‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 7 sur 62 · I

I

LES ASPECTS DU TERRAIN

En parcourant le Haut-Tell, on ne tarde pas à remarquer des paysages types dus à l’association de certaines formes de terrain avec certaines colorations du sol et avec l’abondance de certaines plantes. Ces paysages, qui correspondent à certains étages ou groupes d’étages géologiques, ont assez de fixité pour pouvoir être retenus par l’œil ou décrits par la parole et par la plume.

Trias. — Au début de la Légende des Siècles, V. Hugo voit apparaître un mur composé de tout ce qui a existé depuis l’origine des âges et où le poète ne distingue, à première vue, qu’un effroyable chaos d’hommes et de choses. C’est une impression analogue que l’on ressent lorsque l’on considère un pan de trias[74]. Ophites vertes, ou diabases noirâtres comme au Koudiat-Lemsan, ne sont que des points dans le bariolage des marnes gypseuses qui affectent tous les tons de la palette avec prédominance du gris cendré, du lie de vin ou du jaune de Naples. Dans ce sol inconsistant que l’érosion creuse de vallées profondes, seuls résistent à celle-ci les ballons de roches éruptives qui se maintiennent en pitons, comme le Koudiat-El-Alfa, ou en dents, comme les trois Nab-El-Azreg, au Nord-Est du Djebel-Harraba, le long de l’Oued- Mellègue. Des trois étages du trias, sont à peu près seules représentées ici les marnes irisées.

Comme en Lorraine, le trias est riche en sel. Les eaux triasiques sont toutes plus ou moins chargées de cette substance, qu’il s’agisse de sources ou de rivières arrachant des particules salines au terrain encaissant (Mellègue, Medjerda, etc.). Malgré qu’il donne naissance au Djebel-Lorbeus à une exploitation rémunératrice, ce sel du trias est donc loin d’être un avantage, puisque dans ce pays où l’eau est plutôt rare, il en rend une notable partie impropre aux besoins des hommes, des animaux ou des plantes. A cette regrettable qualité, s’oppose une propriété plus heureuse. Etant le plus souvent limité par des failles, le trias est fréquemment en relation sur ses bords avec des manifestations hydro-thermales (sources sulfureuses d’Hammam-Mellègue, d’Hammam-Biadha, etc.). Avec le mot cent fois répété de melah « sel », le vocable hammam « bain chaud », est un des termes normaux de la toponymie triasique. La même remarque vaut pour les noms de métaux : Djebel-Hadida, près de Nebeur (de hadid fer), Henchir-Rsas, du côté du Mellègue et du Guern-El-Lefaia (de rsas plomb), Oued-El-Kohol, près du Djebel-Saadine (de kohol antimoine). Presque constamment, en effet, les failles qui accompagnent le trias ont laissé fuser vers la surface des vapeurs métallifères. Ce terrain est de beaucoup, en Tunisie, le plus riche en mines. Le gypse (zebs) y est également fréquent et l’on y remarque quelques suintements de pétrole (Djebel-bou-Dabbouz au Nord de Téboursouk).

[Illustration : I — LE DJEBEL SLATA VU DU SUD-EST. (Cliché Olivier.)

Au premier plan, un peuplement d’alfa.]

[Illustration : II — LE DJEBEL BOU-JABER ET LE BORDJ DE LA DOUANE VUS DE KALAAT-SENANE. (Cliché Olivier.)

Dans le fond, le Djebel Bou-Khadra. Cette phototypie pourrait presque être prise pour la précédente réduite et tirée à l’envers.

Planche A]

Souvent couvert d’une croûte gypso-calcaire, le trias du Haut-Tell est vêtu de broussailles ou de boisements, mais n’accueille que par exception des céréales. Il faut aller jusqu’aux régions plus arrosées du Tell Septentrional pour y rencontrer des cultures.

