‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 49 sur 62 · IV

IV

LES CENTRES RÉCENTS

Si la colonisation agricole encore rudimentaire n’a pas créé de villages dans le Haut-Tell, sauf à Thibar, et sauf les embryons du Krib (El- Ouiba) et de Rohia, plus d’un centre est né au contraire autour d’un marché, d’une mine ou d’un chemin de fer ou sous l’empire de besoins administratifs.

1o =Camps militaires et villages administratifs=

Au lendemain du traité du Bardo, des camps jalonnent la piste de Tunis au Kef. D’Aïn-Tounga, nos soldats surveillent la Friguia. Le poste de Bordj-Messaoudi garantit le passage de l’Oued-Tessa et garde le défilé du Khanguet-El-Qedim. D’assez fortes garnisons tiennent Téboursouk et le Kef. A l’autre bout de notre contrée, Fériana et Hajeb-El-Aioun (après Djilma) brident les Fréchich et les Majeur au Sud et à l’Est comme ils l’étaient déjà à l’Ouest par Tébessa. Au cœur du pays, un poste provisoire s’élève à Ellès pour maîtriser les Ouled-Ayar. Mais quelques officiers n’ont pas été sans s’apercevoir des avantages du site de l’ancienne cité romaine de Mactari[551]. En vue d’un établissement durable, Ellès et l’Henchir-Mactar sont proposés ex-æquo au général Logerot qui commandait la division d’occupation. On raconte que ce dernier, très perplexe, eut un mouvement digne du héros qui trancha le nœud gordien : mettant son doigt sur la carte à mi-chemin entre les deux endroits préconisés, il désigna Souk-el-Djema. En réalité, ce point fut choisi parce que c’était le marché des Ouled-Ayar-Dahara, et parce qu’il se trouvait en plein foyer de l’insurrection et auprès d’un piton, la Kalaat-es-Souk, où pouvait fonctionner un poste optique.

Les camps d’Aïn-Tounga et de Bordj-Messaoudi ne tardèrent pas à être évacués. Quant à celui de Souk-el-Djema, malgré sa source, il était dénué d’avenir, incommode d’accès et par trop isolé. Concurrencé par Mactar après 1887, Souk-el-Djema décline. En 1891, une compagnie d’un bataillon d’Afrique se substitue à l’escadron de cavalerie qu’on y avait tout d’abord caserné. L’année d’après est ôté le Bureau de Renseignements conservé jusque là nonobstant la remise du territoire à l’autorité civile à la fin de 1886. En 1898, lors de l’alerte de Fachoda, la garnison est conduite vers la côte, sauf quelques hommes qui sont rappelés à leur tour en 1899. En 1907, le vieux marché local est même supprimé au bénéfice de celui de Mactar.

Ainsi, à cause soit de leur faible durée, soit d’un emplacement défavorable, ces divers camps ne furent pas le noyau de bourgades comme Sétif, Sidi-bel-Abbès, Aïn-Draham ou Gabès. Les baraquements militaires, aussi abandonnés maintenant que les Kalaats, n’aboutirent ici qu’à semer de quelques débris nouveaux le sol déjà si riche en ruines de la Tunisie centrale. Et il est normal après tout que dans un pays si vite pacifié, les appareils guerriers n’aient pas eu le rôle fécond qu’ils jouèrent dans la région analogue de la colonie sœur.

Quant aux centres administratifs, il n’en existait pour ainsi dire pas en dehors des zmalas, sauf le Kef et Maghraoua, résidence du caïd des Ouled-Ayar. Après notre entrée en Tunisie, le Kef en 1884, Téboursouk en 1895, Thala en 1897 devinrent chefs-lieux de Contrôle civil et Mactar fut spécialement créé dans cette intention en 1887 par le capitaine Bordier, nommé Contrôleur civil. Il n’y avait là à ce moment que les vestiges magnifiques de l’antique Colonia Ælia Aurelia Mactari[552], qui provoquèrent probablement et en tout cas facilitèrent la naissance du village actuel.

Arrivé là en mars 1887 avec ses secrétaires français et indigène, Bordier logea sous la tente avec tout son monde. Son khodja, originaire de Tunis, ne put résister à cette installation de bédouins et partit avant juillet. Le néo-Contrôleur civil troqua ensuite sa demeure de toile contre quelques pièces insérées dans les restes de thermes autrefois transformés en forteresse par les byzantins. L’unique bureau, servant aussi de justice de paix depuis décembre 1887, était établi sous l’arc de triomphe de Trajan encombré de terre jusqu’à mi-hauteur et qu’on avait clos au moyen de planches. Un caveau des Thermes faisait office de prison. Tout autour, les spahis du Contrôle vivaient avec leurs familles sous des bit chaar. Un marché est institué dès le 20 septembre 1887. Deux chambres sont aménagées dans le cirque romain pour les ouvriers chargés de construire le bordj du Contrôle civil dont une moitié est achevée en janvier 1889. La même année, sous les voûtes à demi conservées d’un édifice à destination indéterminée, s’abrite le garde forestier. En avril, les Thermes accueillent l’école et une station de monte qu’on déclassera ultérieurement. En 1892, Mactar reçoit un conducteur des Ponts et Chaussées pour lequel l’ancienne porte de Mactari dite Bab-el-Aïn, consolidée, est une espèce de hangar, puis successivement le village s’augmente d’une poste-école et d’un entrepôt des Monopoles. En 1897, lorsque Bordier prend sa retraite, Mactar est sorti des langes.

Pourtant, le caïd des Ouled-Ayar ne s’y fixe qu’en 1899 et le cadhi en 1900, ce dernier utilisant à son tour les Thermes romains. L’existence à Mactar fut longtemps dépourvue de toute commodité. Jusqu’en 1899, le pain était procuré par le fournisseur des soldats de Souk-el-Djema. On fut ensuite obligé de le demander au Kef par colis postaux confiés à un cavalier, et ce, jusqu’à ce que dans l’été de 1900, un ouvrier italien se fût improvisé boulanger. Quant à la viande, pas de boucher, sauf lors du souk hebdomadaire. Il faut sauter dix ans pour apercevoir un progrès sensible.

En 1910, un lotissement urbain a lieu tout autour du marché, grossi depuis 1907 par la suppression de celui de Souk-el-Djema, et de nombreux preneurs ne tardent pas à y ériger pour 200.000 francs de constructions. En 1910 également, Mactar est doté d’un médecin et d’un petit hôpital. Hasardé, peu après l’occupation, au milieu même des Ouled-Ayar, et longtemps symbole du Haut-Tell de jadis, peu accessible et dur aux Européens, Mactar était désormais tiré d’affaire. En 1906, le chemin de fer des Kalaats avait bien amélioré les communications. Auparavant, qui voulait gagner Tunis employait quarante-huit heures pleines ; de Mactar au Kef, douze heures de cheval ou de voiture sans possibilité de coucher en route, puis du Kef à Souk-el-Arba une demi-journée de diligence, enfin, de Souk-el-Arba à Tunis une demi-journée de wagon. Aujourd’hui, en quittant Mactar de bon matin on est dans la capitale pour diner. Depuis 1911, une diligence fonctionne de la gare du Sers à Mactar (35 km.) : le voyage est aussi aisé que le fut pendant vingt-cinq ans le trajet de Tunis au Kef. La période héroïque est close.

2o =Centres miniers et gares=

Les grandes exploitations minières réunissent leurs salariés de toute catégorie dans une quantité assez considérable d’habitations ad hoc. Parmi l’élément européen se recrute un état-major qui est souvent de nationalité française. La besogne au sein de la mine est accomplie soit par des italiens, sardes en majorité, soit par des kabyles, tripolitains ou marocains. Ce sont les italiens qui exécutent tout ce qui implique une connaissance réfléchie ou quelque instruction professionnelle. Les gros ouvrages extérieurs, triage, lavage, roulage des wagonnets, etc., sont l’apanage d’indigènes du pays dont la main-d’œuvre, inconstante s’il en fût, fait défection lors des travaux agricoles.

Ce personnel occasionnel vit sous des tentes ou des gourbis. Dans les grandes mines, les européens ont à leur disposition des maisonnettes dont l’ensemble constitue sur plusieurs points (Kalaat-Senane, Kalaat- Djerda, Sakiet-Sidi-Yousef, Zrissa, Slata, etc.), de vrais villages. Les administrations publiques y sont hébergées dans des locaux dus à la Société même de la mine, ce qui atteste non seulement la bonne volonté des Compagnies, mais encore la répugnance du Gouvernement à édifier des immeubles de quelque valeur dans des centres dont la durée est incertaine. Les Compagnies assurent l’alimentation en eau potable ainsi que le service médical ou le culte. Les européens ont souvent avec eux de la famille. Les indigènes sont toujours sans femmes ni enfants. Au Kouif d’Algérie, 500 européens hommes ont avec eux 262 femmes, tandis qu’il n’y a qu’une seule femme indigène contre 1.226 hommes (recensement de 1911).

