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Chapitre 34

Pendant que Roger Laroque essayait de sauver Guerrier et de préparer sa réhabilitation, quelqu’un déployait tout autant d’activité en sa faveur… Raymond de Noirville n’avait plus qu’une pensée : rendre l’honneur au père de celle qu’il aimait.

Ainsi travaillait-il à sa propre félicité.

À Paris, à la préfecture, comme au Palais, on lui fournit tous les renseignements qu’il désirait. L’affaire Laroque était dans toutes les mémoires ; à l’exception de Mme Laroque, morte, de Lucien de Noirville, mort aussi, tous les personnages qui y avaient joué un rôle devaient encore exister.

Et, en effet, il n’eut pas de peine à retrouver leur piste – à l’exception de Victoire, la femme de chambre, laquelle avait, celle-là, complètement disparu.

M. Lacroix, le commissaire de police de Versailles, était, depuis des années, le collègue de M. Liénard aux délégations judiciaires, et on avait mis son nom en avant chaque fois que s’ouvrait la succession du chef de la Sûreté.

Toujours vivants aussi, M. de Ferrand, le magistrat ami de Lucien ; M. de Lignerolles, qui avait instruit l’affaire à Versailles et qui était juge à Paris ; les deux agents Tristot et Pivolot, ces types étranges de policiers amateurs ; le père Ricordot, l’expert que les tribunaux employaient toujours à la vérification de certaines écritures embrouillées.

Raymond, en relisant les procès-verbaux et les dépositions, avait pris tous ces noms, avec des notes en marge de chacun d’eux, afin de se rappeler quelle avait été leur attitude pendant le procès et la somme de renseignements qu’on pouvait leur demander.

Le nom du principal témoin à décharge, « Jean Guerrier », l’intrigua beaucoup. Il n’ignorait pas l’accusation capitale portée par le parquet contre l’ancien caissier de Roger Laroque. Cet accusé était-il l’assassin de Brignolet ? Déjà certains journaux qui cultivent à fond le reportage des faits divers avaient fait remarquer la singulière coïncidence.

« Si cet homme n’est pas remis en liberté, se dit Raymond, j’obtiendrai du parquet de plaider d’office ; s’il refuse mes services, il me suffira de lui rappeler que mon père est mort en défendant son ancien patron, dont il sauva la tête. »

Sa mère l’avait renseigné aussi, maintes fois, sur la manière de travailler de son père.

Il savait que Noirville, quand il se chargeait d’un procès important, préparait sa plaidoirie longuement, à force de notes, en s’entourant de toutes les pièces, de tous les documents possibles. Le dossier de l’affaire Laroque devait être, avec une foule de papiers, jamais classés, dans un grand bahut, à la ferme de Méridon.

Après la mort de l’avocat, et lorsque Mme de Noirville quitta son appartement de la rue de Rome, pour aller habiter Méridon, on avait emporté pêle-mêle ces papiers. Depuis douze ans, personne n’y avait touché !

Raymond se décida à en faire un inventaire complet et jusqu’au soir, il travailla sans rien trouver.

Le lendemain, il recommença, mais sans mieux réussir. Il avait aussi relu la Gazette des Tribunaux et le Droit, où étaient relatés les débats, avec la plaidoirie de son père ; il s’était procuré facilement ces numéros. Une seule chose l’étonnait, à la lecture de cette émouvante affaire. Après avoir nié depuis son arrestation, pourquoi brusquement, à la fin des débats, Roger Laroque avait-il avoué ? Car il avait avoué ! Son aveu était inscrit en toutes lettres dans le compte rendu de la Gazette.

Par deux fois Roger avait dit :

— Je suis coupable. Condamnez-moi !

Et cet aveu, il l’avait laissé échapper après la mort de Lucien, comme si, soudain, après cette mort, un immense découragement lui était venu, comme s’il n’avait plus eu aucun intérêt à paraître innocent, comme si, même, il s’était senti soulagé à paraître coupable et à attirer plus vite le châtiment sur sa tête.

Cette attitude imprévue, Raymond ne se l’expliquait pas. Ce qu’il devinait vaguement, par exemple, et d’instinct, c’est qu’il y avait une corrélation mystérieuse entre cet aveu suprême et la mort de Lucien de Noirville. Laquelle ?… L’apprendrait-il jamais ?

Il reprit son travail avec ardeur ; il avait dépouillé déjà la moitié des pièces renfermées dans le bahut, et il n’avait rien trouvé, quand il tomba enfin sur des notes qui avaient trait à l’assassinat de Larouette.

Avec quelle impatience il les lut !