Aptien. — Des reliefs timides du trias aux cîmes altières de l’aptien, quel contraste ! Ces dernières vantent le Djebel-Serdj, la plus haute montagne de la chaîne de Zeugitane (1.357m), et en Algérie, près de Tébessa, le Djebel-Bou-Rommane (1.545m), qui rivalise avec le Chambi. Même englobées dans une chaîne ou un massif (Bargou, Serdj, Bellota, Ajered, Hamra), les montagnes aptiennes conservent leur individualité et leur prestance grâce à des failles ou au travail de l’érosion.

Mais pour les contempler dans toute leur hardiesse, il faut aller jusqu’à la région du moyen Mellègue. Là, une douzaine de dômes, isolés au milieu d’un vaste espace nivelé entre 400 et 500m, s’érigent magnifiques dans leur ampleur et leur solidité qui n’excluent pas une certaine sveltesse à la partie supérieure dont l’aspect est bien traduit sur la carte par des courbes de niveau à angle aigu (Serdj, Bou-Khadra). Les lignes de faîte sont de vraies crêtes, de sorte que plusieurs de ces montagnes, examinées d’enfilade, revêtent la forme d’aiguilles ou dents. Vu du Nord-Est, le Meridef (837m) est comme un M inégal. Près de l’Harraba (1.098m), un petit dôme annexe est le Lséin (La Petite Langue)[75]. Les indigènes insinuent que le Slata doit son nom à sa cîme en feuille de salade. De flanc, on constate que l’épine dorsale n’est pas absolument continue. Des vertèbres ont chu laissant des vides en U. Le Serdj est ainsi désigné à cause d’une « selle » de ce genre. Le Djebel-Mkirriga est appelé au Kef « la Cathédrale » parce qu’à cette distance on le prendrait pour une église gothique avec deux tours en façade et une flèche centrale. A Clairfontaine, un trou rond qui traverse la paroi supérieure en dessous de la flèche a valu au Mkirriga le sobriquet de « montagne de l’Horloge ».

Surgissant du socle terrestre sans lien apparent entre eux ni avec les reliefs d’alentour, tous ces dômes sont des « montorfani », comme on dirait dans les Préalpes italiennes[76], et l’on comprend que Pellissier ait pu jadis parler de volcan à propos du Zrissa[77]. En outre, ces montagnes ont la même composition : marnes sableuses d’un brun verdâtre, intercalées de minces lits gréseux et couronnées de grandes masses de calcaires gris fer. Ces dômes ont un air de famille si prononcé qu’il est souvent malaisé de les distinguer les uns des autres. Du pied Sud du Djebel-Harraba, le Slata ( 1.103m) et l’Ouenza (1.289m) semblent deux répliques d’un même exemplaire qui pourrait être le Bou-Jaber (1.086m). (Voir planche A.) Les indigènes des environs s’y trompent. A Tajérouine, j’ai vu confondre le Guelb-El-Mellègue et le Mkirriga, à Mdaourouch, j’ai vu discuter pour identifier l’Ouenza et le Bou-Khadra (1.463m). Que si l’on se borne à l’inspection de la carte, on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude du Slata et du Lejbel. (Voir carte no 2.)

[Illustration : Carte 2. — LE LEJBEL ET LE SLATA]

Les pentes de ces dômes étant très rapides, la végétation y est plutôt maigre. Le Zrissa, par sa nudité, évoque un paysage lunaire. Sur ce sol déclive où rien ne la retient, l’eau de pluie s’enfuit, de sorte que la plupart des dômes aptiens ne sont guère égayés par des sources, sauf le Serdj et le Bargou. Le Bargou laisse s’échapper des eaux assez abondantes pour avoir été captées, malgré la distance, au profit de Tunis. On tire des calcaires aptiens une bonne pierre de construction, mais ce qui place hors de pair ce terrain au point de vue de son utilisation, c’est sa richesse minière. Tandis que le trias fournit surtout de la calamine (zinc) et de la galène (plomb), plus d’un dôme aptien, outre ces minerais, renferme du fer (Ouenza, Zrissa, Slata).

