’affaiblissement des facultés pluviales du vent de Nord-Ouest et la preuve qu’on est déjà dans une zone de transition entre le Tell et la Steppe.
Le seul vent qui batte de plein fouet le Tell et la Steppe à la fois est celui de Nord-Est (chergui) appelé aussi bahri (marin). Ce vent est comme attiré par l’ouverture béante du golfe de Tunis que continuent vers l’intérieur les vallées de la basse Medjerda et de l’Oued-Miliane et l’orientation des plissements principaux. Il rend de grands services dans le Tell Inférieur, et son influence heureuse se fait encore sentir au midi de Téboursouk et du Kef. Dans toute la Steppe, son importance est considérable.
Les autres vents passent tous sur le Tell avant d’atteindre la Steppe et inversement, et leurs effets louables ou funestes se continuent d’une zone dans l’autre en perdant cependant de leur intensité. Le sirocco (chehili) est plus fort et plus fréquent dans la Steppe que dans le Tell. Le vent de Nord-Ouest, vent pluvieux par excellence du Tell, cesse d’être dans la Steppe le dispensateur principal tout en étant encore, dans un certain rayon, un fournisseur appréciable. A Kairouan et à Sousse, la pluie tombe davantage par vent d’Est que par vent de Nord- Ouest, mais le concours de celui-ci est obligé pour la réunion d’une dose de précipitations annuelles suffisante. Poursuivant leur carrière, les vents d’Est jettent sur le Tell Méridional des pluies plus ou moins nombreuses selon les endroits.
Dans le Tell Inférieur, les bonnes années agricoles coïncident ou bien avec des pluies de Nord-Ouest très abondantes ou bien avec des pluies denses de l’Est et de Nord-Est. L’action de ces deux vents est particulièrement sensible sur la lisière de la Steppe, par exemple dans la plaine de Grombalia et dans le couloir de Smindja-Zaghouan-Oued- Ramel-Bou-Ficha. Tandis que les nuages de Nord-Ouest se résolvent en ondées sur Smindja et le Djebel-Zaghouan, les vents orientaux arrosent de préférence la vallée de l’Oued-Ramel pour aller finir sur le Djebel- Oust. Quand le vent de Nord-Ouest est nettement prépondérant, la quantité d’eau reçue diminue de Smindja à Bou-Ficha, quand l’année est riche en vents d’Est et de Sud-Est, c’est le contraire qui se produit. Un phénomène analogue s’observe dans le large couloir Fahs-Bou-Arada-El- Aroussa. Sauf peut-être dans la plaine terminale de la Medjerda, le Tell Inférieur est un champ de bataille où les vents de Nord-Ouest et d’Est- Sud-Est se disputent la prééminence. Le Sud-Est (guebli), habituellement humide sur la presqu’île du Cap-Bon, souffle souvent en sirocco sur le reste du Tell Inférieur. L’intrusion des vents d’Est et de Sud-Est est un des phénomènes qui contribuent le plus au caractère spécial du climat et de la végétation de cette partie du Tell, et c’est par leur action que cette région est quelque chose d’intermédiaire entre le Tell et la Steppe. Cette alternance des courants de Nord-Ouest et d’Est-Sud-Est existe également dans le Haut-Tell, comme nous le verrons plus en détail en traitant du climat. Toutefois, le Nord-Ouest prédomine en Friguia, alors que dans le Sud du massif de Mactar et le long de la chaîne de Byzacène, les principales pluies sont dues au guebli (Sud- Est).
Inversement, il arrive parfois qu’au lieu de superposer leurs effets aux environs de l’axe médian de la Tunisie, le Nord-Ouest et les vents d’Est ne sont pas assez humides pour y mêler leurs pluies. En 1907-1908, d’octobre à mars, le Nord-Ouest ne jeta pour ainsi dire pas de précipitations au midi du Kef, de Téboursouk et de Smindja, tandis que les vents d’Est se bornaient à arroser la Steppe des Zlass. Tout le Centre et le Sud du Haut-Tell y compris les plaines de la Friguia et beaucoup de sraouate (notamment le Roba-Ouled-Yahia) souffrirent d’une sécheresse plus grande que la Steppe limitrophe.
