II - L’ARCHITECTURE DU SOL
1o =Caractère des plissements=
Quelles qu’aient pu être les phases antérieures du Haut-Tell, ce sont les mouvements de la fin du miocène, continués jusqu’au pléistocène, qui ont déterminé les principaux traits de son orographie actuelle. Mais, en même temps que s’édifiaient les montagnes, l’érosion entrait en lice et, avec des alternatives d’activité et de repos, rongeait les reliefs à peine construits et en accumulait les débris, soit sur place, soit dans des dépressions plus éloignées. A notre époque même, l’activité tellurique n’est pas assoupie[90]. Ses manifestations sont souvent locales et n’embrassent pas plus de quelques kilomètres carrés. Par exemple, le mouvement de mars 1910 se limita strictement à une partie de la ville du Kef. Il fut dû, sans doute, à l’affaissement de la lèvre d’une petite faille cachée dans le sol.
Les plissements du Haut-Tell tunisien ont les mêmes caractères généraux que l’Atlas Saharien d’Algérie et l’Apennin du Nord[91]. Montagnes relativement jeunes et plus récentes que les Alpes ou les Balkans, leur surrection, encore inachevée, s’est accomplie par des poussées moins énergiques. Modernité et médiocrité de l’action orogénique vont ici de pair et entraînent une série de conséquences. Les terrains archéens ou primaires qui contiennent métaux précieux ou charbon n’ont pas été ramenés au jour. Faute de ridements accusés, les montagnes ne sont pas très hautes, et cette circonstance combinée avec leur situation méridionale et la pauvreté des pluies les prive de glaciers et de neiges éternelles. La topographie glaciaire manque donc.
Ces fronces de l’écorce terrestre sont d’ailleurs d’une constitution assez simple. Chaînes anticlinales où bombent les terrains plus anciens, vals synclinaux où sont étalés les sédiments d’époque moins reculée, se succèdent assez régulièrement. La contraction, ayant été modérée, a rarement couché les plis qu’elle venait de dessiner. Plus souvent, ceux- ci ont été tout juste ébauchés et se présentent à l’état de larges vagues de terrain faiblement ondulées. Ainsi, à côté de chaînes et de vals longitudinaux bien cambrés (Apennin Septentrional, chaîne des Ksour), s’étalent des plateaux dont les strates n’ont éprouvé qu’un gauchissement insuffisant (Abbruzzes, monts des Nememcha). Seulement, ces plateaux ont été en plus d’un point affectés par des cassures qui sont à l’occasion en rapport avec des plaines d’effondrement (Apennin Central). Ailleurs, à la place de plis aux concavités et convexités successives, on a des dômes et des cuvettes circulaires ou elliptiques (Apennin Transtévérin, Est de la province de Constantine). Chaînons et vals, dômes et cuvettes, plateaux et plaines de fracture sont les trois couples de formes orographiques de la chaîne Atlanto-Apennine. Ajoutons que dans l’Atlas Saharien, la multiplicité des chaînons autonomes imprime souvent au relief un grand fractionnement. Inversement, il est des territoires où les chaînons se pressent et se soudent. On est alors en face de véritables massifs comme autour de Figuig et dans l’Aurès.
Dans le Haut-Tell de Tunisie, la simplicité des plis est constante malgré qu’elle s’allie parfois à des complications de détail dont l’interprétation n’est pas toujours aisée. Ces complications ne se vérifient guère d’ailleurs que là où perce le trias. Grâce à sa nature plastique, ce dernier, associé à des roches éruptives, a fusé vers la surface en compagnie de vapeurs métallifères. Sur de rares points seulement (Djebel-Debadib, Djebel-Lorbeus, Djebel-Zebissa), ses couches quelque peu stratifiées accusent une voûte. Ailleurs, aucun ordre ne se révèle. En outre, le trias, immanquablement limité par des failles au moins sur un côté, n’apparaît pas toujours à sa place géologique régulière. Parfois, il pointe entre le crétacé inférieur ou moyen et le sénonien et il lui arrive de se déverser plus ou moins sur les terrains entre lesquels il a surgi. Ph. Thomas considérait jadis qu’il n’y avait là autre chose que des terrains d’origine diverse ayant subi une même transformation sous des actions geysériennes[92], tandis que plus récemment, Termier croit à un charriage grâce auquel une nappe de trias supportant le sénonien serait venue se coller sur une série stratigraphique comprenant le début et le milieu du crétacé[93], Théorie qu’a combattue par avance Pervinquière[94] auquel on doit d’avoir, le premier, reconnu le trias en Tunisie.