Sénonien. — Le sénonien est le terrain le plus répandu dans le Haut- Tell qu’il traverse notamment en écharpe vers son milieu, de la plaine de Tébessa à celle de Bou-Arada. S’il frappe moins l’attention que les dômes aptiens, c’est que ses bombements se résolvent en formes arrondies (Djebel-Maïza, Djebel-Mzarrigue) ou en croupes aplaties et mollement ondulées. Vers Haïdra, au Djebel-Djeldjel, au Djebel-Semama, au Djebel- Tiouacha, les couches sénoniennes sont si faiblement inclinées qu’elles épousent presque à l’occasion l’horizontalité. Le sénonien du Haut-Tell est fort riche en marnes bleues jaunissant à l’air et atteignant jusqu’à 300m de puissance. Là où elles ne sont pas soutenues par des intercalations calcaires, elles offrent aux eaux une proie facile. Telle rivière sénonienne possède tout un réseau serré et profond de ravins constituant un véritable dédale, comme si un mauvais génie s’était amusé à égratigner le sol de ses ongles puissants. Vers la surface de la formation, les calcaires augmentent. On est souvent en présence de deux couches de calcaire séparées par des marnes, ce qui détermine une double rangée de collines blanches ayant entre elles des vallées de couleur grise. Un très bon spécimen de cette disposition se distingue sur les deux côtés du Dyr du Kef. Vue par la tranche, la couverture calcaire se découpe en kefs dont la barre couronne et protège les marnes sous jacentes. En plan, elle produit des plateaux, comme celui de la forêt de la Kessera, entre ce village et l’Oued-Ousafa.

Sur les calcaires du sénonien repose un opulent manteau de marnes noirâtres, regardées comme tertiaires jusqu’à ces dernières années, mais que Pervinquière a classées comme secondaires puisqu’elles renferment encore des ammonites. Le plus souvent, il est d’ailleurs impossible de les distinguer des marnes suessonniennes de même couleur. Le développement de ces couches est extrêmement variable. Elles foisonnent entre Haïdra, le Dyr des Ouled-Yahia et le Kouif. Fortes de 300m environ au pied de la Kalaat-Senane, elles n’ont que 150m au Guern-El-Lefaia et se réduisent à quelques mètres au Ras-Sidi-Ali-ben-Oum-Ez-Zin, au Goraa, etc. Ces marnes se décomposent en un tell de la meilleure qualité, excellent pour les céréales et les herbages, comme on le constate dans le massif Ouargha, autour du Dyr du Kef, dans le massif de Téboursouk, à la Kalaat-Senane, en bas de la chaîne des Kalaats dans la Hamadat des Ouled-Ayar et à la Hamadat de la Kessera, etc. Par leurs facultés agricoles, elles marquent, au point de vue humain, une limite importante dans la succession des terrains géologiques. Car c’est là le commencement des terres de culture quasi absentes ou d’une valeur médiocre dans tout le secondaire et qui vont tenir dans le tertiaire et le quaternaire une si large place.

En revanche, c’est sur le secondaire, et en particulier sur l’étage terminal de celui-ci, qu’il faut chercher les forêts. Que de fois n’abandonne-t-on pas les peuplements de pin d’Alep pour les champs de céréales ou pour les jachères quand on quitte le sénonien pour entrer sur le tertiaire. Sénonien et pin sont presque inséparables et leur association est d’un réel pittoresque. Dans la forêt triasique ou dans la forêt aptienne, la coloration trop terne du sol se confond à distance avec le vert foncé des pins. Ceux-ci, au contraire, se détachent avec vigueur sur le fond clair des calcaires sénoniens. Kef-El-Azreg (Le Roc Clair) ou Kef-El-Abiod (Le Roc Blanc) sont des kefs sénoniens privés de pins au milieu ou dans le voisinage de la masse épaisse de la forêt, tandis que les croupes assombries par la fréquence et l’épaisseur des troncs et des ramures sont des Krouma-Souda (Croupe Noire). De temps en temps, une belle source jaillit et égaie le paysage. L’expression « Aïn Beida » est très répandue dans la toponymie sénonienne.