Fixons par des exemples la physionomie de ce genre d’agglomérations. Voici le village de la mine du Zrissa. Jailli du néant à la fin de 1906, il compte en 1913 environ 75 maisons, dont une pour l’école, une pour l’office postal, trois pour la police, sans compter une église et un hôpital. D’autres sont occupées par les services généraux de la mine ou bien abritent les employés de tout ordre (ingénieur, curé, médecin, comptable, etc.). Des constructions de plusieurs pièces sont réservées aux ménages. Les célibataires et les kabyles se groupent à part. A l’écart, sont logés les tripolitains et les marocains. Le village est un peu éparpillé à cause du souci que l’on a eu de séparer les divers clans de cette population hétérogène. Avec son église et ses toits à double rampant couverts de tuiles rouges, il évoque une bourgade de France. Chaque habitation possède un jardinet et les principales ont l’eau à domicile. Trois sources captées au loin (Aïn-Khanguet-Ksour, 10 km.) débitent, par vingt-quatre heures 128 mètres cubes distribués par de nombreuses bornes-fontaines. Toutes les bâtisses appartiennent à la Compagnie qui gère également un magasin-économat et une cantine-hôtel. Pas de commerçants particuliers. Tout ce qui est là, immeubles et gens, fonctionnaires exceptés, dépend exclusivement de la mine. Les autres villages miniers appelleraient des descriptions analogues.

Le tableau ci-après montrera quelle était au milieu de 1911 l’importance démographique des principales mines ainsi que la composition hétérogène de leur personnel.

[N. Soc. : Nationalité de la Société ou de la majorité des actionnaires ; Tripol. : Tripolitains ; Maroc. : Marocains ; Tuni. : Tunisiens]

Nationalité du Personnel familles comprises N. Soc. / \ Français Italiens* Kabyles Tripol. Maroc. Tuni. --- --- --- --- --- --- --- Ajered F-B 4 4 20 » » 40

Djebba F 2 23 » » » 95

El-Akhouate F 3 1 10 30 15 30

Fedj F 10 34 15 5 » 60 El-Adhoum

Guern F 26 80 78 10 2 132 El-Alfaïa

Bou-Jaber F 57 180 130 10 7 110

Kef Chambi F 16 122 13 79 1 23

Sidi-Amor B 4 142 15 135 11 41 ben Salem (Slata plomb)

Slata fer B 17 61 101 105 25 8

Slata Nord F » 100 » 30 » 50 (Charren)

Sakiet B 51 230 184 » » 99 Sidi-Yousef

Touiref F-B 7 35 5 2 » 40

Zrissa F 50 153 92 185 82 103

Bir Lafou F 32 44 70 45 30 100

Gouraïa B 15 86 25 25 20 50

Kalaat I 10 650 50 50 » 200 Djerda

Kalaat A* 10 300 350 15 20 100 Senane

Rebiba A* 3 100 » 90 15 20

Salsala B 20 81 2 65 6 10

337 2.426 1.160 881 234 1.311 \ / \ / 2.763 2.275 ----- -----

[Note : * Nous avons négligé les quelques autres européens. Dans la première colonne, F signifie française, B Belge, A anglaise, I italienne. La Rebiba est devenue française depuis 1912.

Au début de 1913, il y a à la mine de Kalaat-Djerda 74 Français, 891 Italiens, 1.726 Kabyles, 258 Tripolitains, 80 Marocains et 46 Tunisiens, soit en tout, 3.085 employés ou ouvriers de tout ordre y compris leurs familles.]

Si aucun de ces villages miniers, sauf Kalaat-Djerda, n’est comparable à celui du Kouif (1.900 personnes en 1911), plusieurs dépassent 500 âmes et enregistrent 200 européens ou davantage (760 au Kouif). Leur éclosion dans le Haut-Tell au cours de ces treize dernières années n’est donc pas une chose indifférente. Parmi les grosses agglomérations, la plus vieille est celle de Sakiet-Sidi-Yousef qui date de 1899 et qui dès 1900 avait 300 ouvriers. Dans la région du Sarrath et du moyen Mellègue, les bourgades de cette espèce jouent un rôle spécial, puisque dans ce pays manquaient les décherats. Tajérouine (caïd, recette postale, station de monte, audience foraine de justice de paix) doit son développement actuel à sa position au milieu des centres en question.

C’est aux mines que le Haut-Tell est redevable de son gros contingent italien et de la disproportion assez forte entre cet élément et l’élément français de la région. Déséquilibre qui ne pourra que s’accentuer dans un prochain avenir étant donné que les mines du Haut- Tell prises dans leur ensemble sont dans une période de brillant essor. Semblable phénomène se produira en Algérie dans la zone frontière lorsqu’on travaillera l’Ouenza et le Bou-Khadra[553]. Tout au plus serait-il possible de diversifier l’effectif étranger en attirant une main-d’œuvre polonaise ainsi qu’on commence à le faire avec assez de succès dans l’Est de la France. La présence çà et là de noyaux européens puissants est utile en cas de mouvements indigènes, comme on a pu le vérifier à Thala en 1906. Mais ces européens étant presque tous étrangers, il pourrait en découler des difficultés dans l’éventualité de grèves sur place ou de complications politiques en Europe, d’autant plus qu’en dehors du Kef le Haut-Tell est démuni de garnison.

En outre, le capital étranger domine dans presque la moitié des sociétés. Le Nébeur est italien de même que la Kalaat-Djerda. Celle-ci eut quelque temps comme président du conseil d’administration Magno Magni, député de Bellune (Vénétie), qui essaya de baptiser le village du nom de Magniville[554]. Les sociétés algériennes de la frontière n’échappent pas à la règle : le Dyr Sud était anglais. La plus active personnalité minière du Haut-Tell est un sarde. On peut s’étonner de la faible part que prend l’argent français à la mise en valeur du sous-sol du Haut-Tell. Son abstention a pour corollaire de laisser aux étrangers dans plus d’une exploitation non seulement l’avantage du nombre, mais encore celui du rang social grâce à un état-major belge, anglais ou italien. La nationalité des actionnaires a d’ailleurs une répercussion sur la composition ethnique de la population de la mine. Là où la Société est française (Zrissa, Bou-Jaber, Bir-Lafou), nos compatriotes occupent tous les postes que permettent de leur confier les conditions économiques, alors qu’ailleurs ils sont comme noyés : 10 contre 650 à Kalaat-Djerda en 1911 où le directeur, obligatoirement français d’après les statuts, est souvent dans une situation très fausse.

L’hétérogénéité tant des Européens que des musulmans contraint à certaines précautions. Parmi les Italiens, il n’y a pas toujours une très bonne intelligence entre sardes et siciliens. Parmi les indigènes, kabyles et tripolitains se heurtent parfois en sofs ennemis. Aussi loge- t-on les ouvriers par catégories, en bâtiments ou en îlots séparés comme nous l’avons vu au Zrissa. Les incompatibilités ethniques se traduisent ainsi dans le plan du village minier.

Sur un point, une vraie bourgade résulte des nécessités mêmes de l’exploitation du chemin de fer. La Société Foncière de Gafour y ayant offert gratuitement le terrain tant pour la voie ferrée que pour la cité ouvrière et les services publics, la Compagnie du Bône-Guelma décida de créer là une réserve de personnel et de matériel, à 121 km. de Tunis et à 114 de Kalaat-Djerda (à 132 de Kalaat-Senane). Piquetée dès 1904, la bourgade a une centaine de maisons pour les employés et ouvriers mariés, plus quatre grands dortoirs servant aux célibataires, un laboratoire de chimie, un dépôt et un atelier pour les locomotives. Il s’est adjoint à ce groupement une vingtaine d’habitations de commerçants. L’eau est fournie par un puits très abondant foré près de l’Oued-Siliana et dont le débit est mené au village par une conduite. En 1911, l’archevêché y nomme un curé pour les 342 français et les 166 italiens, tandis que 200 à 300 indigènes vivent dans les décherats Ousseltia voisines (El-Araar et El-Kerma). La population française de Gafour égale donc celle du Kef. Mais son avenir et celui du village sont limités aux besoins mêmes du chemin de fer, car le malencontreux emplacement choisi ne leur consent pas de s’appuyer sur une colonisation agricole. Il est très regrettable à ce sujet que le Bône-Guelma n’ait pas installé son dépôt plus au Nord, à El-Aroussa, ou plus au Sud, à Sidi-Bou-Rouis ou surtout au Sers.

D’une façon générale, les centres miniers et la bourgade de Gafour, issue des nécessités de l’industrie du transport, gardent très pur leur caractère natif. Dans bien des mines on écarte ceux que leur travail ne soumet pas à l’autorité du directeur. Les marchands particuliers sont repoussés ou évincés. On a vu des cantines refuser de vendre des aliments à des gens de passage. Les fonctionnaires locaux eux-mêmes se trouvent souvent mal à l’aise. Animées d’un esprit uniquement tendu vers leurs commodités propres, les sociétés minières ne font rien pour diversifier leurs villages et en atténuer la nature artificielle et précaire. Et comme ceux-ci se dressent presque tous dans des cantons peu propices à la culture, la colonisation rurale n’est pas encouragée par ces agglomérations dont elle n’a pas d’aide à espérer. Les mines risquent donc d’épuiser leur concession et de se fermer un jour, comme le Dyr Sud d’Algérie, sans avoir contribué en rien au peuplement européen permanent du pays[555].

