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Chapitre 21

Trois jours après avoir fait ses cruelles confidences à Laroque, Jean n’avait pas encore trouvé l’occasion d’obtenir la preuve qu’il cherchait.
« M. Laroque, se dit-il, doit être bien fâché contre moi. Je lui écrirai demain. »

Le soir, après dîner, il retourna à la banque. Un travail supplémentaire devait l’y retenir une partie de la nuit.

Il était dix heures quand il entra dans la maison du boulevard Haussmann, où étaient installés les bureaux de sa caisse.

Il monta droit à son cabinet et s’y enferma. Il y avait, ce soir-là, en caisse, un million deux cent mille francs en valeurs, en billets de banque et en or. Surtout en billets et en rouleaux de cinq cents et de mille francs. Rarement la caisse conservait par248eille somme.

Deux gardiens couchaient, quand il le fallait, l’un dans un petit cabinet précédant la pièce où se trouvait la caisse, l’autre près de la caisse : le premier se nommait Béjaud, le second, Brignolet.

C’étaient deux hommes robustes, âgés d’une quarantaine d’années, anciens soldats, point ivrognes, sur la probité desquels on était habitué à compter.

— Brignolet, dit Guerrier, en entrant, comme je vais rester ici toute la nuit, vous coucherez dans le cabinet de votre camarade Béjaud.

— Bien, monsieur Guerrier. Si vous avez besoin de l’un de nous, vous n’aurez qu’à nous appeler, sans vous déranger. Nous avons le sommeil léger.

— J’ai des cigares ?

— La boîte est dans le placard, près de la caisse.

Guerrier n’avait qu’une passion, un défaut : le cigare.

Il s’assit à son bureau, et pendant une heure ou deux travailla sans relâche.

Un grand silence régnait autour de lui. On entendait seulement, derrière la porte, le ronflement égal, régulier, sonore, des deux gardiens, qui dormaient côte à côte.

Un peu fatigué, Jean posa sa plume et se leva.

Il rêva.

« Ma vie à qui m’apprendra la vérité ! », murmura-t-il.

Il secoua la tête, comme pour dissiper ces visions et alluma un cigare.

Il fuma pendant quelques minutes, puis le jeta, l’écrasant d’un coup de pied, en alluma un second, qu’il fuma, puis jeta aussi.

« D’où diable viennent ces cigares ! Ils sont exécrables ! » dit-il.

Il fit encore cinq ou six tentatives en tirant chaque fois quelques bouffées et ne les achevant pas. Alors, il y renonça, se remit au travail, eut besoin d’ouvrir la caisse pour y prendre des papiers, revint à son bureau, et resta là, penché sur ses livres.

Tout à coup, il passa la main sur son front.

« C’est bizarre, comme j’ai la tête lourde, dit-il, mes yeux se ferment malgré moi, et je ne vois plus clair ! »

Il tenta de vaincre cet assoupissement, se leva de nouveau, mais chancela sur ses jambes et retomba dans un fauteuil.

Il conservait cependant toute sa présence d’esprit. Cette torpeur ne gagnait que ses nerfs et non son intelligence.

Il comprit qu’il aurait beau se débattre, qu’il allait dormir. Il eut la vague sensation d’un danger qui le menaçait, aperçut la caisse restée entrouverte, cria :

— Béjaud, Brignolet !

Personne ne répondit. Les gardiens ronflaient.

Et Jean Guerrier ne cria pas une seconde fois. Presque couché dans le fauteuil, les jambes allongées, il s’était endormi…

†

Depuis des heures, le jeune homme dort, dans la même posture fatigante ; les deux mains pendant inertes, par-dessus les bras du fauteuil, le corps est affaissé comme s’il avait été frappé d’une blessure mortelle.

Cependant, ce sommeil prend fin… Il se lève… Il est debout, marche vers son bureau.

— Dieu que j’ai mal à la tête ! murmure-t-il. Je suis sûr que ce sont ces cigares !…

Il fait, de long en large, quelques pas pour se dégourdir, et tout à coup, dans ses allées et venues, se trouve en face de la caisse… Elle est entrouverte, comme il l’a laissée…

Un geste instinctif, bizarre, irraisonné, lui fait porter la main là et l’ouvrir tout à fait.

