Chapitre 22 1
Le jour même, Mussidan arriva.
Terrenoire et lui s’enfermèrent dans un cabinet et restèrent longtemps ensemble.
Le banquier commença par lui faire le récit du drame qui s’était passé boulevard Haussmann.
Après quoi, il aborda la question financière.
Outre le vol de douze cent mille francs, il y avait la débâcle de la Bourse.
À chaque instant, des nouvelles venaient de la Bourse, où l’émotion était indescriptible.
Terrenoire ne cacha rien à Mussidan.
— La situation est désespérée, dit-il, car, outre les pertes énormes que je prévois et qui sont le résultat de la situation de la Bourse, il y a le vol dont je suis victime et le million en caisse était destiné à des remboursements qui devaient se faire aujourd’hui. La faillite pour moi semble inévitable, si tu ne me viens en aide, car, demain, dès que mes bureaux seront rouverts, je m’attends à des retraits de dépôts nombreux, arrivant de tous côtés, auxquels il me sera impossible de faire face, et qui aggraveront encore mes embarras.
Mussidan était assis et l’écoutait distraitement.
Il ne l’avait pas interrompu une seule fois.
Terrenoire, malgré ses efforts pour garder son sang-froid et son calme, était fiévreux et agité.
Il regardait son ami, attendant, de ce qu’il allait dire, un arrêt de vie ou de mort.
— Cela est fort triste et fort inattendu !
— Voilà tout ce que tu trouves pour me plaindre ? fit Terrenoire, surpris. Je sais que peu t’importe la perte que je fais et que cependant tu partages, car tu es riche… mais je n’ai pas la même fortune que toi… c’est moi qui suis frappé, et non toi, car si nous sommes associés de fait, puisque c’est avec tes ressources que j’ai fondé notre banque, je suis seul en nom, et supporterai seul le déshonneur de la faillite…
— Tu étais trop heureux, vois-tu, dit Mussidan d’un air étrange, tu as tenté Dieu… Oui, trop heureux… tu t’es laissé enivrer… Tout te réussissait… La fortune te souriait… Ta femme, belle, fière, triomphante, qui te faisait envier de tous tes amis, a mis la paix dans ton foyer domestique… Ta fille est un ange de grâce et de beauté… Qui ne l’adorerait ? Toi, tu es gai, heureux et bien portant… Tu te laissais vivre… Un seul homme n’est pas capable de supporter tant de bonheur !…
Terrenoire l’écoutait saisi.
Jamais Mussidan ne lui avait parlé de la sorte.
Que se passait-il donc dans cette âme ?
D’où venait cette ironie ?
— Ainsi, tu me refuses ?
— Tous mes capitaux sont engagés, dit le comte – pâle et détournant les yeux – je ne puis disposer, à l’heure présente, que de quelque cent mille francs. Cela ne peut suffire. Je le regrette. Je suis au désespoir. Mais ce coup est si inattendu…
— C’est bien, fit Terrenoire, très bas, c’est bien, Mussidan, tu es libre. Je ne t’en veux pas. Je te remercie de m’avoir parlé comme tu viens de le faire. Adieu. Je vais retrouver ma fille et ma femme. Je leur avais dit que tu ne voudrais pas, sans doute, que la honte entrât dans notre maison, qui est un peu la tienne… Je vais leur apprendre – oh ! sans rancune – que, malgré ton désir, tu ne peux nous sauver.
Mussidan s’était levé brusquement.
Sa fille ! Un instant, la jalousie lui avait tout fait oublier.
Sa fille ! Mais c’était Diane qui serait la première atteinte par ce déshonneur !
Sa fille !… qu’il aimait tant, et qui justement lui inspirait sa jalousie du bonheur de Terrenoire !
Sa fille allait pleurer, et vivre pauvre, dans la gêne, le travail de tous les jours, la misère, pendant que lui, Mussidan, continuerait de traîner sa vie ennuyée à travers ses millions !…
« Malheureux ! se disait-il, à quoi penses-tu ? La honte entrerait par toi dans cette maison et t’en chasserait ! Et jamais plus tu ne pourrais revoir cette enfant que tu adores et qui emplit ta pensée ! »
Terrenoire s’en allait digne et triste.
Mussidan l’arrêta.
— Pardonne-moi, mon ami, dit-il. Depuis quelque temps, je vis un peu comme un fou, ne sachant trop ni ce que je dis, ni ce que je fais.
Et il lui tendit la main.
Terrenoire hésitait.
— Puisque je te demande pardon ? fit Mussidan.
Ce dernier mot vainquit Terrenoire. Toutefois, il lui dit :
— Tu m’avais refusé si durement, mon ami, que s’il ne s’agissait que de moi, et non de ma femme, et de ma fille, je refuserais à mon tour.
Ils s’assirent de nouveau l’un en face de l’autre. Ils causèrent, et leur entretien – longtemps après – finit sur ce mot, dit par le comte :
— Tu peux disposer de ma fortune. Voici mes pleins pouvoirs. Sauve-toi d’abord, sauve ta femme, sauve ta fille. Nous compterons ensuite.
q