Il convient de noter à cet égard que le vent de Nord-Ouest, se dirigeant vers des pays de plus en plus chauds, voit sur son chemin les conditions de condensation devenir de moins en moins favorables. S’est-il élancé de la Méditerranée Occidentale avec d’énormes provisions de liquide, a-t-il rencontré au-dessus du Haut-Tell ou de la Steppe des couches d’air froides, des précipitations copieuses ont lieu sur ces contrées. Mais si ses facultés pluviales sont moindres, si l’état thermique de l’atmosphère n’est pas propice, on assiste à un phénomène, fréquent à Mactar et chez les Fréchich. Durant plusieurs jours, des nuées défilent vers le Sud en groupes serrés que pousse un vent glacé de Nord-Ouest et pourtant aucune chute d’eau ne se produit. « C’est le djebeli (le montagnard), disent les indigènes du pays, il n’y a rien à en espérer. »
Courants de Nord-Ouest et djebeli ne sont, au point de vue de la direction, qu’un seul et même vent. En passant sur le Tell, le noroi des navigateurs se transforme en vent de montagne. Tantôt le caractère marin l’emporte et le Nord-Ouest est alors le grand pourvoyeur d’eau ; tantôt ce vent est plus proprement djebeli et l’on a affaire a un vent frais, mais sec, frère d’autres vents analogues[60] de régions montagneuses. Epuisant graduellement dans sa marche vers le Sud-Est ses réserves aqueuses, le Nord-Ouest est de plus en plus djebeli à mesure qu’il avance vers ou sur la Steppe. Après avoir jeté pendant plusieurs heures de bonnes pluies sur une contrée, parfois il se change progressivement en une bise desséchante qui annule l’effet de l’ondée. Si le djebeli enlève aux sraouate leur excès d’humidité, il est redoutable pour les plaines où la dose reçue a été faible et surtout pour les plaines argileuses où cette eau n’a pas eu le temps de s’enfoncer profondément. C’est au djebeli que la plaine de Bermajna doit en partie son caractère quasi steppique.
En ce qui concerne le chiffre global des précipitations des deux côtés de la dorsale tunisienne, l’on ne peut en avoir une idée qu’en examinant l’allure de phénomènes placés sous sa dépendance directe, tels que l’hydrologie ou la végétation.
En passant dans la Steppe, les rivières du Tell voient bientôt leur liquide se perdre dans les sables du lit en même temps que celui-ci s’élargit démesurément. Lorsque cette transformation est achevée, le fleuve n’existe plus au point de vue du ruissellement superficiel, mais il renferme encore à une faible profondeur de l’eau qu’on ramène à la lumière par des oglets, des hassis ou des tsmeds. Au pied du plateau de Bou-Chebka, à l’entrée de la Steppe, la tête de l’Oued- Fériana présente un Bir-bou-Haya, mais un peu en aval, au bas du Djebel- Khechem-el-Kelb, on n’y trouve plus qu’un Oglet-bou-Haya, témoin d’une moindre capacité hydrique. Non loin de là, un ravin affluent porte un Hassi-el-Araar. Entre Sbiba et le Djebel-Mrhila, à faible distance d’un Oglet-Gouna, existe un tsmed[61]. Mais en même temps, la Steppe est la patrie de l’irrigation : le nom de bled Segui (pays irrigué) désigne deux plaines au Nord des Chotts et, à l’orée du Tell, une des petites plaines situées sous les contreforts méridionaux du Djebel-bel-Habbès (massif de Mactar) est aussi un bled Segui.
En matière de flore et de faune, Tell et Steppe ont un fond commun : romarin, sparte, alfa, genévriers, cactus, jujubier, tourterelle, perdrix rouge, poule de Carthage, lièvre, sanglier, hyène, chacal, etc. Les terrains salés et les sables montrent leurs espèces particulières aussi bien dans le Tell que dans la Steppe. Les oueds ont leur même décor végétal essentiel (cresson, laurier rose, tamarix), leur même population de barbeaux et de tortues. Mais, à mesure qu’on s’éloigne du Tell, il est des espèces qui se modifient ou viennent à manquer, tandis que d’autres se révèlent pour la première fois. Quant aux espèces communes, ce qui change du Tell à la Steppe, c’est le nombre des individus qu’elles mettent en ligne et le rôle qu’elles remplissent dans le paysage ou dans la vie économique.
Sans faire défaut absolument, certaines espèces du Tell sont représentées dans la Steppe par des variétés mieux adaptées. D’autres changent leur habitat. Lorsqu’on s’enfonce dans le Sud, on voit les végétaux ligneux tendre dans les plaines à se concentrer au bord des oueds. Le nom d’Oued-el-Hathob (rivière au bois) est tout à fait expressif à cet égard et il n’est pas indifférent de constater son emploi au pied méridional du massif de Mactar où il s’applique à l’oued né de la jonction des oueds Sbiba et Rohia comme un peu plus au Sud- Ouest il désigne le cours d’eau qui traverse la plaine de Foussana. Dans le Tell, la vipère à cornes hante surtout les roches calcaires, dans la Steppe elle se tient de préférence dans le sable. Au contraire, des espèces caractéristiques de régions assez humides et qui comptent encore quelques individus dans le Haut-Tell sont complètement absentes de la Steppe. En 1884, Lataste venant de Fériana rencontre pour la première fois à Aïn-bou-Driès le Lacerta muralis et le Lacerta ocellata pater, signe évident qu’il avait quitté la faune saharienne[62]. De même, la violette sauvage ne s’éloigne pas vers le Sud au delà du Bargou où j’en ai admiré quelques exemplaires. Le chêne-zen, si fréquent dans le Tell Septentrional, ne dépasse pas au midi le massif Ouargha. Enfin, le chêne-liège (fernane), dont quelques pieds sont visibles à l’Est du Zaghouan, entre Hammam-Zeriba et Battaria, a ses stations les plus méridionales à la Hamadat de la Kessera et au versant Nord-Ouest du Djebel-Serdj (voir carte hors texte) où cet arbre, sorte de symbole de la région la plus arrosée de la Régence, pousse sur les grès aptiens, de même qu’à l’autre extrémité de l’Algérie-Tunisie, également au contact du Tell et de la Steppe, il se montre sur les grès néocomiens autour de Ghar-Rouban et au Nord-Ouest de Sebdou[63].