Un coup d’œil sur une carte ordinaire de la Tunisie du Nord convainct dès l’abord que le relief est soumis à une orientation dominante Sud- Ouest-Nord-Est que proclament avec clarté l’allure du Golfe de Tunis, de la Medjerda, de l’Oued-Mellègue, de l’Oued-Miliane, sans parler des chaînes de Zeugitane et de Byzacène. De même, sur la carte géologique, le bariolage des teintes accuse le mouvement Sud-Ouest-Nord-Est dont sont affectés des synclinaux comme le Massouge ou le Roba-Ouled-Yahia, des plaines comme celles du Krib ou du Kef ou des chaînons dans le genre des Lorbeus, Bou-Kahil, Ech-Chehid, etc., tendus au travers du Tell à la façon de flèches indicatrices. Ainsi, non seulement l’Atlas tunisien pris en masse s’avance vers la mer, du Sud-Ouest au Nord-Est, mais encore dans le Tell ses éléments de marque obéissent nettement à la même direction (voir la carte orotectonique schématique ci-jointe).
Les plis sont multiples. Faute d’intensité, l’effort orogénique s’est dispersé en une quantité de petites rides au lieu de créer quelques puissantes unités couvrant à elles seules des lieues carrées de terrain. Une coupe menée dans le Haut-Tell et tranchant les plis sur la ligne de largeur maxima de cette région, de Ghardimaou à El-Gueriat, sectionnerait sur 120 kilomètres dix à douze chaînons, ce qui, mathématiquement, ferait une moyenne de un chaînon tous les 10 ou 12 kilomètres, et c’est, en effet, sensiblement cette proportion que l’on constate partout.
[Illustration : Carte 3. — CARTE OROTECTONIQUE SCHÉMATIQUE DU HAUT TELL
d’après le carton de PERVINQUIÈRE (op. cit., p. 336) complété pour la zone nord
1 Cuvettes de Gafour et Tajmout.
2 Roba Ouled Yahia.
3 Hamadat de la Kessera.
4 Berberou-El Ala.
5 Zelfane.
6 Char-El Oubajer.
7 Plateau Ouartane.
8 Synclinal d’Ellès-Massouge.
9 Kalaat Senane-Haodh et Guessaa des Beni Rezg.
10 Goraa.
11 Ferchane.
12 Djeradou.
13 Plateau de Chetlou.
]
Si ces chaînons étaient continus, le Haut-Tell serait un immense égouttoir à rainures parallèles privées d’intercommunications. Mais les parois des sillons, loin d’être tectoniquement étanches, offrent des abaissements ou des interruptions répétées qui coïncident à l’occasion avec des failles ou des décrochements. Voici, par exemple, la chaîne de Byzacène. Elle est séparée en deux moitiés par la faille de l’Oued-El- Hathob qui scinde le Chambi du Semama ; quant à ce dernier, il s’enfonce à l’Est sous des alluvions, et en admettant qu’il se raccorde tectoniquement au Djebel-Djeldjel, comme le pense Pervinquière, il n’y en a pas moins d’une montagne à l’autre un hiatus de 30 kilomètres de plaine. Ce Djebel-Semama, qui se perd ainsi brusquement, est remplacé dans la chaîne par le Djebel-Tiouacha qui vient le relayer tout en restant un peu en retrait, comme dans un théâtre le décor d’arrière plan se substitue au décor de devant en ménageant un intervalle pour l’entrée et la sortie des acteurs. A son tour, le Djebel-Tiouacha finit sans postérité sur la plaine de Sbiba, à 20 kilomètres encore du Djebel- Djeldjel. La chaîne de Byzacène comporte donc deux ruptures sérieuses et elle meurt sans s’être soudée ou rattachée effectivement à aucune autre chaîne. Des accidents de cette espèce affectent sans exception tous les ridements du Haut-Tell. Si donc le géologue arrive à suivre les anticlinaux dans leurs avatars, le géographe hésite à qualifier de chaînes ces ensembles à mailles plus ou moins desserrées et déjetées. En définitive, plutôt qu’à de vraies chaînes on n’a affaire ici qu’à des chapelets irréguliers de chaînons et seuls semblent mériter dans une certaine mesure le nom de chaîne les alignements des chaînes de Zeugitane et de Byzacène. Pareillement, les synclinaux ne s’évasent pas sur des lieues de longueur. Eux aussi sont fractionnés en morceaux, soit que leur fond se relève par endroits en bloc, soit que des masses montueuses se campent en travers. Un des synclinaux les plus nets, celui d’Ellès-Massouge, détache à l’Est, sur la rive droite de l’Oued-Siliana, les cuvettes du Gafour et du Tajmout, mais ces vasques sont rendues en quelque sorte autonomes par des boursouflures du sol intercalaires. Un phénomène analogue s’observe à propos des autres synclinaux qui sont ainsi moins des sillons complets que des séries d’auges indépendantes.