Examinons maintenant une troisième espèce de centres récents, ceux qui ont eu pour noyau un marché.

3o =Les marchés=

Les marchés attirent à eux une fois par semaine une notable partie de la population masculine éparse à 20 km. à la ronde sans que celle-ci s’inquiète de la circonscription dans laquelle ils ont lieu. A Ebba- Ksour, par exemple, se coudoient Ouled-Ayar, Majeur, Ouartane, Ouled- Yagoub, Zeghalma, Beni-Rezg, Kéfois. De même, les gens du Haut-Tell affluent sur les foires limitrophes de cette contrée et notamment sur les souks algériens de Tébessa et du Meridj. Le tableau ci-après indique quels sont les marchés du Haut-Tell et la valeur de leurs transactions annuelles qui ont surtout pour objet des produits agricoles.

TABLEAU DES MARCHÉS DU HAUT-TELL

Chiffre des Taux du Perceptions transactions fermage directes Noms des marchés en 1906 Moyenne Moyenne de (avant le de 1909-1910 chemin de 1909-1910 fer) --- --- --- --- Sakiet Sidi-Yousef 145.000f 2.750f

Le Kef 400.000 5.880f

Nebeur créé en 825 janv. 1907

Rihane créé en 90 déc. 1906

Téboursouk 550.000 6.190

Le Krib 150.000 1.000

Le Sers 880.000 9.500

Ebba Ksour 1.400.000 20.000

Tajérouine 450.000 3.050

Kalaat Djerda 8.000

Gafour 65

Souk El-Arba des 195.000 2.000 Ouled-Yahia

Siliana 700.000 12.000

Souk El-Djema 270.000 Supprimé en nov. 1907

Mactar 300.000 8.600

Thala 400.000 14.900

Rohia créé en 2.350 avril 1906

Sbiba 100.000 3.175

Certains marchés sont affermés à un taux naturellement un peu inférieur aux recettes. D’autres sont gérés par l’Etat, mais les droits perçus sont les mêmes. On peut donc comparer les marchés quel qu’en soit le mode d’exercice, en tenant compte de la remarque ci-dessus.

Ce tableau nous montre que la région des plaines centrales et du Mellègue en laquelle nous avons décrit une sorte de collecteur canalisant dans la direction de Tunis les ressources de tous les cantons des alentours, effectue à elle seule un commerce presque égal à celui du reste du Haut-Tell. Bien qu’elle soit privée de villes ou de gros villages, elle compte à son actif sans parler du Sers, le principal des marchés de toute la contrée, celui d’Ebba-Ksour. Ce dernier, soit que l’on considère son chiffre d’affaires de 1.400.000 francs en 1906 ou le montant de son fermage en ces dernières années, est de beaucoup supérieur à tous les autres. A n’en pas douter, il le doit à sa situation tout particulièrement heureuse, juste au débouché de la fameuse voie Ksour-Rohia-Sbiba-Sbeïtla par où rentrent dans le Haut-Tell la plupart des marchandises du Sud. Ebba-Ksour est ainsi le premier souk où se rencontrent les productions de la Friguia et celles de la Steppe. Malgré qu’elle possède les deux plus grosses agglomérations du Haut- Tell, la zone montagneuse qui se développe au Sud de la Medjerda est loin de résister à la comparaison. C’est d’ailleurs à leur position bordière de la dépression médiane de notre région, bien plus qu’à la quantité de leurs habitants, que le Kef, Téboursouk et Sakiet-Sidi- Yousef sont redevables de la majeure partie de leurs échanges. La zone montagneuse qui constitue vers la Steppe la lisière du Tell fait preuve, au contraire, d’une vitalité spéciale. Si la foire de Siliana, attachée au croisement des deux routes Mactar-Tunis et Kairouan-Téboursouk est souvent honorée de la présence d’acheteurs de la capitale, les autres souks ont un caractère plus local et pourtant, d’aucuns comme Thala, Kalaat-Djerda ou Mactar réalisent un total de transactions qui vaut celui du Kef ou le dépasse. L’importance des marchés dépend tout d’abord de ce qu’ils sont sur des voies de communication favorisant plus ou moins la concentration temporaire des denrées, puis leur diffusion[556]. Subsidiairement, entre en jeu la fertilité du pays circumvoisin. Enfin, il faut envisager la densité de la population environnante. Pour ces divers motifs, de petites localités comme Ebba-Ksour, Siliana ou le Sers-Gare ont des foires infiniment plus fortes que des villes comme le Kef ou Téboursouk.

En ses grandes lignes, la répartition actuelle des marchés dans le Haut- Tell est la même qu’en 1881. Quelques souks peu fréquentés ou faisant quasi double emploi ont été supprimés. D’autres ont été décidés là où besoin en était (Tajérouine en septembre 1891). Dans ses innovations ou remaniements, le Gouvernement du Protectorat a été souvent guidé par le désir d’appuyer la colonisation ou d’incliner le mouvement économique vers le chemin de fer. L’antique marché de Biadha, d’abord transféré à Bordj-Messaoudi en 1896 pour être plus près des colons du Krib, eut lieu autour de la station de ce nom de février 1906 à octobre 1912, date à laquelle on le mit à Bordj-Ouiba, où est en train de naître le village du Krib. La foire de Gafour se tenait jadis à Sidi-Rahal. Le souk de Fondouk-Debbiche, aboli en 1899, a été rétabli en 1906 à Rohia. Les souks du Sers et du Ksour ont été fixés à la gare. D’une façon générale, les changements intervenus ont profité à la zone des plaines centrales dont la prépondérance commerciale s’est trouvée consolidée ou accrue.

En 1881, villes ou villages exceptés, les foires fonctionnaient dans des plaines (Zouarine, Sers, Siliana) en des endroits dénués de toute espèce de construction. Dès que la sécurité ne fut plus un vain mot, autour des souks se groupèrent spontanément quelques épiciers, marchands ou cafetiers. Des espèces de Coquinvilles surgirent ainsi où le bois de caisses d’emballage et la latte de bidons à pétrole furent les matériaux les plus communs. Ces cahutes sont remplacées peu à peu par des édifices plus consistants auxquels s’ajoutent des bâtiments officiels qui sacrent le village.

A Tajérouine, au début de ce siècle, il n’y avait encore à côté de la belle source sénonienne que la qoubba de Sidi Ali ben Amor et quatre ou cinq jardins. Lorsque le marché se fut doublé en 1904 du siège du caïdat des Ounifa-Guebala, baraques et maisons commencèrent à s’y installer. C’est aujourd’hui la capitale administrative de toute la région minière environnante.

Le Ksour eut une fortune plus rapide suivie d’une chute non moins prompte. A son bénéfice est supprimé en 1895 le souk pourtant séculaire de Sidi-Asker de Zouarine[557]. Dès lors, le nombre des maisons et des habitants du Ksour décuple et le village s’enfle autour de la place du marché jusqu’à contenir 7 à 800 âmes en 1905. Mais dans les contrées qui s’éveillent à peine à la vie moderne, les meilleures situations sont souvent mal assises. Le Ksour perdit d’abord en 1904 le chef-lieu du caïdat que lui ravit Tajérouine. Puis, le chemin de fer, achevé à la fin de 1905, dut, pour gagner le Fedj-Et-Tamer, laisser le Ksour à 7 km. au Sud et ériger sa gare dans la plaine de Zouarine, à 2 km. d’Ebba. Appelée Ebba-Ksour, cette station prit très vite de l’allure, car le nœud de jonction de la route Ksour-Sbeïtla avec la direction de Tunis ne tarda pas à s’y accrocher naturellement. Aussi, en 1908, le lotissement domanial que nous avons signalé enleva-t-il au Ksour son marché qui passa ainsi du caïdat de Tajérouine dans celui du Kef sans rien perdre de son ampleur. Le Ksour qui durant le XIXe siècle avait dressé son souk en face de celui de Sidi-Asker de Zouarine, puis l’avait supplanté, vit ainsi le marché revenir à la plaine. Dès lors, le Ksour périclita, tandis que la localité nouvelle s’avance vers une brillante destinée. En 1909, sa gare envoie sur Tunis 115.000 quintaux de grain et se classe d’emblée parmi les plus fortes expéditrices de céréales. En 1911, on y recense 26 maisons, 8 baraques et une population stable de 120 indigènes et 123 Européens, dont 43 Français. Principal centre de négoce du Haut- Tell, Ebba-Ksour deviendra sans doute aussi un des plus populeux. C’est déjà un petit chef-lieu administratif, siège d’une subdivision de Ponts et Chaussées, de la recette postale et de la station de monte ôtées au Ksour. D’aucuns pensent qu’Ebba-Ksour pourrait bien un jour rejeter le Kef au second plan, surtout si le Gouvernement favorisait la colonisation dans la plaine de Zouarine.