Réciproquement, des espèces nettement steppiques ne se hasardent pas dans le Tell. L’acacia gommifère (thalah) est cantonné au midi de Kairouan. Le mouflon (arou), animal propre aux montagnes de la Steppe, ne se risque pas au Nord de la chaîne de Byzacène où il a quelques couples au Djebel-Chambi et au Djebel-Semama. La gazelle ordinaire (rhzal) ne commence au Sud qu’à Djilma et à Sbeitla. Le cobra d’Afrique ou naja (bou ftira dans le Sahel, bou morrhorf dans la Steppe de l’Ouest) rencontré à Djebibina, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla, Fériana, ne hante dans le Tell que la plaine de Foussana. Le flamand rose, dont j’ai vu des bandes sur les garaats d’Agraïne (pied Sud-Est du Djebel-Serdj) et de Bir-Oum-Ali (pied Sud du Djebel-bou-Gafer), juste à la limite du Haut-Tell, n’a jamais, que je sache, paru sur celui-ci. L’ourane est exclusivement steppique. Un autre animal particulier à la Steppe, l’autruche, aujourd’hui absent de Tunisie, est évoqué par la toponymie : Garet-en-Naam (à l’Ouest du Djebel-Khechem-el-Kelb), Djebel- en-Naam (à l’Est de Fériana), Garaat-en-Naam (à l’Est du Djebel- Kharrouba, au Sud de Sbeitla). L’autruche aurait vécu jadis aussi dans le midi du Haut-Tell si nous en croyons Bruce, qui dit en avoir aperçu entre Haïdra et Tébessa[64].
Quant aux espèces communes, la flore arénicole et la flore halophile sont évidemment plus fréquentes et plus abondantes dans la Steppe. En ce qui concerne les forêts, le Haut-Tell coïncide avec la zone du plus grand développement du pin d’Alep. Ce résineux a bien quelques peuplements sur les chaînes de l’Ousselet et de Fériana, mais ses boisements importants s’arrêtent au Djebel-Djouggar, au Serdj, au massif de Mactar et au plateau de Bou-Chebka, de même qu’au Nord-Est ils ne dépassent guère le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs (voir carte hors texte). Vers le Cap-Bon, le pin d’Alep cède la place au thuya, vers Kairouan ou Gafsa, il s’efface devant le genévrier de Phénicie. Comme le pin d’Alep est en quelque sorte l’emblême du Haut-Tell, l’alfa et le cactus s’identifient avec la Steppe. Mais chacune de ces deux plantes domine sur une partie bien définie. L’alfa prospère sur les étendues pierreuses et gréseuses sèches, tandis qu’il évite les plaines où l’eau peut séjourner. Par contre, le cactus qui aime le sable redoute moins l’humidité temporaire que les froids de l’hiver. C’est pourquoi l’alfa se plaît principalement au Sud-Ouest des djebels Touila et Sidi-bou- Gobrine et le cactus dans les plaines des Zlass.
Sans être inconnu dans le Nord de la Tunisie, c’est dans le Haut-Tell seulement que l’alfa commence à s’affirmer. Dans les forêts de la Friguia il est subordonne au pin d’Alep à l’abri duquel il pousse et aussi au diss qui est la vraie graminée tellienne. Dans la région des dômes du moyen Mellègue, il constitue déjà des peuplements autonomes de petite étendue. Entre Thala et la chaîne de Byzacène, son rôle grandit. L’alfa occupe là à lui seul soit de vastes clairières au sein de la forêt, comme la Bahiret-Haza, soit une bonne portion d’un territoire, comme le bled Zelfane. Ces peuplements semblent, à vrai dire, des vestiges d’une extension ancienne de la forêt et ils sont séparés les uns des autres par des régions de culture ou par la forêt de pins et ce n’est qu’au delà du Chambi et du Tiouacha qu’ils règnent d’une manière absolue. Tout le Sud et le Sud-Est du Contrôle de Thala n’est qu’une immense Steppe à alfa particulièrement dense dans les régions de Fériana, de Sbeitla et de Djilma. L’alfa y est une réserve précieuse dont la vente aux époques de disette procure aux indigènes le grain nécessaire.
Le triomphe de l’alfa a pour corollaire la retraite du diss, graminée essentiellement tellienne, qui ne franchit guère au midi Sbiba, le Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Sif-Khaled. De même, du côté du Sahel, c’est à Bir-bou-Regba que le voyageur venu de Sousse aperçoit les premières touffes de diss. Mais, entre Bir-bou-Regba et Sbiba, le diss d’abord cantonné sur le massif de Mactar, s’épanche plus au Nord au delà du Djebel-Serdj sur les montagnes qui vont de l’Ousselet au Djouggar (voir carte hors texte).