L’orientation vers Tunis, si elle est prédominante, n’est pas exclusive. Pervinquière a expliqué comment les plis de direction Sud-Ouest-Nord-Est sont croisés par des plis projetés Sud-Nord ou même Sud-Est-Nord-Ouest, comme c’est le cas sur le rebord oriental du plateau Ouartane. Ainsi se vérifient des alignements obliques aux précédents, tel celui qui est piqueté par l’Harraba, le Slata, le Bel-Hannech et le noyau du Mrhila. Cette énumération montre immédiatement que les rides du second système n’ont pas plus de continuité que les plis du premier. Par leur intrusion, elles contribuent à accentuer le fractionnement du relief. Ce sont elles qui sectionnent le synclinal d’Ellès-Massouge et c’est grâce à elles qu’entre les plis de la région de Thala et ceux du massif de Mactar, il est presque impossible de retrouver le lien tectonique. D’un autre côté, ce second système se manifeste souvent par des dislocations. La faille de l’Oued-El-Hathob, entre le Semama et le Chambi, lui est due, et ce seul événement dénonce quelle a été son action dans l’émiettement orographique du pays. La valeur de cette intervention se mesure entre autres par la création des trois grandes plaines parallèles du Djouf-Rohia, de Bermajna et de Tébessa. Echelonnées à quelques lieues les unes des autres, entre le massif de Mactar et la région algérienne de la Miskiana, elles s’alignent Nord-Sud et vantent dans ce sens un développement d’une quarantaine de kilomètres. Brèches réelles dans le relief du Haut-Tell, elles ouvrent l’accès de Sbiba, de Thala et de Tébessa aux personnes et aux marchandises du Nord. La première a une importance particulière puisqu’elle se poursuit jusqu’à Sbeitla en se glissant entre les chaînes de Zeugitane et de Byzacène qu’elle désunit et elle apparaît très justement à Pervinquière comme un des traits les plus remarquables de la Tunisie Centrale[95]. Dans leur portion méridionale, la seconde et la troisième se joignent à des dépressions orientées vers l’Est, ce qui leur imprime la forme d’une botte. Ce mélange des deux directions est plus fréquent dans le Sud-Ouest du Haut- Tell que dans la Friguia propre où les plis du second système sont en minorité.
