Chapitre 24
Pendant que le banquier, allégé d’un poids énorme, renaissant à la vie, sortait pour se rendre à la Bourse et faire face à l’orage, Mussidan se faisait annoncer chez Mme de Terrenoire.
Bien que celle-ci fût souffrante, elle le reçut.
Mussidan s’avança vers elle et lui baisa la main.
— Vous semblez tout joyeux, dit-elle, votre visage paraît comme éclairé. Qu’avez-vous ? Vous ne savez donc pas ce qui se passe ?
— Je le sais.
— Et voilà ce qui vous rend gai ?
— Assurément.
— Je ne comprends pas, dit-elle sèchement.
Elle se leva et fit quelques pas pour s’éloigner.
— Vous avez la mémoire courte. Ne vous ai-je pas dit, l’autre soir, tenez, le soir même où vous donniez cette magnifique fête japonaise qui a fait courir tout Paris : « J’en suis presque à souhaiter une catastrophe afin qu’on ait besoin de moi, afin que la vie de Diane, de ma fille, dépende de moi, afin de lui venir en aide à ce point qu’elle soit forcée de m’aimer à égal de Terrenoire ! » Ne vous disais-je pas que j’étais jaloux de l’affection que cette enfant, qui est ma fille, portait à cet homme, qui n’est pas son père…
— Plus bas, malheureux, dit Mme de Terrenoire, effrayée – car Mussidan en ce moment d’exaltation, avait élevé la voix –, on pourrait nous entendre !…
Elle regardait autour d’elle, effarée.
— Aujourd’hui, continuait Mussidan, je suis moins jaloux, parce que je viens d’acquérir un droit à son affection, un droit à sa reconnaissance. Il faut plus de deux millions pour sauver Terrenoire de la honte, du déshonneur, d’une faillite, du suicide. Ces deux millions, je les donne, je les donne à ma fille, je te les donne, Andréa… Je suis heureux aujourd’hui… Ah ! cela me pesait de ne rien faire pour elle, de n’avoir jamais rien fait… J’aurais voulu autre chose qu’un sacrifice d’argent… J’aurais voulu qu’elle eût besoin de ma vie, de mon sang… Qui sait ? Cela viendra peut-être…
Il avait de nouveau élevé la voix, joyeux, délirant, malgré les gestes d’Andréa… mais, tout à coup, il pâlit et Andréa, effarée, demi-morte, tomba sur un fauteuil.
Ils avaient entendu du bruit dans un salon voisin. Assurément, quelqu’un était là, qui avait écouté ce qu’ils disaient !…
Mussidan fit quelques pas dans la direction du salon et allait soulever la portière, quand il recula foudroyé.
Diane écartait cette portière et apparaissait soudain devant lui. D’une pâleur étrange et se soutenant à peine, elle fut obligée de s’arrêter et de s’appuyer. Elle chancelait. Un instant, une seconde – moins peut-être – il y eut entre elle et les deux autres une inexprimable horreur.
Mais elle montra un courage d’homme, cette enfant ; elle eut la sublime énergie d’essayer de sourire à Mussidan et à Mme de Terrenoire, et de paraître gaie, quand elle avait le cœur dévoré de honte, de colère, de dégoût…
Eux baissaient la tête devant la jeune fille, ainsi que des coupables attendant l’arrêt du juge. Ils ne vivaient plus.
— Eh bien ! dit Diane, pourquoi me regardez-vous de la sorte ?… Vous êtes gentils !… Vous voyez que je suis toute défaite et vous ne me demandez même pas quel est le motif de mon émotion…
Mme de Terrenoire respira.
Quant à Mussidan, il se contenta, surpris, d’observer sa fille.
— C’est vrai, dit Andréa, tu es pâle…
— Je me suis trouvée mal dans le salon voisin, cela n’a duré qu’un instant ; j’ai eu un éblouissement et, si je ne m’étais retenue à un fauteuil, je serais tombée… Toutes ces mauvaises nouvelles… arrivant coup sur coup, m’ont troublé un peu la tête… Cela va mieux…
Et elle essayait de nouveau de sourire, mais une étrange fatigue s’était répandue sur ses traits, avec la couleur jaune terreuse des gens malades.
Mme de Terrenoire eut la folle espérance que Diane ne savait rien, n’avait rien entendu.
— Ma pauvre enfant ! dit-elle tout à coup avec élan, n’aie plus de craintes. Ton père est sauvé !… Monsieur de Mussidan, avec une énergie vraiment royale, lui a laissé la libre disposition de sa fortune pour lui permettre de faire face à tous les remboursements… Remercie-le !… C’est à lui que nous devons de garder notre rang dans le monde, notre fortune – et c’est à lui que ton père devra de garder son honneur sauf…
— Vous avez fait cela, monsieur de Mussidan ? dit la jeune fille, dont la voix était profondément altérée.
— Et je suis heureux, dit-il lentement, sans cesser de l’observer, de cette nouvelle occasion qui m’est offerte de vous prouver combien je vous aime, moi qui cependant ne suis rien pour vous, si ce n’est l’ami de votre père.
— L’ami de mon père, oui, fit-elle, et elle répéta plus bas : l’ami de mon père ! C’est pour lui que je vous remercie, monsieur, et pour ma mère !…
— Et aussi pour vous, n’est-ce pas mon enfant ?
Elle hésita. Elle semblait défaillir encore.
— Oui et aussi pour moi, dit-elle faiblement. Je suis heureuse, très heureuse de ce que vous faites !…
Et, n’y tenant plus, elle éclata en sanglots, s’affaissa sur le parquet avant que Mussidan eût pu la retenir en proie à une violente crise de nerfs, mordant son mouchoir pour étouffer ses cris, se tordant les membres contractés, la gorge étranglée.
Mussidan, égaré, fou, se précipita sur elle, la prit dans ses bras, pendant que Mme de Terrenoire, terrifiée, n’avait même pas la force de bouger. Il répéta : « Elle sait tout. Elle a tout compris ! »
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