Le Sers et Siliana ont suivi, quoique de plus loin, l’exemple d’Ebba- Ksour. Le souk du Sers émigré à la gare en août 1906 s’y est orné de quelques édifices officiels. Le village comprend une centaine d’indigènes et 32 Européens dont 10 Français. Quant au marché de Siliana il n’a son emplacement actuel que depuis avril 1908, moment où, de Ksar- el-Hadid, il a été transféré à Henchir-Abane, à quelques kilomètres plus au Nord sur un terrain domanial, à cause de l’entêtement des deux uniques maîtres du sol à ne pas vendre et à ne pas construire, ce qui empêchait toute croissance. Le nouveau souk, d’ailleurs plus proche de la gare d’El-Akhouate que l’ancien s’est déjà entouré d’une trentaine de maisons. Les Européens y sont 34, dont 8 Français contre 7 ou 8 douzaines d’indigènes. Plus encore que le village du Sers, celui de Siliana semble voué à une prospérité indéniable, bien qu’elle ne paraisse pas devoir égaler celle d’Ebba-Ksour. Postés au sein ou en bordure de trois des meilleures plaines agricoles du Haut-Tell, ces trois villages marchés ont, ce qui n’est pas le cas des centres miniers, des raisons permanentes de vitalité. Ils peuvent à la fois servir de soutien à la colonisation et en recevoir une impulsion féconde.

Beaucoup de ces villages empruntent leur nom à la foire elle-même selon un procédé dont l’antiquité nous a légué des exemples. D’après quelques philologues, Sicca serait le phénicien sucoth (huttes de feuillage), demeures des prêtresses de Tanit. Des hébraisants comme Selden et Voss ont même ajouté que Sicca Veneria est une transformation de Sucoth Benoth (cabanes des filles) par allusion aux prostitutions sacrées[558] relatées par Valère Maxime (voir ci-dessus p. 307, note 365). Gesenius estime, en revanche, que Sicca vient du mot sémitique souk (marché) qui se retrouve en arabe, et cette opinion est également celle de Barth[559], de Guérin[560] et de Tissot[561]. Nous hasarderons l’hypothèse que sous les Carthaginois, le Kef s’appelait peut-être Souk- el-Bennet, comme on dirait aujourd’hui, c’est-à-dire le « marché aux filles », expression qui qualifiait le souk par sa principale attraction. De Souk-el-Bennet les Romains ont fait Sicca Veneria « le marché de Vénus », latinisant ainsi la dénomination phénicienne tout en lui laissant un sens analogue. Avec le vocable de Thibursicum, c’est un détail géographique qui s’associe à l’idée de foire. Si Thibur a son équivalent dans notre « colline », Thibursicum aurait sa traduction moderne dans Koudiat-es-Souk ou Souk-el-Koudiat. Notons d’ailleurs que dans Ptolémée Thibursicum Numidarum est écrit Thouboursica. En Algérie, Souk-Ahras, d’abord simple bordj-fondouk bâti en 1844 auprès d’un marché, puis bourgade de colonisation en 1856, reproduit un nom propre berbère[562]. Les deux foires de Siliana et du Sers s’identifient comme nom avec le canton même où elles fonctionnent.

Les centres récents se distinguent si nettement des décherats que les indigènes leur appliquent des termes particuliers. Les villages administratifs comme Mactar sont des merkez. Les groupements miniers sont dit simplement mina. Ceux qui sont édifiés autour des stations de chemin de fer sont des angar, adaptation barbare de notre vocable gare. Parfois est employé le néologisme brareq, pluriel de barraqa. Mots différents rendant chacun une façon d’être ou une apparence de ces nouveaux centres surgis depuis 1881 dans le Haut-Tell avec un air de famille très net et des caractères généraux communs.

Contrairement à ce qui s’est passé pour les décherats, l’eau n’a pas été un facteur déterminant dans le choix de l’emplacement qui a obéi avant tout à des idées d’ordre commercial ou industriel. Tajérouine, Sbiba, Sakiet-Sidi-Yousef, Mactar doivent pourtant à leur richesse hydrique le rôle qui leur est échu. Mais, ailleurs, il a fallu amener de loin, à grands frais le précieux liquide. A Siliana, en attendant l’adduction de l’Aïn-Slimane, on se contente du Bir-Tkaka, dont les 10 mètres cubes journaliers sont charriés dans une conduite de 1.250 mètres de longueur. On a doté Ebba-Ksour de l’eau d’une source d’Ebba. Au village du Sers, le puits public est un peu saumâtre, etc. Aussi, la plupart de ces villages sont-ils privés de la parure verte qui décore les décherats.

La persuasion d’une sécurité complète fait que l’on n’a pas recherché non plus ni une assiette forte, ni des moyens de défense. A Mactar seulement, le Contrôle civil, à cause de son constructeur militaire, est un bordj crénélé capable de résister à un soulèvement. L’absence de rempart naturel ou artificiel est aggravée par l’éparpillement des habitations. Ces centres sont beaucoup plus décousus encore que les décherats par excès d’individualisme et manque de vues d’ensemble de la part de l’Administration. 1.500 à 3.000 mètres séparent la mine et le village de Sakiet-Sidi-Yousef, la décherat et la gare d’Ebba, Kef-Gare et Kef-Ville. Kalaat-Senane est scindé en trois fragments, la gare, le village et la mine. Gafour n’est pas soudé aux décherats Ousseltia, etc. Il eut été pourtant préférable, au point de vue général, de créer quatre ou cinq centres pleins de vie que de multiplier les agglomérations. On y aurait en outre gagné d’avoir à s’occuper de moins d’écoles, de moins de captages de sources ou de distributions postales et la population eut été plus vite et mieux desservie.

Celle-ci est, il est vrai, essentiellement mobile. Son effectif de fonctionnaires, marchands, ouvriers, etc., se modifie sans cesse. Selon qu’une mine stagne ou prospère, elle assemble autour d’elle un personnel plus ou moins considérable. Au milieu de 1911, il y avait à Kalaat- Djerda un millier d’âmes. Vers la fin de 1912, ce chiffre était triplé et ce en rapport avec des installations nouvelles. Quand une mine se ferme, son village se vide. Les indigènes eux-mêmes ne sont pas stables et beaucoup tirent leur origine d’autres cantons. La plupart des commerçants sont israélites, djerbiens ou sfaxiens et ils n’ont jamais avec eux ni femmes, ni enfants. Maintes demeures ou boutiques ne sont que des baraques en bois ou des masures en toube, qui ne peuvent durer plus de quelques années.

Ces centres récents frappent agréablement l’œil par une régularité d’allures inconnue des décherats, et par la présence de maisons à l’européenne. Toutefois, si quelques-uns sont en marche vers un assez bel avenir, on est obligé de confesser que l’existence d’un assez grand nombre est encore mal assurée, les motifs qui l’ont provoquée pouvant cesser d’agir ou jouer en faveur d’autres endroits. Si la prépondérance de la zone des plaines centrales est hors de conteste, on ne peut affirmer que les futures voies ferrées n’y détermineront pas çà et là des perturbations à l’instar de celles entraînées par la ligne des Kalaats. Seuls survivront ou se développeront les villages qui répondent aux courants commerciaux permanents et ceux qui pourront pousser dans le pays de profondes racines en devenant en quelque mesure des bourgades agricoles.

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[Note 495 : Le recensement de 1911 accuse en Tunisie 148.500 Européens dont 88.000 Italiens (59 %), 46.000 Français (31 %), 11.000 Maltais (7,6 %), et 3.000 divers. Pour toute la Régence les Italiens ont augmenté de 6.926 âmes entre 1906 et 1911. Sur ce total, l’accroissement a été de 3.631 personnes à Tunis, 2.183 dans le Haut-Tell, un millier seulement dans le reste de la Tunisie. La capitale exceptée, le développement de l’élément italien a donc été en raison directe de celui de l’exploitation des mines.]

[Note 496 : Ceux de Sakiet-Sidi-Yousef, Mactar, la Kessera et Thala datent de 1888. Celui de Dernaïa est antérieur d’une année.]

[Note 497 : L’Henchir-Gafour appelé aussi Kef-El-Azreg s’étendait d’Aïn- Fourna du Roba-Ouled-Yahia jusqu’à la crête du Djebel-Ech-Chehid. C’était jadis une propriété beylicale dont par une vente fictive du prix de 150.000 piastres (90.000 fr.) Ahmed-Bey gratifia en août 1847 le général Mustapha Khaznadar lequel après sa disgrâce sous Mohammed Es Sadok (1873) restitua l’henchir à l’Etat « en compensation de dettes établies à sa charge au profit de ce dernier ». En décembre 1880, le terrain passe au favori Mustapha ben Ismaïl « contre cession à l’Etat de divers immeubles lui appartenant ». A la chute de Ben Ismaïl en 1881, le Bey voulut reprendre la propriété, mais les banques françaises créancières du Ministre déchu intervinrent et formèrent la Société Foncière de Tunisie à laquelle Mustapha ben Ismaïl apporta définitivement l’Henchir-Gafour et d’autres immeubles pour 2.750.000 francs (actes d’octobre 1884 et décembre 1886). De son côté, le Krib qui comprenait la plaine de ce nom jusqu’à Bordj-Messaoudi avait été vendu en mars 1872 par le prince Mohammed El Amine-Bey aux généraux Hussein, Baccouche et Rostem qui le cédèrent en juillet 1881 au général Hamida ben Ayed lequel l’aliéna peu après au Crédit Algérien. En 1893, l’henchir devint le bien de la Société civile du Krib.]