Là où les deux systèmes coïncident, on les voit tantôt accolés l’un à l’autre comme le Skarna et le reste du massif de Mactar, tantôt se touchant perpendiculairement en L (chaînon du Djebel-Oum-Delel par rapport à l’alignement du Ras-Sidi-Ali-Ben-Oum-Ez-Zine) ou en T (Roba- Siliana et anticlinal bordier du Roba-Ouled-Yahia) et tantôt se croisant à angle presque droit, ce qui donne ces dômes sans direction propre si répandus dans le Haut-Tell, surtout dans la région du moyen Mellègue. Comme conséquence, des cuvettes quasi circulaires se sont dessinées dont les plaines de Zouarine et du Sers sont le type. Dômes et cuvettes ont été décrits par Haug en des termes qui nous dispensent de plus amples explications : « Les dômes, dit cet auteur, sont des surélévations anticlinales dans lesquelles les couches plongent d’un point central vers la périphérie et qui font affleurer les couches les plus anciennes de la région ; les cuvettes sont, par contre, des dépressions synclinales dans lesquelles les couches plongent de toutes parts de la périphérie vers un point central et qui contiennent des témoins épargnés par l’érosion atmosphérique des couches les plus récentes de la région[96]. »
Ainsi, parmi les anticlinaux et les synclinaux allongés du Sud-Ouest au Nord-Est s’intercalent des plis et des vallées de fracture presque exactement transverses, tandis que, çà et là, s’arrondissent des dômes et des cuvettes qui résultent de la combinaison des deux ondes tectoniques opposées et où cette action de forces contraires s’est résolue en une absence d’orientation apparente. Si la majorité des chenilles orographiques tend vers Tunis, beaucoup se précipitent donc en travers des pas de leurs congénères, tandis que quelques-unes dorment enroulées en boule sans se soucier de l’allure générale.
Ce sectionnement tectonique qui, dès à présent, nous frappe comme un trait fondamental, a été plutôt accru que diminué par l’érosion. Si le travail des eaux courantes a dans une certaine mesure atténué les contrastes du relief en aplanissant les montagnes et en comblant les dépressions, il a souvent aussi contribué au morcellement. La voûte du Skarna a été excavée en une gigantesque combe où coule l’Oued-Massenna, entre des crêtes calcaires. De simples abaissements de plis, des incurvations synclinales à peine esquissées ont été accentuées entre le Djebel-Lorbeus et le dôme de Zanfour, entre celui-ci et la Hamadat des Ouled-Ayar, etc. C’est à l’érosion aussi qu’est due la division des anciennes surfaces nummulitiques en tables isolées. Des plis ont été entamés par des cluses : dans la portion méridionale de la chaîne de Zeugitane, les cols qui permettent le passage sont l’œuvre des oueds (Foum-Zelga entre le Djebel-Serdj et le massif de Mactar, col de la Drija dans le Bargou).
Mélange de deux directions se coupant orthogonalement avec prédominance de la direction Sud-Ouest-Nord-Est, présence de dômes et de cuvettes, discontinuité, petitesse, absence d’épaisseur des chaînons et des vals, voilà les caractères fondamentaux de l’architecture du Haut-Tell. Les chaînons divergent ou convergent, s’écartent ou se réunissent et les vals intermédiaires s’élargissent ou se resserrent en conséquence. La contrée est en somme composée d’alvéoles de dimension moyenne et sensiblement égale. Un damier dont les cases plutôt arrondies ou oblongues que carrées s’étageraient côte à côte à des hauteurs variables en donnerait une idée assez juste.
Par là, le Haut-Tell se distingue à la fois de la Steppe et du Tell Septentrional, car dans l’une l’espacement plus considérable des chaînons provoque la naissance d’un réseau de plaines béantes les unes sur les autres, tandis qu’au Nord de Souk-El-Arba et de Béja et à l’Ouest de Mateur et de Bizerte, les chaînons plus pressés tendent à supprimer les plaines intercalaires. Quant au Tell Inférieur, lui aussi se disloque en compartiments nombreux : seulement ceux-ci ne diffèrent guère d’altitude et communiquent entre eux d’autant plus facilement qu’ils sont plus éloignés du Haut-Tell. Dans ce dernier, au contraire, si le passage d’une alvéole à l’alvéole voisine peut toujours avoir lieu, il n’est pas sans exiger souvent quelque peine.
Pas mal de cases correspondent l’une à des étendues sénoniennes, la seconde à des terres d’éocène moyen, une troisième à des surfaces gréseuses, etc. Ces petites régions homogènes que déterminent la géologie et le relief contrastent entre elles et les aspects et les capacités du sol changent fréquemment sur de faibles trajets, surtout quand on prend en écharpe les ridements principaux.