Peu à peu, il reconstitua le dossier ! Peu à peu, il eut devant les yeux tout le plaidoyer de son père ! Et, à chaque pièce, presque à chaque page, presque sur toutes les marges, il lisait la préoccupation de Lucien traduite par ces mots : « Quel mystère dans la vie de Roger ?… D’où vient le remboursement et pourquoi Roger ne nomme-t-il pas son débiteur ?… Une femme a joué en tout cela un rôle néfaste… Mais pourquoi ?… Et quelle est cette femme ? »

— Mon père ne se trompait pas, murmura Raymond, il y avait une femme… Mais qui ?

Enfin le bahut se vidait. Avec quelques papiers épars sur les rayons, il ne restait plus que des feuilles égarées des dossiers, et dont quelques-unes avaient glissé entre les rayons et le fond de l’armoire. Elles restaient prises là. Comme il voulait tout voir, il les tira avec précaution, dans la crainte d’arracher quelque document précieux. Il amena, parmi eux, une carte-photographie. Que faisait cette photographie dans ce désordre ? Elle avait été perdue, à coup sûr.

Elle était bien jaunie, comme le reste, d’une teinte d’un brun clair et sale. Cela représentait un homme, d’apparence vigoureuse, très brun, à la physionomie énergique et expressive, âgé d’une trentaine d’années. Cet homme, Raymond ne le connaissait pas, ne l’avait jamais vu. Ce n’était pas son père, à coup sûr, dont un portrait, sans compter les photographies de l’album, lui rappelaient chaque jour les traits chéris.

Celui-là était un étranger, sans doute. Qui ? Il retourna la carte, pour voir le nom du photographe. Il y avait quelques lignes manuscrites écrites au dos – d’une écriture fine de femme –, et qui le firent tressaillir violemment, sans savoir pourquoi, car il avait reconnu l’écriture de sa mère. Les lignes manuscrites étaient trois dates.

La première portait :

28 juillet, 11 h. 1/2 du soir.

La seconde :

30 juillet 1872.

La troisième :

14 août 1872.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? Et pourquoi ces trois dates derrière le portrait de cet inconnu ? Pourquoi, surtout, ces trois dates écrites de la main de sa mère ? Quelles étaient ces dates ? À quels événements se rapportaient-elles ? Le 28 juillet, 30 juillet, 14 août… Que s’était-il passé ?

Raymond se prit à rêver, essayant de percer ce mystère. Il n’y parvint pas et rejeta la photographie dans le bahut.

Après tout, que lui importait ! Cela ne pouvait-il avoir trait à des choses qu’il ne connaissait pas, et toutes naturelles encore ?

Il ne s’en occupa plus et se mit à classer, dans un même dossier, toutes les pièces du procès Laroque. Mais tout à coup ses yeux rencontrèrent, sur les manchettes de la Gazette des Tribunaux, une date :

14 août 1872.

C’était la troisième de celles inscrites au dos de la photographie : cela devenait singulier… Cette coïncidence le frappait…

Il feuilleta machinalement le journal, par curiosité… d’abord… et sans arrière-pensée… mais tout à coup, dans ses doigts passe un courant de fièvre, un tremblement violent… Il est devenu pâle et, suffocant, il arrache sa cravate et brise le bouton de sa chemise.

C’est qu’il vient de découvrir, ou plutôt de se rappeler, en relisant pour la dixième fois peut-être l’affaire Laroque, que cette première date du 28 juillet est celle du crime de Ville-d’Avray, – l’heure même, onze heures et demie, est celle de l’assassinat de Larouette !… C’est qu’il a découvert aussi que la seconde date du 30 juillet est celle de l’arrestation de Laroque !… C’est qu’il a découvert enfin que la troisième date est celle de la condamnation de Roger aux travaux forcés !… Il a découvert cela, il ne comprend pas, mais il a peur !

Il contrôla dix fois les dates. Il croyait se tromper. Mais non. Et la même et incessante question revenait à son esprit affolé :

— Pourquoi, au dos de ce portrait, la date de ce crime… la date de l’arrestation… la date de la condamnation ?

Il ne trouvait pas. Il se faisait d’épaisses, d’insondables ténèbres dans son cerveau.

Il cacha la photographie dans son portefeuille. Puis, la tête en feu, il sortit et alla se promener à travers champs, espérant que la fatigue aurait raison de sa fièvre. « Qui donc est cet homme ? » se demandait-il à chaque instant.

Et, s’écartant des sentiers, dans l’ombre des bois, il tirait la photographie de son portefeuille et la contemplait avidement. Et, à force de regarder, il en venait à se dire :

— Ce ne peut être que Roger Laroque !

Il essayait bien de fouiller sa mémoire, mais il ne se rappelait rien de précis sur la physionomie de l’ami de son père.