[Note 498 : Voir à ce sujet MINANGOIN : Note sur l’exploitation de Saint-Joseph-de-Thibar (Bull. Direct. Agric. et Comm., 1900, p. 85-90.)]

[Note 499 : Alloti en 1898 : 682 hectares en 12 lots.]

[Note 500 : Ancien immeuble beylical de 1.500 hectares, habousé en 1883 au profit du Collège Sadiki, il fut racheté par la Direction de l’Agriculture en 1904 et alloti en 1905.]

[Note 501 : La statistique officielle pour le Kef et Téboursouk telle qu’elle figure dans le Bull. Direct. Agric. et Comm. est absolument erronée tant pour l’année 1900 (cf. ibidem 1903, p. 156) que pour l’année 1910 (cf. ibidem 1911, p. 599) qui présente des évaluations deux ou trois fois supérieures à la réalité : (64.500 hectares français, alors qu’il n’y en a que 21.000, etc.).]

[Note 502 : Avant 1900, la Société Canino qui avait acheté trois grands henchirs ayant en tout 5.400 hectares dans le Tell inférieur était entrée en pourparlers avec la Société du Krib dans l’intention d’entreprendre dans la plaine de ce nom une petite colonisation italienne comme à Bordj-el-Amri. L’affaire n’eut pas de suite.]

[Note 503 : Parmi les nombreux ouvrages ou opuscules relatifs à cette question, on lira l’étude d’AUGUSTIN BERNARD, parue dans les Annales de Géographie, de 1911, où l’auteur a su montrer sans exagération l’intérêt de ces procédés.]

[Note 504 : Vingt-cinq parcelles non encore levées peuvent porter ce chiffre à 2.000 hectares.]

[Note 505 : Requise pour 9.450 hectares, l’immatriculation du habous public du Khalled a été en 1908 prononcée sur 6.512 hectares au nom de la fondation pieuse de Sidi Abdallah ben Aguil Ech Chehid Es Sahabi, gérée par la Djemaïa des Habous. Les quelques 4.000 hectares restant après le prélèvement opéré en 1912 ne sont pas les meilleurs. Ils ont été laissés à la disposition des indigènes.]

[Note 506 : CARTON : Découv. arch. et épigr., p. 236.]

[Note 507 : TISSOT : Géogr. Comp., I, p. 255.]

[Note 508 : D’après BARRY (Bull. Archéol., 1908, p. CLXXX), les Romains auraient fait à l’Ouenza plusieurs centaines de puits de mines et auraient extrait environ 3 millions de tonnes pour tirer du minerai de fer le cuivre qu’il renferme dans la proportion de 7 à 15 pour 1.000. Les anciens ont également exploité le cuivre du Bou-Khadra (SCHIFFMACHER, Op. Cit. p. 98).]

[Note 509 : GSELL : Le Metallum Siguense (Bull. Soc. Archéol. Sousse, 1903, p. 135-139), pense que ce metallum (mine) dont il est question dans une lettre de Saint Cyprien est identifiable au Siguese que la Table de Peutinger marque sur la route de Sicca à Carthage, à 30 milles de Sicca et à 7 de Drusiliana, à l’endroit dit Le Pont Romain. Le Metallum Siguense serait dans ce cas la mine du Kebouch.]

[Note 510 : Op. cit., p. 137.]

[Note 511 : Op. cit., p. 356-358. G. Dupont était Commissaire des fontes de l’artillerie de marine à Rochefort.]

[Note 512 : PELLISSIER, Op. cit., p. 189.]

[Note 513 : Op. cit., p. 354.]

[Note 514 : Op. cit., p. 90-91.]

[Note 515 : Bien avant le décret beylical du 10 mai 1893, le Gouvernement tunisien assimilait aux mines les sources salées et les sels gemmes et les considérait par suite comme biens domaniaux.]

[Note 516 : On a quelque pétrole au Djebel-Bou-Debbouz au Nord-Est de Téboursouk. Voir BERTHON : Note sur quelques manifestations et suintements de substances carburées en Tunisie (Rev. Tun., 1911, p. 208).]

[Note 517 : Ce sont celles dont parle PERVINQUIÈRE à la page 298 et leur caractère particulier m’a été signalé par cet autour.]

[Note 518 : Voir une représentation de la salsa de Nirano dans STOPPANI : Il Bel Paese, Milan, 1883, 4e éd., p. 289. Le Dr CARTON a donné une bonne description du Hammam-Biadha dans le Bull. Archéol. de 1891, p. 237.]

[Note 519 : La saline de Lorbeus fut mise en régie directe en 1891, dès la constitution de l’Administration des Monopoles.]

[Note 520 : Voir PH. THOMAS : Historique de la découverte des phosphates sédimentaires dans le Nord de l’Afrique (Rev. Tun., 1910, p. 181-184).]

[Note 521 : C’est à cette époque qu’une rectification de frontière attribua presque tout le plateau du Kouif à l’Algérie : Voir décret beylical du 25 octobre 1888 promulgué le 4 mars 1889 et homologuant le procès-verbal de la Commission de délimitation en date du 29 avril 1888. Le plateau considéré jusque-là comme tunisien ainsi qu’en témoigne la carte au 1/200.000e levée entre 1882 et 1887, n’a plus eu depuis lors dans la Régence que son extrémité Nord-Est. La mine dite du Kouif est dans la partie algérienne.]

[Note 522 : Ces chiffres sont ceux du tonnage embarqué sur chemin de fer et non du tonnage extrait de la mine.]

[Note 523 : Le Zrissa fournit un peu plus des deux tiers : 260.000 tonnes en 1910, 326.000 en 1911, 388.000 en 1912.]

[Note 524 : Sur la position de chaque gîte, voir K. ROBERTY, Op. cit., passim.]

[Note 525 : Dans le Sud, au contraire, les couches phosphatées sont surmontées souvent par les marnes à lumachelles de l’éocène moyen.]

[Note 526 : Décret du 10 mai 1893. L’assimilation des phosphates aux carrières n’est pas très heureuse : les carrières n’ont, en effet, qu’une importance générale infime, tandis que les phosphates sont en Tunisie une des principales richesses du pays.]

[Note 527 : Décret du 1er décembre 1898.]

[Note 528 : Le remède consisterait peut-être à étendre aux phosphates situés en propriété privée non immatriculée les dispositions applicables aux biens domaniaux ou habous. Les phosphates eux-mêmes sont d’ailleurs des biens mobiliers non susceptibles d’immatriculation non plus que le droit d’occupation du sol pour leur exploitation. On a pourtant pu immatriculer le gisement de Kalaat-Djerda par suite du caractère particulier de certaines clauses imposées par l’Etat.]

[Note 529 : Sur ce total, le Kouif fournit quelques 220.000 tonnes, ce qui l’assimile comme importance à Kalaat-Djerda.]

[Note 530 : Les phosphates titrant 63 à 70 % sont dits de première catégorie, ceux titrant de 58 à 63 % sont de deuxième. Ceux-ci valent de 1/7e à 1/10e de moins que les autres.]

[Note 531 : Dans la Somme, on enrichit de cette façon les phosphates à gangue d’argile en les libérant de cette substance.]

[Note 532 : Ajoutons-y l’embranchement de Zrissa-Gare à Zrissa-Mine (1.200m) et celui du Bou-Jaber à Kalaat-Senane (8 km.). Ce dernier qui fonctionne depuis le printemps de 1911 est à un écartement réduit (0m 60) et appartient à la Cie du Bou-Jaber.]

[Note 533 : Le tracé de cette ligne a dans le Haut-Tell une trentaine de kilomètres.]

[Note 534 : Le Bou-Khadra fut concédé la même année à la Cie du Mokta- El-Hadid.]

[Note 535 : Pour plus de détails sur l’affaire de l’Ouenza, voir l’exposé fait par PELLETIER et par le Résident Général ALAPETITE (Procès-verbaux de la Conférence Consultative, session de nov. 1909, p. 71-77) et au Journal Officiel Français le rapport de G. PÉRIER (Annexe au procès-verbal de la 1re séance de la Chambre des Députés du 10 décembre 1909). Voir également BARRAL : Etude sur la question de l’Ouenza, Paris, 1912 et SCHIFFMACHER, Op. cit., p. 98-107. L’Ouenza est à 282 km. de Bizerte et seulement à 193 km. de Bône à vol d’oiseau.]

[Note 536 : Kalaat-Senane 253 km. et 261 avec le petit chemin de fer minier du Bou-Jaber, Kalaat-Djerda 235 km. Quant au Kouif, il est à 262 km. de Bône.]

[Note 537 : SCHIFFMACHER, Op. cit., p. 55.]

[Note 538 : La zone pauvre (au-dessous de 58 %) est aujourd’hui reconnue et n’est heureusement pas très développée.]

[Note 539 : Cet arrêt fut motivé par la baisse des prix, par l’approche de la fin de la concession empêchant de renouveler un matériel qui devait revenir ensuite à la commune, etc. SCHIFFMACHER, Op. cit., p. 141-142. Dès 1906, cette Compagnie tirait plus de tonnes de la Kalaat- Senane que du Dyr.]