Quant au cactus, ce n’est pas un végétal spontané et l’homme en le propageant a visé son utilité. Or, celle-ci varie du Nord au Sud de la Régence. Dans le Tell où les céréales et les herbages ne manquent pas, le cactus est surtout employé comme clôture, tandis que dans la Steppe ses fruits et ses raquettes entrent pour une part notable dans l’alimentation des indigènes et de leurs bestiaux. Dans le Haut-Tell, les champs de cactus sont rares. On les rencontre soit sur le pourtour (270 hectares au bled Rmil, vers la plaine d’El-Aroussa), soit dans la zone non friguienne. Sur le flanc oriental du Djebel-Berberou, le cactus pullule pour former bientôt, dans la Steppe, à El-Ala, une plantation immense. Au Zelfane, à Foussana, le cactus s’offre aussi en masses appréciables (voir carte no 12).
Quant aux céréales, ce que nous en avons dit à propos des principales régions de la Tunisie montre assez qu’on ne saurait guère en attendre naturellement un rendement régulier qu’en Friguia, ou encore dans le Sahel de Bizerte ou la Dakhlat des Maouine, c’est-à-dire là où l’on est annuellement assuré de 400mm d’eau. Dans le reste du Tell, l’aléa qu’offre ce mode d’exploitation du sol se dégage déjà. Aussi, le passage du Tell à la Steppe est-il graduel à cet égard, tant du côté de la chaîne de Byzacène que vers le Tell Inférieur, et la partie non friguienne du Tell contraste-t-elle à ce point de vue avec la Friguia comme avec la Steppe. Dans celle-ci, en dehors des régions d’irrigation, on ne sait pas ce que c’est qu’un rendement moyen. A plusieurs années médiocres ou mauvaises succède de tout à coup une année extraordinairement favorable. Avec ce système, les cultivateurs qui n’ont pas le capital nécessaire pour, au besoin, vivre deux ou trois ans sans récolte rémunératrice — et c’est le cas des indigènes — mènent une existence famélique ou doivent compter sur leurs troupeaux. Ce régime est celui de quelques coins du Tell Inférieur et aussi de presque tout le midi du Haut-Tell.
3o =Nature de la limite entre Tell et Steppe=
Parmi les éléments que nous venons de mettre en jeu, il en est de variables comme la direction du vent dominant, la quantité de pluie annuelle, la réussite des céréales. Mais la part de constance qu’ils renferment se révèle au moyen d’autres phénomènes. La limite Sud du diss et des grandes forêts de pin d’Alep, ou les limites Nord atteintes par les peuplements d’alfa autonomes et par le cactus ne se superposent pas les unes aux autres. Elles s’enchevêtrent, se coupent, se dépassent vers le Nord ou vers le Sud. Mais il y a une zone où elles se croisent ou se rapprochent et lorsqu’on examine cette zone, on s’aperçoit immédiatement que les chaînes de Byzacène et de Zeugitane jusqu’au Zaghouan sont bien une sorte de composante de toutes les forces en jeu. La rencontre du Tell et de la Steppe s’opère au sein d’une bande plus ou moins large de terrain dont les chaînes précitées sont l’axe.
Cette bande a plus ou moins d’extension selon l’allure de ses éléments variables, car les courbes climatiques et agricoles n’occupent pas exactement la même position chaque année. Suivant l’abondance des pluies ou leur pénurie, elle se déplace vers le Sud ou vers le Nord. En 1888, année de disette, elle a presque touché le Tell Septentrional ; en 1903, année de bonne récolte, elle s’est aventurée jusque vers les Chotts. Elle est donc sujette à des changements perpétuels dans le temps et dans l’espace. Une période pluvieuse ou sèche de quatre ou cinq ans peut la fixer momentanément davantage au septentrion ou plus au midi ; cependant, on ne se trompera pas de beaucoup en retenant qu’elle se balance autour de l’arête axiale dont nous avons parlé. Mais l’amplitude de l’oscillation est bien plus forte aux deux extrémités (chaîne de Byzacène et chaîne de Zeugitane Septentrionale) qu’au centre où la Friguia offre plus de résistance aux empiètements de la Steppe.
Ces avancées et ces reculs ne se produisent pas tout d’une pièce. A-t-on affaire à une année sèche, la Steppe envahit la plaine de Grombalia, les environs de Tunis, la région des Riah et s’installe dans le Haut-Tell dont la partie non friguienne subit encore assez souvent ses atteintes. Pourtant, à moins que l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, les sraouate lui échappent. Le contact du Tell et de la Steppe a lieu alors sous forme d’intercalations. D’ailleurs, la Steppe peut très bien n’attaquer que le Tell Inférieur et respecter le Haut-Tell ou réciproquement. Il arrive aussi qu’elle n’affecte que deux ou trois plaines comme, par exemple, Foussana, Bermajna ou Tajmout qui se conduisent quatre années sur cinq comme un fragment de Steppe. Inversement, quand l’année est humide, la Steppe se retire et c’est le Tell qui déborde sur elle et spécialement sur les parties montagneuses. Des îlots de Tell surgissent ainsi en pleine Steppe, plus ou moins larges ou plus ou moins fréquents. Tell et Steppe ne se heurtent donc pas de front, mais se mêlent et se pénètrent alternativement selon le balancement des années sèches ou pluvieuses. Ces considérations expliquent assez pourquoi les indigènes hésitent sur les limites du Sahara et de la Friguia.