Et il pousse un cri terrible, un cri épouvanté… La caisse est vide…

Il croit avoir mal vu, se penche, regarde !… Il ne s’est pas trompé. Elle est vide…

Encore là, dans un coin, quelques paquets de dossiers qui n’ont d’importance que pour M. de Terrenoire et qui n’ont pas attiré l’attention…

Mais les valeurs ont disparu.

Les paquets de billets de banque, les rouleaux de mille et de cinq cents francs, tout a disparu, comme les valeurs !

— Au secours ! Au voleur ! à moi ! crie le malheureux.

Ses cheveux hérissés, les poings en avant… il s’élance vers le cabinet où dorment les gardiens, mais quand il est rentré là, il recule et s’arrête.

Un autre cri sort de sa gorge, étranglée par le saisissement, l’affolement que produit sur lui le spectacle qu’il a devant les yeux.

— À l’assassin ! au secours ! à l’assassin !

Dans ce cabinet, il y a deux lits de sangle, qu’on replie pendant le jour et qu’on range dans un coin.

L’autre lit est renversé et les draps traînent dans une large mare de sang.

Brignolet, le second gardien, gît là-dessous sans mouvement, la figure grimaçante, les yeux vitreux, la bouche découvrant les dents, un poing crispé autour d’un des montants du lit, et la gorge ouverte par une horrible blessure… Mort !

— À l’assassin ! à l’assassin ! râlait Guerrier.

Et, comme pris de folie, il se jette sur le lit de Béjaud, secoue celui-ci de toutes ses forces, frappant, appelant.

— Malheureux, malheureux, réveille-toi, regarde !

Béjaud s’éveille, à la fin, se frotte les yeux…

Ce qu’il voit, d’abord, c’est le caissier qui le tient par les épaules, qui le tient à la gorge.

Il ne comprend pas et se croit en faute…

— Ah ! pardon, excuse, monsieur Guerrier, vous m’avez appelé… et je ne vous ai pas entendu…, dit-il, embarrassé…

Mais Guerrier s’éloigne, démasque le corps de Brignolet et le lui montre d’un geste.

Et Béjaud croit rêver.

Sa forte figure osseuse, colorée, devient d’un gris sale. Il détourne les yeux.

— Brignolet ! Brignolet !

Il ne sait dire que cela.

Il saute hors du lit, s’habille en toute hâte, prend le cadavre dans ses bras, cherche la place du cœur…

— C’est fini… il est déjà froid !

Tout à coup, il se relève, et, tourné vers Guerrier :

— Et la caisse ?

— On a volé plus d’un million !…

— Malheur ! malheur ! dit l’homme en s’effondrant sur son lit. Et je dormais, moi, je dormais tranquillement… Et pendant ce temps-là…

Une réflexion lui vint, et regardant Guerrier :

— Vous n’étiez pas là ? Vous venez de rentrer ?

— J’étais là. Je ne suis pas sorti. Je me suis endormi dans mon fauteuil. Je n’ai rien entendu, comme vous… Et c’est en me réveillant que j’ai tout découvert.

— Vous dormiez ? Nous étions donc ensorcelés !… Pauvre Brignolet ! Et sa femme ! Son enfant ! Qu’est-ce que tout cela va devenir ?

Cependant, peu à peu, Guerrier reprenait son sang-froid, le premier moment d’épouvante passé.

— Courez prévenir monsieur de Terrenoire, dit-il ; en passant, réveillez le concierge, et envoyez-le au poste de police. À cette heure, il n’y a personne au bureau du commissariat, mais l’officier de paix, s’il est là, ou le chef de poste, connaît l’adresse du commissaire de police et l’enverra chercher. Allez vite ! Gardez le secret et recommandez au concierge de ne rien dire de tout cela. On l’apprendra trop tôt. Allez, Béjaud, prenez une voiture, mon pauvre garçon…

Le gardien sortit, se lamentant toujours.

Jean Guerrier était rentré dans son cabinet. Il essayait de remettre un peu d’ordre dans ses idées, mais il y avait un bourdonnement dans sa tête.