Riche en forêts d’où l’on tire le bois à brûler, les montants des gourbis ou des tentes, doté d’eaux fraîches et salubres, le sénonien est encore pourvu d’excellents matériaux de construction. La pierre sénonienne porte le nom de saouane. Cet étage, même lorsqu’il est privé de ses marnes supérieures cultivables, attire à lui les populations sédentaires. Thala et Mactari s’y dressaient à l’orée de l’éocène moyen, Assuras et Althiburus (Medeina), à la lisière du quaternaire.

[Illustration : Figure 1. — DISTRIBUTION DES TERRAINS AU DJEBEL MEIDA DES OUARGHA

(communiqué par ABADIE)

1 Calcaires à gros bancs de l’éocène moyen.

2 Calcaires à petits bancs de l’éocène inférieur.

3 Niveau phosphaté.

4 Marnes noires sénono-suessonniennes.

5 Petits bancs calcaires du haut du sénonien.

6 Calcaires sénoniens.

]

Eocène Inférieur. — Les marnes noires sénono-suessonniennes ont leur fertilité entretenue par une couche phosphatée qui leur est immédiatement supérieure (voir fig. 1) et qui, par les exploitations auxquelles elle a donné naissance (Kalaat-Djerda, Kalaat-Senane, etc.), a puissamment contribué au développement économique moderne du Haut- Tell. Sur les phosphates, s’étalent des calcaires qui, dans l’Est de notre région, sont relativement flexibles et s’écrasent en kroumas et en koudiats comme les calcaires sénoniens, tandis qu’au Centre et à l’Ouest, ils sont rigides et bourrés de nummulites. Rebelles aux plissements, ils se brisent en tables isolées aux pans droits et escarpés qui s’avancent au-dessus des plateaux ou des plaines comme des caps au-dessus de la mer. Aujourd’hui juchées au sommet des monts ou des plateaux, ces laides représentent des morceaux d’anciens synclinaux respectés par l’érosion et constituent, par suite, un cas remarquable d’inversion de relief. Elles tiennent dans le paysage du Haut-Tell tunisien une place à part et n’ont pas été sans exciter l’imagination des indigènes[78].

Avec leur port robuste et leur coloration orange due à des sels de fer, les falaises nummulitiques ont grand air. Leur dénivellation brusque peut atteindre jusqu’à 50 mètres au Goraa et davantage à la Kalaat- Senane. Les approches de ces masses sont gardées par des témoins d’une extension ancienne, façonnés par les eaux en aiguilles, en dents, en champignons, et prenant le titre de mnara (phare), de settara (pilier) ou de fahoula (phallus). De l’angle Est-Sud-Est de la Kalaat- Senane, se détache ainsi la Settaret-Zid, tandis qu’à l’angle Nord-Est, plusieurs fahouls sont pareils à des orgues (voir planche B). La Settaret-Zid emprunte son nom à un individu qui, après avoir réussi à s’y hisser, y serait mort dans l’impossibilité de descendre. Dans les anfractuosités prospère tout un monde emplumé (aigles, corbeaux, ramiers) qui y a semé des zeg et tir (mot à mot « excréments d’oiseaux ») ayant donné naissance à des plantes (oléastres, cactus tapissant le Kef-Er-Rai du Skarna, etc.) A la Kalaat-Senane et à Djebba, des lierres gigantesques, enracinés dans des enfoncements, couvrent plus d’une centaine de mètres carrés de leur draperie verte. Ajoutons que les calcaires suessonniens sont, dans le Tell, le gîte préféré des vipères. Ces escarpements sont appelés dyr[79] lorsqu’ils sont continus sur une notable longueur, et, en quelques points, ce terme va jusqu’à désigner la masse rocheuse dans son ensemble (Dyr du Kef, Dyr des Ouled- Yahia)[80]. Quand la falaise se replie, elle projette en promontoires des kefs ou des kouifs[81] qui se dégagent à l’occasion en kalaats[82]. La Hamadat de la Kessera[83] en fournit sur son pourtour de bons exemples (voir carte no 8). Le même roc peut être un kef ou une kalaat suivant l’angle sous lequel on l’examine. De Nebeur, le Dyr du Kef a l’aspect d’une kalaat (voir planche C).