La zone de transition du Tell à la Steppe se poursuit dans la colonie voisine, mais nous ne saurions l’y déterminer d’une manière aussi précise. Car nos investigations n’ont pas porté bien au delà de la frontière sous cette latitude et dans les rares travaux consacrés à la fraction de la province de Constantine qui va de la chaîne de Byzacène à l’Aurès, cette question des limites du Tell et de la Steppe n’a pas été envisagée. D’une façon générale, le Djebel-bou-Djellel paraît jouer, en Algérie, à cet égard le même rôle que la chaîne de Byzacène dont il est le prolongement. Plus à l’Ouest, bornons-nous à signaler que la Steppe tuniso-constantinoise ne fait pas corps avec la Steppe algéro-oranaise avec laquelle elle présente, en outre, de grosses différences orogéniques. La Steppe algéro-oranaise possède, en effet, en majeure partie une architecture tabulaire[65] qu’elle pousse même au sein du Haut-Tell[66], tandis qu’en Tunisie, Tell et Steppe ont la même allure plissée. Il faut donc abandonner la conception d’après laquelle il y aurait d’une extrémité à l’autre de la Berbérie une bande tellienne et une bande steppique se succédant régulièrement avec une constitution et une largeur sensiblement égales partout du Nord au Sud.
Le Tell de l’Algérie orientale et le Tell de Tunisie sont, au contraire, en liaison intime. On peut, en effet, distinguer dans le Tell constantinois trois grandes zones. L’une au Nord, avec Bordj-bou- Aréridj, Sétif, les environs de Constantine, Souk-Ahras, et tout ce qui s’étend jusqu’à la mer est une région de tell et de sraouate qui prolonge la Friguia. Puis vient une seconde région qui possède pas mal de chotts et de sebkhas. C’est ce que l’on appelle parfois le plateau de Numidie. L’alfa y règne sur les pentes Sud des reliefs et dans les terrains forestiers. Il y tombe à peu près la même quantité de pluie que dans les alentours d’Oran[67] ou dans le Tell Inférieur de Tunisie, mais la température y est beaucoup plus basse. Cette zone est au point de vue climatique l’épanouissement naturel de la région du moyen Mellègue et, comme celle-ci, elle est assez souvent envahie par la Steppe. Enfin, tout au midi, l’Aurès correspond en beaucoup plus grand au massif montagneux qui va de Thala à la chaîne de Byzacène y comprise.
Et maintenant une demande monte aux lèvres. De cette lutte du Tell et de la Steppe, résulte-t-il une sorte d’équilibre instable ou bien les vicissitudes du combat cachent-elles l’avancée lente de l’un des deux antagonistes ? La Tunisie s’assèche-t-elle progressivement comme cela se vérifie en mainte région steppique d’Afrique (Kalahari, lac Rodolphe, Tchad) ? Le Tell est-il destiné à disparaître devant l’envahissement inéluctable de la Steppe ou bien peut-on espérer le voir mordre petit à petit sur celle-ci ? Question poignante, déjà agitée par un de ses côtés dans le camp des archéologues qui, se basant sur les textes anciens et sur les travaux hydrauliques romains, croient pouvoir professer généralement qu’aucun changement notable de climat n’est intervenu de l’époque ancienne à la nôtre[68]. Mais qu’observe-t-on aujourd’hui ?
On comprend sans peine qu’il n’y ait pas à tirer de déductions des éléments variables du problème. Les observations météorologiques agricoles ou hydrographiques sont incomplètes et récentes et il n’y a guère à se fier aux vagues souvenirs des habitants. La disparition de l’autruche, le recul de la gazelle, dénotent l’œuvre de l’homme et non celle du climat. De même, si depuis l’occupation les céréales ont accru leur domaine, cela tient simplement à la sécurité plus grande et à l’accroissement de la prospérité économique. Un seul phénomène semble hors de doute : la forêt est en régression vers le Nord. Dans toute la Steppe algéro-tunisienne les boisements se restreignent et deviennent plus clairsemés. C’est le cas de la forêt de gommiers du bled Thalah, des pins d’Alep voisins de Fériana[69]. Les forêts de cèdres de l’Aurès[70] et les boisements du sud-oranais[71] sont en voie de dépérissement, les vieux sujets meurent et ne sont guère remplacés. Quelle est dans ce phénomène regrettable la part du desséchement de la contrée, quelle est celle des êtres humains ? Pour le moment, il suffit de constater qu’en Tunisie, très vraisemblablement, la hache des indigènes ou des Européens et le pacage abusif ont causé plus de dommages que le manque de pluie ou le sirocco. L’homme est donc capable d’exercer une action sur l’extension de la Steppe. Jusqu’ici son intervention a été des plus funestes mais, grâce à elle, les limites du Tell et de la Steppe peuvent aussi être ramenées vers le Sud.