Un quart d’heure, une demi-heure se passa, puis il releva la tête. Il venait, dans le grand silence qui régnait, de percevoir le roulement d’une voiture s’arrêtant devant la banque. La lourde porte s’était ouverte, puis refermée avec un bruit retentissant. Des pas précipités firent résonner l’escalier. Une clé grinça dans la serrure.

On entrait, on traversait le vestibule, la salle d’attente du public. Les portes s’ouvraient et se refermaient avec violence. Ce ne pouvait être que M. de Terrenoire.

Lui seul, avec Guerrier, possédait une clé.

Et c’était lui, en effet.

Il accourait, pâle, bouleversé, la figure décomposée. Quand il vit Guerrier, il se précipita vers lui, en ouvrant les bras, et il eut un cri de tendresse et de douleur à la fois.

— Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvre enfant, on pouvait te tuer, toi aussi !…

Alors, Guerrier, remué jusqu’au fond de l’âme, se rappela sa jalousie, ses atroces pensées.

Et il se disait, pendant que cet homme, oublieux de la catastrophe qui le frappait lui-même, l’étreignait dans ses bras, ne craignant que pour lui :

— Ai-je donc rêvé ?

Le banquier alla vers la caisse, y jeta un coup d’œil.

— Volé, dit-il. Ils ont pris jusqu’au dernier rouleau. Et vous étiez là, Guerrier ?

— Je dormais dans ce fauteuil. J’avais été pris d’un irrésistible besoin de sommeil. Ça a été plus fort que mon énergie, que ma volonté, que mon raisonnement… Je me rappelle que, lorsque je sentis que je m’endormais, j’appelai machinalement Brignolet et Béjaud… M’ont-ils répondu ? Je l’ignore… C’est tout ce dont je me souviens !…

— Si vous vous étiez réveillé, c’en était fait de vous, Jean.

— Qui sait ? J’aurais crié ! Béjaud serait venu.

— Oh ! les assassins n’étaient peut-être pas seuls…

Terrenoire entra dans le cabinet des gardiens et se pencha sur le cadavre de Brignolet.

— Quelle horrible blessure ! murmura-t-il. Il a dû expirer sans pousser un cri…

Ils revinrent à la caisse et se dirigèrent vers les bureaux, car plusieurs personnes arrivaient.

C’étaient deux gardiens de la paix, précédant le commissaire de police du quartier, M. Lacroix, un homme à figure souriante, aux favoris blonds, aux yeux bleus.

M. Lacroix, commissaire de police à Versailles, en 1872, fut appelé le premier à instrumenter contre Roger Laroque, à Ville-d’Avray. Étrange coïncidence, ce magistrat, nommé à Paris depuis deux ans à peine, allait avoir à instrumenter contre l’ancien caissier de Laroque.

Son secrétaire, un grand garçon maigre, au visage froid et intelligent, arriva presque aussitôt, et, presque en même temps que lui, un agent nommé Chambille, expédié par un brigadier de service.

Chambille, sans être ni un Corentin ni un Lecoq, avait une certaine réputation d’habileté – il méritait cette réputation, mais il devait son habileté peut-être à son extérieur.

Nul ne se doutait, en le voyant, qu’on se trouvait en face d’un des inspecteurs de la Sûreté.

Il avait l’air, avec sa force bourgeonnante et enluminée, avec son gros ventre, ses larges épaules et son air paterne, d’un excellent bourgeois.

Quand tout ce monde fut dans le cabinet de Jean Guerrier, M. Lacroix se fit répéter par le jeune homme ce qui s’était passé et comment il avait découvert le vol du million et l’assassinat de Brignolet.

Jean Guerrier raconta ce qu’il savait.

— Avant de commencer mes constatations, dit le commissaire de police, avant même d’examiner le cadavre du gardien assassiné, veuillez, monsieur Guerrier, me permettre quelques questions indispensables pour la clarté de notre enquête.

— Parlez, monsieur, je suis prêt à vous répondre, dit le jeune homme avec empressement.

— Vous êtes entré dans votre caisse à dix heures ?

— À dix heures, en sortant de chez moi.