Ces alvéoles, assez bien délimitées et de médiocre grandeur, filles de la tectonique et de l’érosion, sont qui une plaine, qui un plateau, qui une montagne, sans qu’aucune de ces trois formes orographiques l’emporte manifestement sur les autres pour l’ensemble du Haut-Tell. Certains dômes et certains anticlinaux naturellement très prononcés ou que des failles énormes ont taillés, s’érigent en montagnes véritables (Djebel- Slata, Djebel-Serdj, etc.). Les bombements moins accentués ou ceux qui ont été abrasés par le travail des eaux se résolvent en plateaux (sommet du Berbérou), ainsi que quelques synclinaux (plateau de Mactar). Enfin, les plaines sont logées dans les cuvettes ou les vallées assez inférieures pour avoir été remblayées par des alluvions. La montagne est une masse haute et découpée, le plateau est presque aussi hardi, mais son toit est plat, la plaine est unie et relativement basse. Les trois éléments en question se partageant presque également le pays, les surfaces élevées et les surfaces planes prédominent sans conteste sur les surfaces basses ou les surfaces accidentées. Et cela explique sans le justifier le terme erroné de Hauts Plateaux dans lequel se marient, en une alliance équivoque, les deux idées essentielles suscitées par l’analyse orographique de la région. Mais s’il est exact que les étendues élevées et les étendues plates soient en majorité, la forme plateau couvre en somme moins de kilomètres carrés que les deux autres. Elle ne saurait donc prétendre à elle seule caractériser la contrée.
2o =Le relief du Haut Tell=
Ce qui distingue vraiment notre région, c’est d’être une portion de Tell, et en outre une portion montueuse. Certes, il y a beaucoup d’étendues planes, plaines ou plateaux, mais souvent elles sont étagées à des paliers brusquement différents. L’altitude contrecarre donc l’horizontalité, et c’est bien elle le facteur principal à envisager, car c’est elle qui vaut à cette région son climat et ses productions. Grâce à sa proximité de la Méditerranée Occidentale, dont le vent du Nord-Ouest lui apporte directement l’humidité, le Tell Septentrional peut ne pas être très haut. Au contraire, si notre région n’avait pas l’altitude qu’elle possède, elle cesserait d’appartenir tout entière au Tell et deviendrait partiellement de la Steppe, comme on peut s’en convaincre par ce qui arrive à la zone déprimée de la non-Friguia.
Le Haut-Tell, avons-nous dit précédemment, est à la fois la fraction la plus élevée du Tell et de la Tunisie tout entière. Si, en effet, on divise en deux la Régence par une ligne droite Bizerte-El-Hamma, on laisse à l’Est des territoires qui n’ont pas en moyenne plus de 100 mètres d’altitude, tandis qu’à l’Ouest, vers l’Algérie, se pressent les montagnes. Dans ce secteur, le Tell Septentrional n’a, au-dessus de 1.000 mètres, que quelques sommets (Djebel-Oum-Ed-Diss 1.153m ; Djebel- Rhorra 1.202m ; Djebel-Bir 1.014m) et, dès qu’on quitte la Kroumirie pour s’avancer vers Bizerte, le relief décroît vite à 700m pour n’avoir plus que 500m dans la Mogodie. Tout au Sud, la Steppe de l’Ouest est peut-être en moyenne presque aussi élevée que le Haut-Tell. Mais si elle renferme des montagnes remarquables (Djebel-Serraguia 1.290m ; Djebel- Selloum 1.373m ; Djebel-Mrhila 1.374m, etc.), si elle offre aussi des plateaux étalés à 7 ou 800 mètres comme le pays des Ouled-Sidi-Tlil, elle ne vante pas des massifs aussi considérables et des blocs aussi élevés que le massif de Mactar, les monts de Thala ou le plateau d’Aïn- Bou-Driès et de Bou-Chebka.
L’altitude moyenne du Haut-Tell a été, dans notre introduction, évaluée à 700 mètres environ[97], ce qui est la hauteur moyenne que l’on s’accorde à reconnaître à l’Algérie. Au point de vue hypsométrique, la colonie voisine a donc vraiment sa prolongation dans l’Ouest de la Régence. Cette altitude moyenne est également en Italie celle des Abbruzzes, région qui par une curieuse coïncidence couvre à peu près autant de kilomètres carrés que le Haut-Tell tunisien (12 à 13.000) et dont la ville principale, Aquila, située à 720 mètres, dans une forte position naturelle, a son équivalent ici dans la ville du Kef, le plus gros centre du Haut-Tell, bâti à 700 mètres. Ce chiffre de 700 mètres n’est guère atteint par les plaines alluvionnaires qui en majorité oscillent entre 300 et 600 mètres, mais il est plus que dépassé par les grandes zones montagneuses. Le Haut-Tell est donc bien, au premier chef, un pays montueux comme il sied à une portion de la chaîne atlanto- apennine, et ce caractère explique pourquoi on rencontre dans ce coin de Berbérie un certain nombre de phénomènes habituels aux régions plissées montagneuses de l’Europe.