En Algérie, des pratiques culturales appropriées ont autorisé à livrer aux céréales des portions de la lisière steppique, par exemple au Sud de Bedeau[72] et de Saïda[73] et au Sersou. Des irrigations sont pratiquées au Hodna. Mais, en Algérie, la disposition du Tell et de la Steppe par rapport à la mer a cette conséquence que la Steppe ne reçoit guère d’oueds telliens, alors qu’elle envoie au Tell toutes les eaux qui se réunissent dans le lit du Haut-Chélif. Au contraire, non seulement la Steppe tunisienne ne verse au Tell aucune espèce de contribution hydrique, mais encore ses fleuves (Oued-Nebhane, Oued-Merguellil, Oued- Zéroud) drainent les eaux de la bordure tellienne dans un rayon qui a jusqu’à 50 kilomètres. Ces eaux, utilisées dans les plaines de Kairouan, de Kasserine et de Gamouda, permettent de toujours réussir des céréales sur quelques milliers d’hectares. Les cultures telliennes descendent ainsi dans la Steppe avec les eaux telliennes. En terre sèche, à l’Enfida, à Cherahil, des colons essaient d’appliquer aux céréales les procédés vulgarisés depuis quelque temps sous le nom de dry farming dans les régions semi-arides des Etats-Unis. Mais la zone que le Tell peut s’annexer de la sorte n’est pas illimitée. Elle ne comprend pas la Steppe désertique et d’ailleurs il y aura à exécuter un travail de défense contre la Steppe dans la partie non friguienne du Tell. En réalité, c’est moins par les céréales que par l’olivier que la Steppe sera vivifiée. Plutôt que le Tell, c’est le Sahel qui gagnera peu à peu sur elle et cela est naturel, puisque le Sahel n’est en somme lui-même qu’une Steppe modifiée. De ce côté également l’œuvre est commencée. En 1881, le Sahel n’avait au droit de Sfax qu’une largeur de 15 kilomètres. Aujourd’hui, il s’étend d’une seule pièce jusqu’à Bou-Thadi, à 75 kilomètres de la mer.
On voit par là qu’il ne faut pas concevoir la succession du Tell et de la Steppe comme quelque chose de fixe et de toujours identique, mais comme un phénomène essentiellement variable dans l’espace et dans le temps et dont l’on peut seulement, avec beaucoup de précautions, indiquer la limite moyenne que la colonisation devra s’efforcer de reculer toujours davantage au profit du Tell et du Sahel.
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[Note 3 : EL BEKRI, op. cit., p. 53.]
[Note 4 : Op. cit., I, p. 190 et 191.]
[Note 5 : Chez les Romains, Africa avait deux acceptions également. Lato sensu, c’était le synonyme de Lybie, Parvo sensu, c’était la province romaine d’Afrique.]
[Note 6 : Il dit qu’à une journée de Bône, sur la route de Kairouan, il y a une forêt de chênes-zens « dont on exporte une partie en Ifriqia », p. 133.]
[Note 7 : EDRISI place Bagaï dans le Maghreb Central sous la forme Baghaïa, p. 65, et en Ifriqia sous la forme Bagaï, p. 120.]
[Note 8 : III, p. 305.]
[Note 9 : II, p. 220.]
[Note 10 : IV, p. 231.]
[Note 11 : I, p. 55.]
[Note 12 : III, p. 382-383 ; IV, p. 142.]
[Note 13 : II, p. 438.]
[Note 14 : I, p. 73.]
[Note 15 : Sauf, bien entendu, la Tripolitaine.]
[Note 16 : Le texte de ce traité est dans ROUSSEAU : Annales Tunisiennes, p. 513-516 et dans PLANTET : Corresp. des Beys de Tunis, t. III, p 704-707.]
[Note 17 : I, p. 143.]
[Note 18 : II, p. 19.]
[Note 19 : III, p. 136.]
[Note 20 : EL KAIROUANI, op. cit., p. 397 et 398.]
[Note 21 : Op. cit., p. 23. Les traducteurs placent à tort cet Oued- Et-Tine au Sud de Sfax, près des ruines de l’antique Thena. Les oueds Et-Tine « oued de l’argile, oued de la boue, » ne sont pas rares en Tunisie. Le plus important naît dans le Béjaoua et va se jeter dans le lac Ichkeul, en passant près de Mateur. C’est à ce dernier oued que fait allusion El Kairouani, et effectivement, les pluies ne le dépassent souvent pas au Sud.]
[Note 22 : « Le Frigeah, pays situé autour de Keff et de Baijah », SHAW, op. cit., t. I, p. 176.
« ..... la partie de la Régence comprise entre le Kef et Zar’oan. Cette région, qui formait jadis l’Afrique Proconsulaire, porte encore aujourd’hui le nom de Friguia », CARETTE : Etude des routes, p. LXI.
« La vallée de la Medjerda est, avec le territoire de Badja et celui en partie de Bizerte, ce que les Arabes appellent Frikia, reminiscence de l’antique Africa », PELLISSIER : Lettre à M. Hase, passim.]