— Et à quelle heure vous êtes-vous endormi ?

— Quelques instants après minuit.

— Est-ce que ce sommeil lourd, cet accablement général de toutes vos facultés, vous prend quelquefois ?

— Jamais. J’ai le sommeil très léger. Et je dors très peu. Je suis rarement couché à minuit, et à six heures, été ou hiver, je suis debout.

— Hier, dans le jour, vous êtes-vous senti indisposé ?

— Non. C’est vers minuit seulement, et après avoir fumé, que je me suis alourdi.

— Vous n’avez pas l’habitude de fumer des cigares ?

— Au contraire. Je ne fume même que cela. Je les aime très forts et jamais je n’en ai été incommodé.

— Votre abattement soudain reste donc pour vous une chose incompréhensible ?

— Incompréhensible. C’est le mot…

M. Lacroix réfléchit un instant, puis changeant d’idée :

— Passons dans le cabinet des gardiens, dit-il.

MM. Lacroix et Chambille comprirent, d’un coup d’œil, la scène qui avait précédé l’assassinat.

— Brignolet n’a pas été surpris dans son sommeil, dit l’agent. C’est visible. L’état du lit, les draps déchirés, la chemise de la victime en lambeaux, tout prouve la lutte.

MM. Lacroix et Chambille allaient, venaient, ouvraient, fermaient, pénétraient d’une pièce à l’autre. Chaque fenêtre fut visitée, aussi bien celles du boulevard Haussmann que celles de la cour… Elles étaient intactes et closes.

Ils revinrent au vestibule, examinèrent attentivement les serrures – car il y en avait deux ; une serrure ordinaire et un verrou de sûreté – ce qui nécessitait deux clés, par conséquent.

Elles n’offraient, ni l’une ni l’autre, aucune trace d’effraction.

M. Lacroix interrogea Guerrier :

— Vous étiez-vous enfermé, la nuit, pour travailler ?

— C’est mon habitude.

— Et qui a ouvert cette porte, ce matin ?

— Monsieur de Terrenoire, que j’avais fait prévenir.

Le magistrat se tourna vers le banquier :

— Avez-vous senti quelque résistance en mettant la clé dans la serrure ? La porte était-elle ouverte, ou fermée ?

— Elle était fermée, et je l’ai ouverte sans rien remarquer.

— Personne autre que vous et votre caissier ne possède les clés des bureaux et de la caisse ?

— Personne. Béjaud et Brignolet, qui sont les deux gardiens, couchaient ici, enfermés.

— Le voleur est entre mes mains, dit M. Lacroix. Ce n’est donc pas de lui que nous nous occuperons. Ici, l’affaire me paraît plus mystérieuse – ou, si l’on veut plus simple, ajouta-t-il d’un ton singulier.

Ce mot, Chambille seul l’entendit, et il murmura :

— Tiens, tiens ! monsieur Lacroix me paraît avoir la même idée que moi !…

Le commissaire revint au cabinet de Guerrier et examina la caisse.

— Avouez, monsieur, ne put s’empêcher de dire M. Lacroix, que s’endormir auprès d’une caisse ouverte, dans laquelle, en plongeant la main, on peut prendre plus d’un million, est d’une imprudence sans égale…

— Je vous ai dit, monsieur, que je m’étais endormi si brusquement que je n’avais pas eu le temps d’appeler les gardiens…

— C’est bien, c’est bien, dit sèchement M. Lacroix. Mon secrétaire a pris note de vos déclarations. Elles sont écrites. Inutile de les renouveler.

Guerrier se troubla et pâlit. Il chercha des yeux M. de Terrenoire. Celui-ci était pâle également. Alors, le jeune homme s’écria, d’une voix vibrante :

— Quel infâme soupçon avez-vous ? Monsieur de Terrenoire, regardez-les donc ! Ils m’accusent… moi !

Et l’indignation faisait trembler ses lèvres.

Le banquier tressaillit et s’empara vivement de ses mains, qu’il serra longuement dans les siennes.