[Note 540 : Voir à cet égard les Procès-verbaux de la Conférence Consultative, session de novembre 1908, p. 96-119.]

[Note 541 : La production de phosphates dans le Haut-Tell est en voie d’accroissement rapide.]

[Note 542 : Sans parler du danger éventuel que peuvent représenter les phosphates découverts en d’autres régions.]

[Note 543 : Auparavant, le tonnage du Zrissa n’était évalué qu’à deux millions de tonnes. (DIRECTION GÉNÉRALE DES TRAVAUX PUBLICS : Les Travaux publics du Protectorat français en Tunisie, tome III, Tunis, 1900, p. 34.]

[Note 544 : K. ROBERTY, Op. cit., p. 53.]

[Note 545 : Procès-verbaux de la Conf. Cons., session de novembre 1910, p. 137.]

[Note 546 : Procès-verbaux de la Conf. Cons., session de décembre 1912, p. 307.]

[Note 547 : Voir, par exemple, le rapport ACQUAVIVA in Procès-verbaux de la Conf. Cons., session de 1909, p. 430-432. La loi française du 28 mars 1912 et le décret beylical du 5 août suivant prévoient seulement la construction de la ligne depuis Tunis jusqu’à Téboursouk.]

[Note 548 : Il eut suffi de prolonger dans ce sens la ligne de Pont-du- Fahs jusqu’à El-Aroussa.]

[Note 549 : Les dates entre parenthèses sont les dates d’achèvement.]

[Note 550 : La Direction des Travaux publics publie chaque année une carte routière de la Tunisie au 1/500.000e. La comparaison de ces documents montre la progression du réseau et sa composition.]

[Note 551 : Voir, par exemple, La razzia des Ouled-Ayar (loc. cit., p. 276). Le général PHILEBERT qui opéra dans la région (Op. cit., p. 75), reconnut à Mactar « une importance stratégique considérable ; c’est un des passages les plus importants de la zone qui sépare le Tell de la Tunisie des plaines du Sud ».]

[Note 552 : D’abord hameau numide, Mactar fut promu colonie sous Trajan, à qui la ville dédia un arc de triomphe en 116, au sommet d’un renflement de terrain. Divers monuments décoraient Mactari, parmi lesquels un aqueduc amenant l’eau de l’Aïn-Saboun, etc.]

[Note 553 : Il en est de même en France dans le bassin minier de Meurthe-et-Moselle. Au 1er janvier 1912 l’arrondissement de Briey comptait 100.000 hab., dont 57.000 étrangers, parmi lesquels 32.000 Italiens.]

[Note 554 : De même on a essayé d’appeler Todrosville le village du Slata du nom d’un ingénieur italien.]

[Note 555 : Cependant, en 1912, les deux villages de colonisation créés par l’Algérie, à deux pas du Kouif et de la frontière tunisienne, à Aïn- el-Bey et Henchir-Somaa ont eu tous leurs lots achetés par des employés de la mine du Kouif.]

[Note 556 : Au début de l’occupation, alors qu’il y avait au Kef une garnison de 12 à 1.500 hommes, les fournisseurs étaient obligés d’aller au marché du Sers pour compléter leurs approvisionnements.]

[Note 557 : En 1829, lors du voyage de DE FILIPPINI, il se tenait le samedi et était fort couru.]

[Note 558 : VON MALTZAN, Reise, II, p. 264-265.]

[Note 559 : Wanderungen, p. 224.]

[Note 560 : Op. cit., II, p. 57.]

[Note 561 : Géog. comp., II, p. 376.]

[Note 562 : Cet Ahras était un simple cordonnier (Rev. Afric., août 1858, p. 454). La plupart du temps, c’est la notion du jour du marché qui prévaut. Dans le Haut-Tell, nous remarquons le camp abandonné de Souk-el-Djema (marché du vendredi). Le marché de Siliana est aussi désigné sous le nom de Souk-el-Khemis (marché du jeudi). Le marché du Roba-Ouled-Yahia n’est jamais appelé que Souk-el-Arba. D’où des confusions et des quiproquos avec les autres souks du même nom situés ailleurs en Tunisie.

A Madagascar aussi de nombreux villages autour de Tananarive portent simplement le nom du jour de la semaine où se tient le marché local.]

CONCLUSION

=Conclusion=

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Dans le présent ouvrage, nous avons essayé de montrer que les méthodes de la géographie moderne, employées avec succès à propos de « régions » françaises, étaient susceptibles également de s’appliquer dans notre Afrique du Nord, sous la réserve des différences résultant d’un milieu entièrement autre ou de la pénurie de la documentation écrite. Au lecteur de dire si nous avons su réaliser notre intention. Nous croyons utile, en tout cas, de grouper en quelques pages terminales les traits essentiels du pays que nous venons d’étudier.

Embrassant tout l’intérieur tunisien autour du Kef, de Téboursouk, de Mactar et de Thala, le Haut-Tell est le prolongement véritable des districts algériens auxquels il confine à l’Ouest. Il s’arrête au Nord à la Medjerda et au couloir d’El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs, tandis qu’au Sud et à l’Est, il est pour ainsi dire contrebuté par une ride montagneuse à laquelle son élévation relative et sa continuité également rares en Tunisie ont valu le titre de « dorsale tunisienne ». Au tiers méridional de celle-ci nous avons dès 1906 attribué le nom de Chaîne de Byzacène. Les deux tiers septentrionaux composent la Chaîne de Zeugitane, dont le tronçon Sud est seul en contact avec le Haut-Tell. Les deux alignements se lient par le massif de Mactar.

La région délimitée de la sorte s’offre à nous avec trois caractères principaux sur lesquels se greffent tous les autres. Située dans le Tell au contact de la Steppe, elle est un territoire de transition entre ces deux grandes zones géographiques. La considérons-nous en elle-même, nous y reconnaissons une contrée montueuse, coupée en son milieu par une bande déprimée. Nous constatons en même temps qu’elle est divisée en une série d’alvéoles dont chacune est pourvue d’une personnalité réelle.

Enoncer que ce pays est tellien serait une affirmation quelque peu vague si nous n’étions en mesure de préciser — pour la première fois depuis quatre-vingts ans que la France est en Afrique — la signification intime du mot Tell. Pour les indigènes, le tell est un genre de terrain. C’est « tout sol argileux recevant chaque année assez de pluie pour en être pénétré au point d’accumuler en lui des réserves aqueuses assurant constamment le complet développement normal des plantes annuelles, céréales et herbages. » La zone tellienne est donc « celle où par suite de la nature du sol et de la dose des précipitations, il y a majorité ou abondance de terrain tell. »

Le Tell porte en Tunisie le nom de Friguia, lequel n’est autre que le vieux vocable d’Africa. Et, comme celle-ci s’identifiait pour les Romains avec le territoire qui environnait plus ou moins Carthage, il est infiniment probable que dès l’antiquité l’Africa correspondait à une région agricole. Si cette suggestion est adoptée, il serait plausible de chercher une origine à ce terme dans le radical sémitique « fariqa » qui veut dire « être séparé ». L’Africa serait donc étymologiquement la contrée placée entre la mer et la Steppe et séparée par elles de tout autre pays cultivable. Vers la Méditerranée, la limite de la Friguia, c’est-à-dire du Tell, est fixe. Vers la Steppe, elle varie selon que les années sont plus ou moins sèches ou humides. Il faut donc concevoir la démarcation entre les deux, non comme une ligne, mais comme une bande variable où se mêlent des phénomènes telliens et des phénomènes steppiques. Une partie au moins de notre région est dans ce cas.

L’analyse de la façon dont s’y opère le passage du Tell à la Steppe nous amène, en effet, à distinguer dans le Haut-Tell deux grands compartiments de dimensions à peu près égales. L’un, celui du Nord, touche vers la Medjerda au plus mouillé des cantons tunisiens et se range sans contestation aucune en Friguia. L’autre, celui du Sud, accolé à la Steppe, n’est pas considéré comme Friguia par ses propres habitants.

Campé au sein de la Régence, presque à la même distance des deux bassins de la Méditerranée, le Haut-Tell est sous la dépendance climatique des effluves émanées de tous deux. La majorité des pluies lui vient cependant du Nord-Ouest, surtout dans la portion friguienne qui reçoit presque toujours 400mm d’eau, ce qui la rend très apte aux céréales. Ce chiffre est moins fréquemment atteint dans le secteur méridional où le vent de Nord-Ouest se mue plus d’une fois en vent de montagne, djebeli anhydre et froid qui joue un grand rôle dans la dessication de la surface du sol. Les plaines de ce secteur (Bermajna, Tajmout, Foussana), et certains de ses plateaux comme le Zelfane, se conduisent assez habituellement comme des morceaux de Steppe. La culture de l’orge et surtout celle du blé y est plus aléatoire qu’au Nord et l’hectare y tolère une moindre quantité de semence. L’alfa tend à en chasser le diss, graminée franchement tellienne. Les deux armoises et le harmel y foisonnent comme dans la Steppe. La population y est moins dense. Les gens y préfèrent l’élevage à l’agriculture et y vivent en conséquence sous des tentes plutôt que dans des maisons. Les villages indigènes sont rares. En revanche, cette moitié non friguienne est par excellence la région minière, surtout dans l’aire de drainage du moyen Mellègue et du Sarrath.