Les plates-formes suessonniennes correspondent généralement à des synclinaux. Parfois, l’inclinaison des couches vers l’axe médian est peu sensible, comme à la Kessera, et à ce caractère répond le vocable de hamadat (plateau). Ou bien les strates penchent très nettement vers le centre, déterminant soit une gouttière démesurée, comme au Dyr du Kef[84] (voir planche C), soit une auge énorme, comme au Haodh[85], soit des guessaas[86], comme dans le massif du Chaquetma (Guessaa-Kebira, Guessaa-Seghira) ou au Nord-Ouest du Maïza (Guessaa des Beni-Rezg)[87]. Ces planchers nummulitiques constituent des sfaiats dénudées. (Kalaat- Djerda signifie « kalaat pelée »). Le dallage naturel de celles-ci est interrompu, néanmoins, par des interstices où de l’humus nourrit quelques herbes et broussailles ou permet l’ensemencement de champs minuscules. Pareilles à des mosaïques disloquées, les surfaces nummulitiques présentent, çà et là, des fissures très profondes, que les gens du Dyr qualifient de chgueg en nar (crevasses de feu) et dans certaines desquelles circule parfois un ruisseau. Telle au Dyr du Kef la gorge en dessous de la source de Zaouiet-Sidi-Mansour-El-Gaias (voir planche C) ou encore l’oued de l’Aïn-Seghira de la Guessaa des Beni- Rezg.

L’éocène inférieur possède tout ce qu’il faut pour favoriser l’établissement des humains. Dans les époques troublées, les esplanades ont reçu des villages dont celui de la Kalaat-Senane est le type. Les sfaiats se débitent aisément en pierre à bâtir et les créateurs de dolmens en ont tiré un large profit. L’eau ne manque pas, car sous les principales tables fonctionne un jeu savant de cavernes et de sources. La découverte récente des phosphates a fait entrer en ligne de compte un nouvel élément de prospérité, mais il ne faut pas oublier que de tout temps ces phosphates avaient manifesté leur action en fertilisant les marnes éocènes et sénoniennes sous jacentes.

Eocène Moyen. — Dans cet étage sont prépondérantes des marnes argileuses, bleuâtres en profondeur, jaunes ou brunes en surface. On les rencontre dans les ondulations des calcaires nummulitiques qui les enchassent par fragments (Dyr du Kef, Hamadat de la Kessera, Ouartane), les entourent comme une auréole (Guessaa des Beni-Rezg, cuvette de Gafour) ou les bordent comme une haie (Massouge), et avec lesquels elles offrent un contraste complet. Ces marnes se résolvent d’habitude en plateaux doucement mamelonnés dont la charpente un peu tendre est soutenue par endroits par des bancs résistants d’huîtres agglomérées (Mactar, etc.), employés sous les Romains comme matériaux pour dolmens ou maisons (voir planche I). A l’instar des marnes d’entre crétacé et tertiaire, celles de l’éocène moyen procurent du tell, mais c’est un tell jaune, rougeâtre ou brun et non plus un tell noir. Cette coloration explique les Koudiat-Safra[88] que l’on remarque au Massouge vers Seba- Biar et au Nord du Souk-El-Arba du Roba-Ouled-Yahia. Un peu en aval, vers Sidi-Haouidate, la teinte vermillon du sol est due, disent les indigènes, au sang répandu lors d’une bataille entre Ousseltia et Kaoub et Riah coalisés[89].

[Illustration : III — FALAISE DE LA KALAAT SENANE. LES FAHOUL DE L’ANGLE NORD-EST. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : IV — FALAISE DE LA KALAAT SENANE VUE PRISE DU SUD-EST. (Cliché Olivier.)

A gauche, la Settaret Zid ; à droite, entre la falaise et la pente, hameau troglodytique de Bou-Ayech.