— Monsieur Lacroix, dit-il, il est impossible que vous ayez eu cette pensée… Ce serait de la folie !… Je me porte garant de sa probité…

Le magistrat eut un geste de surprise – et en même temps, il échangeait un coup d’œil avec Chambille – évidemment, ils continuaient à s’entendre.

— Pardonnez-moi, monsieur de Terrenoire, dit-il froidement, de ne pouvoir répondre aussi formellement que vous m’en priez.

— Votre refus est une insulte, dit Guerrier avec violence, faisant un mouvement en avant.

— Du calme, monsieur. Je n’ai pas l’intention de vous offenser, et je vous prie de vous reporter à ce que je vous ai dit… Je vous ai accusé d’imprudence d’abord. Où est l’injure et n’avez-vous donc pas été imprudent ? J’ai dit ensuite que mon secrétaire avait pris note de vos déclarations. C’est mon devoir, monsieur, je ne suis pas ici pour autre chose, et vous ne pouvez vous en formaliser…

Le magistrat avait raison. Guerrier et Terrenoire le comprirent. Ils ne répondirent pas. Lacroix ajouta :

— Vous avez donc tort de vous fâcher. Et vous me permettrez de trouver bien étrange la facilité avec laquelle vous avez pensé que je pouvais vous croire coupable !…

Cela était sans réplique.

Guerrier en fut écrasé. Il ferma les poings avec rage et ses joues s’empourprèrent.

— Du calme, mon enfant, du calme ! fit le banquier.

M. Lacroix fit signe au gardien Béjaud de s’approcher. L’homme obéit, un peu troublé, sans doute encore impressionné par l’horrible mort de son camarade.

— Racontez-nous ce qui s’est passé ! fit le commissaire.

— Et comment diable voulez-vous que je vous le raconte ? fit-il brusquement. Est-ce que j’en sais mot ? C’est monsieur Guerrier qui m’a réveillé – il peut le dire – même que, croyant être en faute, je lui faisais des excuses. Alors, il m’a montré le cadavre de… de ce pauvre Brignolet. Et voilà ! Ah ! coquin de sort, un si brave homme !

— Et il s’est soutenu une lutte mortelle auprès de vous, et l’on a pu assassiner un homme dont le lit était si près du vôtre que vous l’auriez touché en allongeant le bras – et vous n’avez rien entendu ?

— Je le jure !

Le commissaire de police haussa les épaules.

— C’est invraisemblable.

— Alors, monsieur, répliqua brusquement le gardien, dites tout de suite que c’est moi qui ai égorgé Brignolet. Ça vous épargnera de la besogne.

Le magistrat ne répondit pas à cette boutade et s’entretint quelques instants avec Terrenoire, prit la désignation des valeurs soustraites, les numéros, etc., tout ce qui pourrait mettre sur leurs traces, monta dans le cabinet particulier où Béjaud et Brignolet avaient leurs malles, visita ces malles minutieusement, fit sonner les briques du carrelage, en soulevant même quelques-unes sous lesquelles semblait exister un vide, laissa deux gardiens de la paix dans le bureau de la caisse, et partit en priant M. de Terrenoire et les autres de quitter les lieux.

— La justice est obligée de se substituer à vous, monsieur, dit-il poliment au banquier. Jusqu’à demain, vos bureaux devront rester fermés.

— Comme il vous plaira, monsieur, dit le banquier avec accablement. Un jour d’interruption dans mes affaires ne rendra pas pour moi la catastrophe plus grande.

Tous sortirent, excepté les sergents de ville.

Alors, Chambille disait à Béjaud, en lui passant la main sous le bras et en l’entourant de sa ligotte 1, prestement, sans même que l’autre s’en aperçût :

— Eh bien ! vieux, nous allons donc faire route ensemble, comme deux camaros ?

Béjaud fit un brusque soubresaut. Il était blême ; il fut pris soudain d’un tremblement convulsif.

— Mais non, vous vous trompez, je ne vais pas avec vous.

— Tu es sûr ?

— On peut avoir besoin de moi, ici.

Chambille se pencha à son oreille.

— Pour y achever la besogne de cette nuit ?

Le tremblement de Béjaud atteignit ses jambes.

Il flageola et Chambille le retint.