Marche tellienne, le Haut-Tell est le premier pays que rencontrent les Steppiens lorsque de mauvaises conditions climatiques les obligent en été, eux et leur cheptel, à quitter momentanément leur patrie, en quête de travail ou d’herbages. Limitrophe de la Steppe, le Haut-Tell déverse sur celle-ci pas mal de ses animaux et de ses habitants lorsque le froid ou la neige menacent la vie du bétail. Notre région est donc le théâtre de phénomènes de transhumance alternative dont l’examen est des plus instructifs et qui donnent la raison de bien des habitats actuels de tribus ou de fractions de tribus.

Si, à beaucoup d’égards, s’impose la distinction entre zone friguienne et zone non friguienne, à d’autres points de vue, le Haut-Tell jouit d’une homogénéité indéniable qui explique pourquoi les Steppiens l’inscrivent tout entier en Friguia. Son altitude générale est forte par comparaison avec celle du reste de la Régence dont il est la portion la plus élevée (700m en moyenne) et dont il possède le modeste géant avec le Djebel-Chambi (1.544m). Rien d’étonnant donc à ce qu’en hiver beaucoup de précipitations s’y résolvent en neige. L’été n’y est pas aussi sec qu’ailleurs. Maints orages d’après-midi, fournisseurs éventuels de grèle, y rafraîchissent l’atmosphère. A Mactar, bien des saisons chaudes n’enregistrent pas plus de 35°. Si les plaines sont plus insolées, le Français retrouve sur les sraouate des températures d’Europe, qui ne mettent pas obstacle à son établissement.

La forêt est par endroits très belle, tant vers la chaîne de Byzacène que plus au Nord. Son élément dominant est le pin d’Alep en qui nous saluons l’arbre caractéristique du Haut-Tell. District le plus central de la Tunisie, ce dernier en est aussi le principal nœud hydrographique. Outre le Mellègue, la Tessa et la Siliana, affluents de droite de la Medjerda, il voit s’élancer de son sein l’Oued-Miliane qui expire dans la mer près de Tunis, les branches supérieures des oueds Zéroud et Merguellil qui vont finir dans le lac Kelbia non loin de Kairouan et le début de l’Oued-Baïech qui aboutit dans les Chotts après avoir défilé devant Gafsa. Ni très riches en eaux courantes comme ceux du Tell Septentrional, ni trop indigents comme ceux de Steppe, les oueds du Haut-Tell offrent une série d’exemples typiques du régime à éclipses qui est celui des rivières de notre Berbérie.

Tout en étant très montueuse, notre région ne manque pas de plaines dont les plus fertiles (Khalled, Krib, Rhorfa, Sers, plaines du Kef et de Lorbeus, Abida, Zouarine), sont ramassées au milieu même du Haut-Tell selon une diagonale Sud-Ouest-Nord-Est. Ce large corridor a une très grande importance. C’est par là que se sont enfoncées dans l’intérieur, de Carthage vers Tébessa et de Tunis vers les Kalaats, les voies romaines et les chemins de fer. C’est là qu’aboutit le commerce de toute la région, là que sont les gros marchés. Les bourgades les plus notoires de la contrée, à savoir le Kef et Téboursouk, se sont bâties sur sa lisière. Politiquement, cette zone, siège de tribus arabes et ouverte vers la capitale, fut toujours gouvernementale depuis le XVIIe siècle. Elle forma avec la bande montagneuse, mais pas trop difficile, du Nord du Haut-Tell, un pays makhzen, le Bled-Et-Trouk, tandis que la bande montagneuse très compliquée du midi était un pays berbère et indiscipliné, le Bled-El-Arab.

A Ebba-Ksour, dans la plaine de Zouarine, s’amorce un couloir perpendiculaire qui s’avance au Sud vers Sbiba et Sbeïtla par Rohia en scindant la chaîne de Byzacène du massif de Mactar, créant ainsi un hiatus de premier ordre dans la dorsale tunisienne. Par cette brêche, marchandises et gens de la Steppe ont de tout temps afflué pour se diriger de Zouarine vers Tunis. D’autres cols, Khanguet-Bou-Laaba, Foum- Zelga, Drija, etc., percent la dorsale où, à l’extrémité du Haut-Tell, entre le Djouggar et le massif du Zaghouan, baille le Foum-El-Kharrouba qui ne le cède en rien comme valeur au couloir de Rohia, car il relie Kairouan à la capitale.

Non seulement cette bande centrale, mais encore les deux bandes montagneuses qui l’encadrent, sont orientées du Sud-Ouest au Nord-Est, et il en est de même de la majorité des éléments de toutes trois. C’est d’ailleurs l’allure la plus ordinaire chez les plissements de la Régence. Néanmoins, quelques fronces se campent en travers et coupent orthogonalement leurs rivales. Il en résulte un amalgame de dômes et de cuvettes. Parmi les uns, les dômes aptiens s’érigent en blocs plus ou moins isolés veinés de fer, tandis que l’éocène inférieur se carre en tables calcaires (Kalaats) surmontant des couches phosphatées. Dômes et cuvettes déterminent une structure en damier où des cases disparates, placées côte à côte à des étages inégaux, se rangent en quatre catégories fondamentales : le djebel, la forêt, le sra et la plaine.

Le sra n’est autre chose qu’une vaste surface de terrain tell, juchée à une certaine altitude. C’est là qu’il y a le plus d’herbe, le plus de bovins et que la population est le plus dense, là aussi que réussiront le mieux les colons. Cette notion du sra est essentielle. Les hauts plateaux et les hautes vallées où les céréales procurent presque toujours des récoltes satisfaisantes sont des sraouate. Il échet donc de ne pas les confondre avec les hauts plateaux et hautes vallées où est aléatoire la culture de l’orge et du blé et dont la manière d’être trahit l’emprise de la Steppe. En conséquence, le terme de Hauts Plateaux est à écarter d’une manière absolue de la nomenclature puisqu’il englobe des districts qui n’ont de commun que la disposition orographique, ce qui, en l’espèce, est secondaire.

Sur les 14.250 km. carrés du Haut-Tell, 2.500 sont occupés par les plaines alluviales (17,5 %) et 1.200 par les sraouate (8,4 %). C’est le lot cultivable. Environ 5.300 km. carrés (37,1 %) appartiennent aux djebels nus ou ne correspondent à rien de précis. Piqués de romarin ou de petites plantes ligneuses, semés de champs çà et là, ils sont le bled vague et indéterminé dont le rôle est de constituer des parcours pour les troupeaux. Quant à la forêt et à la brousse, elles embrassent à elles deux 5.250 km. carrés (36,8 %), c’est-à-dire plus du tiers du Haut-Tell, proportion qui met ce dernier sur le pied des pays les mieux dotés comme couverture forestière et qui affirme son caractère tellien.

Ces quatre genres de cases sont éparpillés d’une façon à peu près égale dans les deux compartiments du Haut-Tell, et, comme chacun de ces types ne comprend d’un seul tenant que des surfaces plutôt médiocres, leur ensemble se traduit par une véritable mosaïque. Si le climat extrêmement instable de la Tunisie ne consent pas d’y parler de moyennes, le sectionnement du Haut-Tell en cent petites alvéoles ajoute encore aux causes de variabilité pluviale ou calorique à bref délai ou à courte distance. Notre région est donc un excellent champ d’étude de ce phénomène dont la répercussion est si grande dans notre Afrique du Nord sur les productions du sol et le moral de l’homme. Non seulement en matière de précipitations ou de température, mais encore en ce qui concerne la nature géologique, les capacités agricoles ou minières et les habitants, plus d’un de ces cantons forme un petit monde à part, hanté par une population d’origine spéciale (Ouartane, Ouargha, etc.). A presque tous les égards, le Haut-Tell présente donc des contrastes rapides d’un point à un autre.

De ce pays, en somme encore assez bien doué, notamment dans la zone friguienne, le Protectorat français a changé les conditions sociales séculaires. Avant 1881, les indigènes, distribués en groupes ethniques rivaux, vivaient en zmalas dans les plaines et dans la zone non friguienne. Là où il y avait des villages, ceux-ci témoignaient de l’insécurité régnante par leur assiette établie en des positions d’accès dangereux ou malaisé. Quelques-uns s’assimilaient à des nids d’aigle. Parmi eux, le Kef, centre militaire, administratif et religieux, faisait presque seul figure de ville.

Notre occupation a garanti la tranquillité et la stabilité politique. Dès lors, les cadres des populations, jusque là exclusivement basés sur la communauté de sang, ont été remplacés par une organisation territoriale. Devenus superflus, les modes de groupement provoqués par le souci de l’intégrité de l’existence quotidienne ont tendu à s’effacer. Les zmalas ont disparu, les kalaats se sont vidées. Sur leurs aires incommodes, les décherats ont dû se borner à subsister. Le Kef ou Téboursouk mêmes, après un élan passager, demeurent stationnaires. Si les indigènes ont doublé en nombre depuis trente ans, ce sont les campagnes qui ont profité de cet accroissement.