Ses souvenirs étaient donc très vagues, impossible de préciser. Mais comme il avait maintenant l’esprit tendu vers cette idée, il lui semblait retrouver dans la photographie certains traits de la physionomie de Laroque, du Laroque qu’il connaissait.

Certes, le premier, celui du portrait, était plus jeune de douze ou quinze ans. Les cheveux et la barbe étaient noirs. Il y avait là un air de santé, d’énergie, de bonne humeur, que n’avait plus William Farney.

Et pourtant, une chose n’avait pas changé : le regard !… C’étaient bien toujours ces mêmes yeux noirs et profonds, vifs et spirituels tour à tour. Et puis le front aussi était pareil ; le front qu’avait respecté l’incendie de Québec, et qui n’avait pas été atteint par la cicatrice. C’était Laroque, il n’en pouvait douter.

Mais pourquoi ces trois dates ? De la main de son père, il les eût comprises, peut-être, mais de la main de sa mère ? Elle connaissait donc bien Laroque ? Mais alors, comment ne lui en avait-elle jamais parlé ?… Que de mystère !…

Il erra toute la journée dans les bois et rentra le soir à la ferme, sombre et silencieux.

— Qu’as-tu donc, demanda sa mère : serais-tu malade ?

— Un peu de migraine, dit-il pour s’excuser.

Il remonta dans sa chambre aussitôt le dîner, il n’avait pas mangé et il n’avait pas prononcé une parole.

Sa mère le regardait avec une infinie tristesse.

— Vraiment, tu n’as rien ? répéta-t-elle.

— Rien, rassurez-vous !

Dans sa chambre, il se prit à examiner de nouveau la photographie de Laroque. Plus il l’étudiait ainsi, et plus il était sûr de ne pas se tromper. Nul doute n’était plus possible.

Un soupçon lui vint, affreux et mortel. Il savait qu’une femme avait été mêlée mystérieusement au crime de Ville-d’Avray, il recherchait les traces de cette femme, et voilà que le premier indice qu’il découvrait le conduisait droit à sa mère. Cette pensée le tint éveillé toute la nuit. Il entendit sonner toutes les heures à la pendule de sa chambre, et, le matin, le soleil levant le trouva debout.

Il devait être à Paris ce jour-là pour ses affaires.

Avant de partir, il resta seul avec sa mère :

— Tu ne t’es pas ressenti de ton malaise ? dit-elle avec inquiétude.

— Non, dit-il, j’ai bien dormi… je ne me suis pas réveillé.

— Il m’a semblé pourtant que tu t’étais levé de bonne heure.

— Oui, il y a bien longtemps que je voulais mettre en ordre les papiers de mon père… vous savez ? qui se trouvent dans la grande armoire de la chambre proche de la mienne ?… Cette besogne m’a pris toute ma journée d’avant-hier et d’hier…

Et soudain, après un silence embarrassé :

— J’ai trouvé une photographie dans ces paperasses… avec des dates au dos… Il m’a semblé que ces dates étaient de votre écriture… La voici…

Et il tendit le portrait de Roger Laroque.

L’effet fut foudroyant. Pâle comme une morte, Julia eut à peine la force de gagner une chaise. Au premier coup d’œil, elle avait reconnu Roger. Elle tremblait de tous ses membres, et le regard qu’elle arrêta sur son fils n’était plus le regard d’une femme ayant toute sa présence d’esprit, tout son sang-froid, tout son calme : c’était le regard d’une folle !…

C’est en vain qu’elle essayait de se retrouver, de surmonter son horreur, son épouvante, c’était plus fort qu’elle et elle s’abandonnait.

— Ma mère !… ma mère !… dit-il, effrayé de l’effet produit.

Et il se précipita à ses genoux, lui prit les mains, les embrassa.

Elle ne l’entendait pas. De grosses gouttes de sueur lui coulaient du front. Et Raymond était non moins troublé qu’elle. Il lui semblait que tout s’écroulait autour de lui. Il en était à ce point qu’il eût désiré je ne sais quel mensonge ; il avait tant besoin d’être rassuré !

À la fin, elle comprit – peut-être ! – ce qui pouvait se passer dans ce cœur bouleversé. Elle parut se remettre et essaya de sourire.

— Cette chaleur d’orage m’a rendue nerveuse ! murmura-t-elle.

Il alla ouvrir les fenêtres. Une bouffée de l’air matinal entra. Elle respira par deux fois, à pleins poumons.

— À propos, dit-elle, tu me disais tout à l’heure… Que me disais-tu donc ? Tu me parlais d’une photographie ?…

Il la lui tendit à nouveau. Cette fois, elle eut le courage de la regarder sans faiblir.