Au Nord, le relief, élevé de 800 à 1.100 mètres dans l’angle Nord-Ouest du massif Ouargha, tombe à une moyenne de 600 mètres avec les monts du Kef, malgré le Dyr (1.084m) et de 550 mètres dans la région de Téboursouk, malgré le Goraa (963m). Puis vient une zone centrale déprimée où se dressent quelques pics comme le Slata (1.103m). Ici, l’altitude moyenne est de 500 mètres à l’Ouest de l’Oued-Tessa pour s’abaisser à l’Est jusqu’à 300 mètres vers Aïn-Tounga. Au midi de cette zone, le sol se relève jusqu’à dépasser de beaucoup la bande du Nord. La partie tellienne du pays des Fréchich et des Majeur se tient en moyenne à 1.100 mètres et, plus à l’Est, le massif de Mactar, assez bien représenté par le village de ce nom construit à la cote 924, ne lui est pas inférieur de beaucoup. On a dans ces parages un ensemble égal au sixième du Haut-Tell avec une altitude de 1.000 mètres ou davantage (voir la carte hypsométrique ci-jointe).
Ainsi, d’une part, le relief va s’atténuant progressivement d’Ouest en Est, ce qui est un caractère général en Tunisie et, d’autre part, en ce qui concerne le Haut-Tell, il augmente du Nord au Sud avec, au centre, une chute locale. Le ressaut méridional est heureusement plus prononcé que l’autre, de sorte qu’en l’atteignant, le vent pluvieux de Nord-Ouest y retrouve des conditions de condensation satisfaisantes. Ce n’est donc pas par un pur hasard que la limite Sud et Sud-Est du Tell coïncide avec la dorsale tunisienne qui est la ligne d’altitude maximum du pays. Au delà, en effet, le relief fléchit et du même coup le Tell cède la place à la Steppe. Pour posséder des étendues telliennes de Fériana à Sidi- Aïch, il aurait fallu chez les Ouled-Ouezzez des altitudes atteignant au moins 1.400m.
[Illustration : CARTE HYPSOMÉTRIQUE DU HAUT TELL
Carte 4]
Voici quelle est, dans les trois bandes orographiques du Haut-Tell, l’élévation des principales montagnes, plateaux ou plaines :
Montagnes Plateaux ou hautes Plaines vallées cultivées alluviales (sraouate) --- --- ---
=Zone Septentrionale=
Ras-el-Djebel 1.102 |Dyr-du-Kef 1.084-|Oued-ben-Cherifa 450- m. | 800 m.| 350 m. | | Djebel-Guiboub 1.099 |Goraa et 963- |Plaine de Nebeur 300 |sraouate de 400 | |Téboursouk | | | Djebel-Dollïa 1.059 |Djeradou 900- |Biadha 250- | 800 | 200 | | Djebel-Mella 1.026 |Ferchane 750- |El-Mor 300 | 575 |
=Zone plus basse du Centre=
Djebel-Slata 1.103m.| |Zouarine 700- | | 550 m. | | Djebel-Harraba 1.095 | |Sers 600- | | 500 | | Djebel-Lejbel 1.015 | |Plaine du Kef 550- | | 480 | | Kef-Berda 955 | |El-Ogla des 475 (Haodh) | |Charen | Pas de sraouate | Guern-el-Lefaia 951 | |Felta des 500- | |Ouled-bou-Rhanem 425 | | Djebel-Maïza 887 | |Krib 425 | | Djebel-Mzarrigue 814 | |Rhorfa 375 | | Djebel-Kebouch 811 | |Khalled et 320 | |Khalakh
=Zone Méridionale=
Djebel-Chambi 1.544 |Hamadat de 1.174-|El-Afrane 900- m. |la Kessera 1.050 | 800 m. | m. | | | Djebel-Bireno 1.419 |Char 1.100 |Foussana 800- | | 700 | | Djebel-Ajered 1.385 |Sri-d’Haïdra 1.050-|Djouf des Louata 800- | 850 | 750 | | Djebel-Tiouacha 1.363 |Plateau de 1.050-|Rohia 675- |Mactar 800 | 600 | | Djebel-Serdj 1.357 |Sra-Ouartane 1.000-|Bermajna 750- | 800 | 550 | | Djebel-Semama 1.356 |Djouas des 950 |Sidi-Naoui 600- |Majeur | 525 | | Djebel-el- 1.354 |Tebaga 900 |Siliana 500- Aouinat | | 400 | | Djebel-Sif 1.352 |Massouge 800- | » | 500 |