Planche B]

Comme le tell noir infranummulitique, ce tell jaune est éminemment propre aux céréales et aux herbages, et il constitue, avec son émule, le sol de la plupart des sraouate. Il compose à lui seul des pays agricoles renommés pour leur fertilité et qui sont par suite nettement individualisés (Massouge, Roba-Ouled-Yahia, Oubajer, Char). Arbres et broussailles y sont rares, car l’homme se réserve ce terrain excellent. Aussi, l’éocène moyen groupe-t-il autour de lui une population assez dense. Mais, là où les pluies sont moins généreuses, ces marnes perdent de leur qualité. Elles sont moins bonnes au Gafour qu’au Massouge et, en dépit de l’altitude, elles se conduisent trop souvent, au Berberou Inférieur, comme un lambeau de Steppe.

Grès tertiaires. — Ce n’est qu’à partir de l’éocène que les grès influent sur le paysage ou sur les phénomènes physiques et économiques. Mais, désormais, ils passent au premier rang, excluant presque les calcaires et rejetant en seconde ligne les marnes qui subsistent sous forme d’intercalations. Les grès tertiaires manquent de caractères spéciaux à chaque étage, si bien qu’en l’absence de fossiles, leur attribution est extrêmement délicate. Au point de vue géographique ils sont donc à étudier ensemble, quoique on puisse observer que les grès de l’éocène supérieur sont plutôt roux et calcarifères, tandis que l’oligocène est riche en végétaux silicifiés et comporte souvent des grès fins et tendres. Le pliocène possède en propre des grès ferrugineux violet foncé (Skhrira-Souda du Zelfane, Hajra-Souda de Fériana).

En surface, les grès s’étalent en ondulations faiblement mamelonnées. Par la tranche, fréquemment ils se présentent en assises où domine la ligne droite et qui jouent dans la topographie un peu le même rôle que les calcaires, avec cette particularité qu’ils adoptent volontiers des descentes en escaliers. Malgré cette apparence robuste, les grès se désagrègent facilement en sable (rmel). Le grès lui-même s’appelle en arabe hajra ramla (pierre sableuse). La couleur des paysages gréseux est rousse et terne, sauf dans les affleurements de grès blanc et sauf là où rutilent des ocres.

Se désagrégeant en sable, défavorables au blé ou à l’orge, propices à l’alfa, au sboth, au cactus, à l’olivier, les grès sont un terrain hamri ou rmel tout disposé pour la Steppe. Si les bandes gréseuses des Ouargha et de Téboursouk, grâce à des pluies abondantes, échappent à cette tendance, le Bled-Rmil est bien peu tellien, et dans le Sud du Haut-Tell, le Zelfane est une antichambre de la Steppe. Aussi, bien que l’influence du climat soit prépondérante, les grès ne sont pas, comme nous l’avons montré, sans avoir leur influence sur les limites du Tell et de la Steppe. Il existe pourtant, çà et là, quelques bonnes parcelles au milieu des espaces gréseux, et ce, par suite de lits de marnes intercalaires. La plus considérable détermine un petit sra au sommet du Berbérou. Un autre effet bienfaisant des marnes est de ramener au jour l’eau qui a pu s’infiltrer dans les grès. Le déblaiement de celles-ci, lorsque les couches sont redressées, laisse en relief une série de murs gréseux presque parallèles. Pareils à des sabres enfoncés dans le sol par le fil de la lame, ce sont vraiment des sif (pl. siouf). Au Srasif-bel-Hajjem, il n’y a pas moins d’une trentaine de siouf de grès larges de 50 centimètres à 1 mètre, ayant entre eux des créneaux argileux de 3 à 10 mètres.