[Note 23 : Dans ce sens j’ai entendu les indigènes de la plaine de Grombalia appeler Friguia l’extrémité de la presqu’île du Cap-Bon.]
[Note 24 : SHAW, I, p. 3, avait écrit jadis ces mots : « ce que les Arabes appellent Tell, c’est-à-dire la terre labourable ».]
[Note 25 : CARETTE : Recherch. sur la géog., p. 6, estime que Tell dérive du latin « tellus ». D’autre part, BRIVES : Voyages au Maroc, 1901-1907, p. 609, indique qu’en chleuh, tellet signifie vallon. Chez nos indigènes, le vocable « tell » représente peut-être en réalité deux mots distincts, l’un d’origine arabe signifiant « colline », l’autre d’origine latine ou berbère signifiant « terre cultivable ». Entre ces deux mots la confusion était d’autant plus facile qu’un tell colline peut être en même temps composé de terrain tell.]
[Note 26 : C’est-à-dire terrain tenant le milieu entre deux sols.]
[Note 27 : Le calcaire est composé de chaux, de quartz et de feldspath.]
[Note 28 : C’est notamment l’opinion de LEMOINE : L’origine des terres noires du Maroc (La Géographie), 1908, p. 305-307, et de GENTIL : Le Maroc physique, Paris, 1912, p. 305-319, qui tous deux résument les diverses théories en présence. A cet égard, rappelons que TH. FISCHER admet l’origine éolienne des tirs, tandis que BRIVES constate qu’ils sont en rapport avec un substratum schisteux et avec des bas-fonds marécageux.]
[Note 29 : C’est ce qui ressort très bien de quelques lignes de BRIVES : Voyages au Maroc, 1901-1907, Alger, 1909. Voir aux p. 567-581 le chapitre intitulé : Sur l’origine des terres fertiles du Maroc Occidental. Celles-ci ont probablement plusieurs origines comme le tell lui-même. A la p. 202, Brives observe que la différence entre le tirs et le hamri est une question de contexture et non de couleur. Sont appelées tirs, les terres fortes, qu’elles soient noires ou rougeâtres. Sont dits hamri, les sols plus légers, d’ailleurs généralement rouges.]
[Note 30 : FÉRAUD : Notice sur les Ouled Abd-en-Nour, p. 140-141.]
[Note 31 : BRUNHES, p. 167, Note 1 de son livre sur : L’Irrigation dans la Péninsule Ibérique et dans l’Afrique du Nord a pressenti cette solution, guidé par l’article de VERRY : De Hammamet à Kélibia qui le premier a indiqué les noms donnés aux divers genres de terrains par les indigènes. Comme en Algérie-Tunisie le mot tell, en Russie le mot tchernoziom désigne la terre noire et s’applique également comme nom de pays à toute la région où domine cette terre noire. BRUNHES, ibid.]
[Note 32 : Dans l’ignorance où ils étaient de la vraie signification du mot « tell », certains auteurs l’ont pris dans des sens souvent étranges. PH. THOMAS : Essai d’une description géol. de la Tunisie, p. 80, parlant des plateaux de Fériana, les qualifie de telliens et identifie les adjectifs tellien et atlantique. BODEREAU : La Capsa ancienne — La Gafsa moderne, Paris, 1907, p. 24, appelle Gafsa une oasis tellienne ! Or, Fériana est comparable à Msila et Gafsa se trouve en pleine Steppe désertique et non dans une « marche tellienne » comme l’écrit le même auteur p. 39 et 46.]
[Note 33 : Il ne faut pas confondre ساحل « rive » avec سهل, « facile, endroit facile, plaine ».]
[Note 34 : EL BEKRI dit déjà : « Les douanes du Sahel de Kairouan, c’est-à-dire de Sousse, El-Mahdia, de Sfax et Tunis », p. 87.]
[Note 35 : Témoin ce passage d’EL BEKRI : « De Kairouan à la région des montagnes, il y a aussi une journée de marche et la même distance sépare cette ville de la forêt d’oliviers nommée le Sahel ». Op. cit., p. 61-62.]
[Note 36 : A la vérité, le mot Sahara est, comme celui de Friguia, susceptible de s’appliquer à une zone plus ou moins grande selon l’estimation particulière de telle ou telle tribu. C’est ainsi que les Ouled Sidi Abid, habitant entre Fériana et Gafsa, réservent le nom de Sahara au pays au midi de Gafsa, à celui où cessent les peuplements d’alfa et où le sable domine. Dans l’Extrême-Sud, on entend par Sahara le terrain non habité et non cultivé, c’est-à-dire le territoire entre les oasis. CORNETZ : La faune et la chasse dans le Sahara tunisien (Bull. Soc. Géog., Alger, 1898), p. 154.]
[Note 37 : SHAW, op. cit., t. I, applique ces idées à ses cartes relatives aux Régences d’Alger et de Tunis. Dans cette dernière, il recule très loin au Sud la démarcation entre le Tell et le Sahara. Sa limite est à peu près celle de la Steppe propre et de la Steppe désertique. Semblablement CARETTE : Recherches sur la géog., dans sa carte de l’Algérie méridionale (pl. II de l’ouvrage), englobe sous le nom de Sahara les soi-disant Hauts-Plateaux des provinces d’Oran et d’Alger, le bassin du Hodna, l’Atlas Saharien, Aurès exclu, les oasis. Au sud du Sahara, CARETTE distingue une troisième zone : le désert.]