Ce tableau met en lumière la concentration des hauts sommets dans la bande méridionale, ainsi que la réunion des principales plaines dans la zone centrale qui manque en revanche de plateaux ou de hautes vallées cultivées. Si l’on considère que dans chaque zone ce sont les montagnes dominantes qui ont été choisies et sous leur cote maximum, on verra que maint plateau et aussi mainte plaine sont supérieurs à telle ou telle montagne. La plaine de Zouarine, par exemple, est plus élevée dans son ensemble que le Djebel-Bou-Kahil (520 à 738m), le Djebel-El-Bidi (567m) ou le Djebel-El-Akhouate (606m) et que toutes les régions montagneuses qui vont de Téboursouk à Testour ou du Roba-Ouled-Yahia à la basse Siliana. L’altitude brute ne doit donc être envisagée que de concert avec l’altitude relative. Pour les plaines en particulier, leur hauteur propre au-dessus du niveau de la mer a moins de conséquence que leur altitude par rapport aux reliefs environnants. La situation agricole d’une plaine de 500 mètres, enclose par des reliefs de 700 mètres, peut se trouver moins bonne que celle d’une plaine de 300 mètres entourée de montagnes de 900 à 1.000 mètres, car la seconde recevra en définitive d’une façon indirecte davantage d’eau que la première. La même réflexion s’applique aux plateaux pour lesquels il y a lieu de songer en outre aux différences de composition du sol. Si l’élévation absolue joue un rôle, il faut aussi compter avec la latitude, avec la hauteur des régions voisines, avec la nature de la terre, avec l’exposition. Le vocable haut ou haute n’est donc pas toujours aussi expressif qu’on serait tenté de le penser.
Le terme de Haut-Tell se justifie, puisque, si ce pays n’était pas haut, il ne serait pas du Tell. Mais, au sein même du Haut-Tell, le qualificatif de « haut » perd de sa valeur. Ce n’est pas le plus ou moins d’élévation qui différencie une plaine, comme celle du Krib, d’une plaine comme celle de Bermajna, et entre deux plaines, la plus basse n’est pas toujours la moins favorisée. Il n’en est pas autrement pour les plateaux. Nous ne parlerons donc pas de haute plaine, pas plus d’ailleurs que de haut plateau. Car il existe, à des altitudes pareilles, des plateaux rocheux et broussailleux couverts de forêts, des plateaux où les céréales réussissent et d’autres où elles sont d’un rendement précaire. Plutôt qu’une abstraite notion hypsométrique, c’est tout cela qui mérite vraiment d’être noté au point de vue des rapports de l’homme avec le sol. La division purement orographique en montagnes, plateaux et plaines ne saurait donc pas être maintenue telle quelle comme base d’une explication de la nature du pays. La plaine seule correspond à quelque chose de bien défini. Quant aux montagnes ou aux plateaux, il convient de les fusionner en un bloc où nous distinguerons le djebel, qui est plus proprement la montagne inculte et plus ou moins couverte de boisements, et le sra, c’est-à-dire la vallée ou le plateau propices aux céréales.
Djebel, sra et plaine ont été déjà pour nous l’occasion de quelques développements, mais il est maintenant opportun d’accentuer les linéaments esquissés. (Voir carte hors texte.)