En dehors des grès et des argiles marneuses, la fin du tertiaire offre aussi des poudingues bourrés de débris des étages antérieurs, crétacé ou éocène. Ces nappes pliocènes de cailloux roulés, d’origine fluviale, sont dissimulées dans le sous-sol des plaines ou bien se répandent à l’air libre, comme autour de Sodga, sur les rives de l’Oued-Ousafa, aux environs de Nebeur, etc. Elles ne sont habituellement recouvertes que de broussailles et ne constituent naturellement pas des reliefs bien hardis ; l’érosion y trace des ravins en mailles de filet (chebka), ou les découpe en esplanades tabulaires à bords abruptes, appelées du nom berbère de gara (pl. gour). Mais la durée de celles-ci tient à un encroûtement calcaire postérieur.

Travertins et alluvions. — Les carapaces travertineuses les plus épaisses sont celles que fabriquent les eaux courantes 7 à 8 mètres de revêtements calcaires superposés dans le défilé de l’Oued-El-Hathob, entre le Chambi et le Semama). Les autres sont dues au liquide du sous- sol qui remonte par capillarité et s’évapore en libérant ses éléments calcaires ou gypseux qui cimentent les cailloux, les sables, les coquilles et les racines des zones superficielles. C’est d’abord la couche exposée à l’air qui est durcie, puis la couche immédiatement inférieure et ainsi de suite, la dernière créée restant plus friable que les autres. Ces tufs, qui témoignent de périodes de sécheresse, sont parfois cachés par des produits d’atterrissement, lesquels peuvent, à leur tour, être recouverts d’une carapace de date postérieure. Des travertins de ce genre continuent à se former de nos jours. Il n’y a donc pas lieu, avec Aubert, de les attribuer tous à la première phase du quaternaire. Sur la couche supérieure pousse une maigre végétation de romarin et d’autres petites plantes ligneuses. Le travertin (terch) est, avec le calcaire sénonien, la seule roche qui ait un nom indigène. Il fournit de la pierre à chaux et de la pierre à bâtir. Le terch gypseux offre de la tourba employée en guise de savon pour laver les burnous. Au lieu de « terch », on dit aussi « tafezza », appellation caractéristique, puisqu’elle signifie « bouclier ».

Sous le bouclier ou en dehors de lui, s’étalent, dans les plaines, des conglomérats gréseux et des lits de cailloux roulés analogues aux poudingues pliocènes, des sables et des limons rouges sableux et argileux. Ces limons remplissent les cuvettes quaternaires de leurs couches épaisses dont la surface se craquèle en été et où les oueds se tracent des sillons profonds. Ce sont des produits de ruissellement dont l’argile (tine) est utilisée pour la confection des briques crues (toube) avec lesquelles sont édifiées la majeure partie des maisons des plaines. Dans les plaines de la Friguia, à ces limons rouges qui, selon leur constitution, donnent un sol hamri ou tell, se substituent souvent des limons gris ou bruns, dus à la fois au ruissellement et à l’alluvionnement et qui sont du tell. Nous aurons l’occasion de reparler des uns et des autres. Dans les dépressions ou garaats apparaît de l’humus en quantité notable (Sers, Zouarine, Abida, plaines du Kef et de Bahra, moitié Nord du Krib).

Ainsi, certains terrains ont une physionomie particulière avec une couleur, des formes, et des propriétés spéciales. Les contrastes que la carte géologique accuse par le heurt de ses teintes se vérifient dans la réalité. Au Djebel-Lorbeus, près de Sidi-Msid, il y a une opposition violente entre les argiles violacées du trias et les ocres miocènes. La différence entre les formes plus molles du sénonien et les reliefs raides de l’éocène inférieur se manifeste un peu partout où ces terrains sont en contact, auprès de Dougga, du Goraa, des Kalaats, sous le Kef- Berda du Haodh (voir planche C). Au Sud de Bou-Arada, la route de Sidi- Rahal à Medjez-El-Bab est une limite brutale entre le sénonien de l’Est blanc et vert (calcaires et pins) et les grès roux de l’Ouest semés de cactus et d’oliviers grisâtres. Le jurassique et le crétacé sont par excellence des terrains forestiers, les marnes infra et supra nummulitiques, les plaines quaternaires sont le domaine des céréales.

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