[Note 38 : Cf. THÉVENET : Essai de climatologie algérienne, pl. XIX. Carte de la pluie générale avec les courbes de 200, 400, 600 et 800 millimètres.
AUG. BERNARD a été un des premiers à formuler nettement ce principe in Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie, pass. Nous verrons d’ailleurs que des endroits qui ne reçoivent que 350mm méritent, à d’autres égards, d’être rangés dans le Tell.]
[Note 39 : Op. cit. Voir la dernière partie. Donnons aussi une place à part aux pages de MARCEL DUBOIS : La Nature tunisienne, in La France en Tunisie, p. 5-16 et Introduction géographique, in La Tunisie au début du XXe siècle, p. 1-30.]
[Note 40 : HÉRODOTE, livre IV, 186, 187, 191.]
[Note 41 : IBN KHALDOUN, t. I, p. 193.]
[Note 42 : Ailleurs IBN KHALDOUN range l’Aurès dans le Tell, op. cit., t. III, p. 179.]
[Note 43 : On eut été évidemment mieux inspiré en écoutant cette suggestion de CARETTE : « Qui sait si le Sahara n’aura pas, dans quelques années, perdu son nom formidable pour s’appeler tout simplement le département des Landes algériennes ». (Rech. sur la géog., p. 244.)]
[Note 44 : Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie. Déjà BATTANDIER et TRABUT avaient écrit : « Nous ne conserverons pas la division géographique connue sous le nom de Hauts-Plateaux, parce qu’elle ne constitue pas une région naturelle ». (L’Algérie, p. 2 et 3.)]
[Note 45 : Dr E. BONNET : Géogr. Botaniq. de la Tunisie, p. 2 et 7.]
[Note 46 : La Tunisie ; Hist. et Descript., I, p. 119.]
[Note 47 : VALERY-MAYET : Voyage dans le Sud de la Tunisie, p. 18.]
[Note 48 : Frappé de cet inconvénient pour l’Oranie même, un auteur a affirmé la nécessité de séparer au point de vue botanique la zone de Hauts-Plateaux de la région montagneuse qui forme le Haut-Tell. DOUMERQUE : Les Hauts-Plateaux oranais de l’Ouest au point de vue botanique. (Congrès de l’Afas, 1896), p. 379. G.-B.-M. FLAMAND : Rech. géol. et géog. sur le Haut-Pays de l’Oranie et le Sahara remplace Hauts-Plateaux par Haut-Pays. Il y comprend le Haut-Tell oranais et la Steppe oranaise. Voir p. 765-767 sa justification du terme adopté qui n’échappe pas à toutes les critiques dirigées contre l’expression Hauts-Plateaux.]
[Note 49 : Corse. — Recens. fr. de 1901 : 295.000 hab. ; densité : 33,9.
Sardaigne. — Recens. it. de 1901 : 789.000 hab. ; densité : 32,4.]
[Note 50 : Les régions naturelles de l’Algérie, passim.]
[Note 51 : HAUG : Sur quelques points théoriques, p. 373.]
[Note 52 : La double exposition marine de la Tunisie ne permet pas de garder les termes de « zone littorale » et de « zone intérieure ».]
[Note 53 : Il cadre avec le Contrôle civil de Souk-el-Arba, l’Annexe de Tabarca, le caïdat de Béja et le Contrôle civil de Bizerte.]
[Note 54 : Basses-Alpes 7.700 km. carrés, 107.000 hab. ; dens. : 13,9.]
[Note 55 : MANDEVILLE et DEMONTÈS : Etudes de démographie algérienne, passim.]
[Note 56 : TOUTAIN : Les cités romaines, p. 37.]
[Note 57 : FICHEUR et HAUG : Sur les dômes liasiques du Zaghouan et du Bou-Kournine, passim.]
[Note 58 : Dans notre étude sur La Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, nous avons décrit précisément une partie de la Haute- Steppe limitrophe du Haut-Tell. Le lecteur pourra s’y reporter à l’occasion.]
[Note 59 : Désignée sous le nom de Ragoubet-el-Kradem dans la carte au 1/100.000e.]
[Note 60 : Au midi du Grand Atlas marocain, ROHLFS, LENZ et DE FOUCAULD ont constaté l’existence d’un vent de montagne frais et sec, venu du Nord et qui pénètre jusqu’au désert en jouant un rôle de premier ordre dans la dessication de l’Anti-Atlas et du Bani.]
[Note 61 : Le bir est le puits permanent, profond, attestant la pérennité de l’eau. L’oglet est le puits de fortune non cloisonné, simple cylindre creusé dans l’argile. Le hassi est un simple trou dans le sable imbibé d’eau. Le tsmed est un oglet souvent à sec.]
[Note 62 : Catalogue critique des mammifères apélagiques sauvages, p.