— Quoi ? Que dites-vous ? Est-ce que par hasard, vous allez m’accuser ?… Ah ! mon Dieu !…

— Je ne t’accuse de rien. Seulement, nous avons besoin de toi au Dépôt. Voilà tout.

— En d’autres termes, vous m’arrêtez.

— Oui, provisoirement.

— Vous emmenez cet homme ? demanda Terrenoire.

Il était surpris, et comme mécontent.

M. Lacroix lui parla à voix basse :

— Il me paraît difficile qu’il ne soit pas complice du vol, aussi bien que de l’assassinat. Tout me paraît louche dans sa conduite. Je suis obligé de m’assurer de sa personne. La négligence de certaines précautions a empêché quelquefois nos enquêtes de réussir.

— Je dois vous dire que, depuis qu’il est à la banque, je n’ai qu’à me louer de sa probité et de son attachement.

— D’où sortait-il ?

— Du service militaire.

— Et il était chez vous depuis longtemps ?

— Depuis une quinzaine d’années. C’est un fort brave homme, très doux, ne se grisant jamais. S’il était possible de le laisser en liberté, je crois pouvoir répondre de lui.

Mais Lacroix secoua la tête.

— Nous verrons plus tard. En ce moment, non.

Il salua M. de Terrenoire et s’approchant de Guerrier :

— J’espère, monsieur, que vous ne m’en voulez pas et que vous ne me tenez pas rancune d’un malentendu ?

— Non, certes ! dit le jeune homme avec élan.

Ils se serrèrent la main.

Chambille les regardait de loin, du coin de l’œil.

— Savez-vous quel est cet homme, que nous venons de laisser libre ? demanda le magistrat au policier.

— C’est le caissier de monsieur de Terrenoire, répondit Chambille.

— C’est aussi l’ancien caissier de Roger Laroque !

Quelques heures ne s’étaient pas passées que tous les amis ou habitués des fêtes de Terrenoire connaissaient la catastrophe.

Terrenoire avait envoyé chez Mussidan, dès la première nouvelle du meurtre et du vol, mais le comte était parti la veille de Paris, pour une de ses terres, en Sologne. Le banquier avait lancé une dépêche aussitôt. Mussidan devait être en route. On l’attendait dans l’après-midi.

De lui dépendaient l’honneur et la vie de Terrenoire.

Le comte était extrêmement riche et dépensait à peine le tiers de ses revenus. Lui seul pouvait sauver le banquier.

Et celui-ci tremblait un peu, bien qu’il fût certain de l’amitié du comte.

Dans le salon de Mme de Terrenoire, la tristesse régnait. On causait à voix basse.

Aux amies qui entraient et venaient lui serrer les mains, elle ne répondait même pas, remuant seulement les lèvres et n’ayant point la force d’articuler des paroles.

À l’autre bout du salon, debout près d’une fenêtre, un homme se tenait qui devait être profondément affecté du malheur qui atteignait cette maison, car il était très pâle et par-dessus les hommes et les femmes qui étaient devant lui, son regard ardent, lumineux, troublant, allait chercher le visage d’Andréa.

L’homme, c’était Luversan.

Mme de Terrenoire ne fuyait pas ce regard, elle le soutenait, au contraire, liée à lui et se sentant comme enlevée et fondue en lui.

Un à un, ceux qui étaient là étaient partis ; elle n’avait retenu personne.

Un homme seul resta ; Luversan, toujours debout, là-bas, dans son immobilité de statue.

Et quand il n’y eut plus qu’eux seuls, ces deux êtres ne cessèrent point de se regarder, plongeant dans l’âme l’un de l’autre.

Tout à coup, Luversan, lestement, s’avança vers elle.

Elle se dressa, comme menacée d’un danger ; sur son visage passa la crispation d’une atroce terreur. Elle étendit les bras.

Luversan prit une de ses mains et la porta à ses lèvres, sans baisser les yeux, la regardant encore, étrangement.

— Je vous aime, dit-il.

Et ce fut le seul mot qu’il prononça.

Il s’éloigna, et Andréa retomba sur le canapé, faisant un geste fou, autour de sa tête, comme pour écarter un horrible cauchemar.

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