Tandis que les anciens centres périclitaient ou ne se maintenaient qu’avec peine, surgissaient d’autres bourgades sous le stimulant de besoins nouveaux : villages administratifs comme Mactar ou nés des nécessités de l’exploitation d’un chemin de fer comme Gafour, et surtout villages ayant comme noyau un marché (Ebba-Ksour, le Sers et Siliana) ou une mine (Zrissa, Kalaat-Senane ou Kalaat-Djerda). Ces créations récentes diffèrent des décherats à plus d’un titre. Moins bien dotées en eau potable, elles ont l’inappréciable avantage au point de vue moderne d’être sur des voies de communication faciles. Les villages de marchés paraissent voués à un certain avenir, car ils se dressent dans des districts fertiles et à des nœuds de routes ; ils ont dans le pays de profondes racines. Ebba-Ksour, principalement, semble appelé à une brillante destinée. Pour le moment, ils sont éclipsés par les villages miniers, plus précaires, mais dont quelques-uns évoquent un peu les villes champignons d’Amérique. Kalaat-Djerda, encore dans les limbes il y a huit ans, a aujourd’hui plus d’habitants que le bi-millénaire Téboursouk.

Le Haut-Tell est la fraction de la Régence la plus riche en fer, et, comme phosphates, il vient juste après la région de Gafsa. C’est donc au premier chef un pays minier. Fer et phosphate se rencontrent précisément dans la zone non friguienne qui rachète ainsi son infériorité agricole. Ce sont les mines qui ont motivé l’avancée du rail au sein du Haut-Tell à quelques 250 km. de la mer. C’est à elles qu’est due l’arrivée d’un contingent non négligeable d’européens (7.000 en 1911), lesquels sont pour les deux tiers étrangers et surtout italiens.

Depuis trente ans, les emblavements des indigènes ont doublé comme la population elle-même. Mais, vu la forte proportion dans le Haut-Tell des terres non cultivables, il faut pour accroître la production recourir à de meilleures méthodes et demander davantage à un même terrain. Or, les indigènes ont plus de penchant au dry far niente qu’au dry farming. L’emploi des systèmes culturaux perfectionnés repose donc sur la colonisation qui sera le guide et l’initiatrice de nos protégés. Ceux-ci étant au nombre de 245.000 en 1911 n’ont qu’une densité de 17,5 au km. carré. Il y a donc place à côté d’eux pour beaucoup de Français (2.160 en 1911). Le climat étant propice, la réussite de nos compatriotes ne fait pas de doute, surtout en Friguia. Seul, le manque de terres achetables entrave actuellement leur afflux. Quant aux indigènes, en attendant qu’ils soient à même d’améliorer leurs procédés en ce qui concerne les céréales, ils tourneront utilement leur attention vers la défense de leur cheptel contre les frimas et les disettes, notamment dans le secteur non friguien. Dans tout l’ensemble du Haut-Tell, ils pourront tirer plus de profit d’un élevage mieux compris et imprimer quelque impulsion aux industries qui en dérivent. Les burnous fabriqués au Kef n’ont-ils pas dans toute la Régence une excellente réputation ?

Nous avons eu la bonne fortune de parcourir et d’étudier le Haut-Tell avant 1906, c’est-à-dire avant que le chemin de fer et les mines n’y aient introduit des modifications qui ne sont pas toutes en harmonie absolue avec sa nature intime. Certes, l’action administrative, celle des colons ou des industriels pourra pallier dans une certaine mesure les aléas du régime pluvial ou remédier aux faibles capacités apparentes de tel ou tel canton. Autant, par exemple, la région du moyen Mellègue était pauvre en décherats, autant elle abonde maintenant en villages miniers. Par suite, a déjà été atténué, et le sera encore plus à l’avenir, le contraste entre les plaines et les sraouate ou entre la zone friguienne et celle non comprise en Friguia, mais qui, suffisamment modifiée, pourra peut-être un jour mériter d’y être classée. Les parties vagues du bled ou du moins certaines d’entre elles finiront par rentrer dans l’une ou l’autre des catégories franches. Néanmoins, il sied de ne jamais perdre de vue ce que quelques-unes des innovations qu’on apporte peuvent avoir de précaire ou d’artificiel.

La physionomie d’une région neuve où soudain se déploie l’activité moderne est comme un visage de femme sur lequel on étendrait un fard précieux. Certains linéaments sont accentués, d’autres, au contraire, dissimulés. Vienne à s’écailler le placage, tel ou tel des traits primitifs reparaît et étonne celui qui, sous le masque séduisant et fragile, avait oublié la réalité fondamentale.

L’œuvre accomplie dans le Haut-Tell au cours de ces six derniers lustres est considérable. Elle sera d’autant plus solide que des vues d’ensemble domineront davantage les tendances parfois étroites ou fragmentaires des administrations techniques ou des compagnies. En montrant en plein jour le caractère géographique du Haut-Tell, puisse notre ouvrage servir l’intérêt général en facilitant la réalisation des possibilités qui émanent de l’essence même du pays.

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[Illustration : CARTE ECONOMIQUE DU HAUT-TELL

Dressée par CH. MONCHICOURT]

LISTE DES PLANCHES

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{ I. Le Djebel-Slata vu du Sud-Est. { Pl. A { II. Le Djebel-Bou-Jaber et le bordj de la douane { vus de la Kalaat-Senane. (Dans le fond, le { Djebel-Bou-Khadra.)

{ III. Falaise de la Kalaat-Senane. — Les fahoul de l’angle Pl. B { Nord-Est. { { IV. Falaise de la Kalaat-Senane, vue prise du Sud-Est.

{ V. Le synclinal du Dyr du Kef et la zaouia de { Sidi-Mansour-El-Gaias. { Pl. C { VI. Le Dyr du Kef, vue prise de la direction de Nébeur. { { VII. Contraste de l’éocène inférieur du Kef-Berda (bord { Ouest du Haodh) et du sénonien sous-jacent.

Pl. D VIII. La chaîne des Kalaats. — Partie occidentale du Kef-Bdiri à l’Ouest à la Kalaat-El-Harat, à l’Est (Hamadat des Ouled-Ayar).

Pl. E IX. Le Tell des Fréchich. — Le pays au Nord de l’Aïn-Midoun.

{ X. La cascade de Bou-Fatha. Pl. F { { XI. La brousse à lentisques en bas du Djebel-El-Akhouate.

{ XII. La Kalaat-Frarha (Chaquetma) et la forêt Pl. G { sous-jacente. Pins sur romarins et genêts. { { XIII. Les boisements du Zelfane. — Araars et alfas.

{ XIV. Type de la forêt entre Bou-Chebka et le Chambi. — Pl. H { Pins, dont quelques-uns brûlés, sur alfa. { { XV. Faucons et fauconniers.

{ XVI. Menhir avec inscription libyque à Médoudja. Pl. I { { XVII. Dolmen en conglomérat de lumachelles de l’éocène { moyen (Mactar).

{XVIII. Haouta de Sidi-bou-Araara au Sud-Est de Thala. — Au Pl. J { premier plan, armoise champêtre. { { XIX. L’escalier de la Kalaat-Senane.

Pl. K XX. Panorama de la ville du Kef en 1905.

Pl. L XXI. Le Kef. — Le quartier Cherfine.

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LISTE DES CARTES

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A) Hors texte, en couleurs :

Carte économique du Haut-Tell au 1/50.000e avec répartition des types de régions naturelles.

B) Dans le texte, en noir :

Pages

1. Les grandes divisions naturelles de la Tunisie 8

2. Le Lejbel et le Slata 56

3. Carte orotectonique schématique du Haut-Tell 70

4. Carte hypsométrique du Haut-Tell 78

5. Essai de carte de la distribution des pluies dans le 153 Haut-Tell

6. Carte de la direction des orages de grêle 186

7. La Hamadat de la Kessera 193

8. Capture d’oueds sur le Haut-Ousafa 207

9. Le Haut-Tell dans l’antiquité 252

10. Les tribus du Haut-Tell à l’époque arabe et turque 263

11. Les divisions politiques du Haut-Tell au 275 XVIIIe siècle

12. Carte de la répartition des oliviers, des cactus et 349 des zones d’épandage du Haut-Tell

13. Plan de la ville du Kef et banlieue 404

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FIGURES DANS LE TEXTE

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1. Distribution des terrains au Djebel-Meida des Ouargha 59

2. Pluie. — Divers types d’années à Mactar : types A, B, 155-156 C et D

3. Répartition des saisons dans les plaines et sur les 166 sraouate

4. Hydrologie. — Le régime à éclipses 202

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TABLEAUX HORS TEXTE

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1. Tableau des pluies à Mactar et dans le Haut-Tell.

2. Tableau des pertes d’animaux causées par la neige en 1906.

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TABLE DES MATIÈRES

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NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

Pages

Exposé du sujet et bibliographie. — Sources écrites. — Cartographie. — Sources manuscrites. — La documentation directe I-XIV

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INTRODUCTION

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