— Oui, dit-elle, tu as bien fait de me la donner… Comment cette photographie était-elle égarée là ? C’est un jeune homme ami de notre famille… auquel il est arrivé un grand malheur… Tu vois ces trois dates… écrites derrière… la première, du 28 juillet, est celle de son mariage avec une jeune fille qu’il aimait depuis longtemps… le 30, deux jours après son mariage, sa femme mourait… quinze jours après, il était fou… fou de douleur… de désespoir…

— Et aujourd’hui, qu’est devenu ce pauvre garçon ?…

— Aujourd’hui !… il est mort !

Raymond respira, profondément soulagé…

Cette histoire semblait vraie… Et, si elle était vraie, tous ses soupçons tombaient d’eux-mêmes ! Et pourquoi n’eût-ce pas été la vérité ? Cela était possible, en somme.

Il tendit la main pour reprendre la photographie.

— Je la mettrai dans l’album, dit-il.

Elle la lui rendit. La main de la malheureuse femme tremblait.

Il classa devant elle le portrait-carte dans l’album ; avant de fermer celui-ci, il dit en se penchant :

— C’est curieux… on dirait que le carton est percé d’un coup de poignard… là, du côté du cœur ?… Avez-vous remarqué, ma mère ?…

— Il se sera trouvé serré contre un clou, dans le déménagement, dit-elle d’une voix altérée.

Il n’y eut rien de plus entre eux. Quand Raymond eut quitté la ferme pour se rendre au chemin de fer, Julia resta pendant des heures, l’œil fixé sur l’album. Le portrait l’attirait invinciblement. À la fin, elle céda à la tentation. Elle rouvrit l’album et contempla Roger.

Puis, espérant sans doute qu’en anéantissant la photographie elle détruirait le remords, elle effacerait le souvenir, elle alluma une bougie, enflamma la carte et la jeta dans le feu.

Quelques jours après, Raymond était là de nouveau. En arrivant à la ferme, son premier soin avait été de feuilleter l’album. Pourquoi ? Doutait-il encore ? Non, c’était chez lui instinctif.

— Tiens ! dit-il surpris, elle n’est plus là ?

— Quoi donc ? fit la mère.

— La photographie de ce pauvre homme… dont vous m’avez raconté la terrible histoire…

— Ah ! c’est vrai… Elle rappelait un passé trop triste… je l’ai jetée au feu…

Raymond baissa la tête. Ses doutes étaient revenus.

†

Quelques jours après cette scène, Raymond se rendit à Maison-Blanche. Il s’était dit, pourtant, qu’il n’y reparaîtrait, à cette maison, où il avait laissé la moitié de son cœur, que lorsqu’il aurait quelque bonne nouvelle à y apporter.

Mais le doute affreux le poussait. C’était plus fort que lui. Il voulait savoir.

Suzanne était au château. Il lui demanda un entretien particulier.

Suzanne remarqua l’altération du visage de son ami.

— Qu’avez-vous ? dit-elle. Vous serait-il arrivé malheur ?

Il était bien obligé de dissimuler. Qu’eût-il dit en effet ?

— Non. J’ai besoin d’un renseignement.

— Lequel ? Parlez !

— Il est fort probable qu’il ne vous reste aucune photographie de votre père, il y a douze ou quinze ans ? Obligé de se cacher, de dérober sa figure, ayant changé sa physionomie, monsieur Laroque commettrait la plus grave imprudence s’il laissait chez lui un portrait qui pût rappeler à un ennemi ses traits d’autrefois…

— En effet.

— Il ne vous reste donc rien… absolument rien…

— Si. Écoutez. Mon oncle, lorsqu’il m’eut prise à Ville-d’Avray pour m’emmener dans les Ardennes, choisit, entre autres choses, une photographie de mon père et une de ma mère qui se trouvaient dans l’album ; ces photographies sont restées à La-Val-Dieu, sans doute, et jamais ne m’ont été montrées, car mon oncle et ma tante furent persuadés, comme mon père, que par suite de la maladie qui faillit m’emporter, j’avais perdu la mémoire ; mais ce n’est pas tout. J’avais, moi, un petit médaillon où ma mère avait mis une réduction de la photographie de mon père. Lorsque j’étais toute petite, j’ai réussi constamment à le cacher. Encore maintenant personne ne le découvrirait. Mon père y est très reconnaissable. Voulez-vous que je vous le montre ?

— Si vous avez confiance en moi, Suzanne.

— Oh ! mon ami…

Elle sortit. Quelques minutes après, elle était de retour. Elle ouvrit un petit médaillon d’or et le tendit à Raymond.

Celui-ci n’y jeta qu’un coup d’œil. Cela lui suffit pour reconnaître Roger Laroque – le Roger Laroque dont il avait vu la photographie cinq ou six jours auparavant, car les deux portraits étaient bien ceux du même homme.

Quelle était donc cette histoire racontée par sa mère à ce propos ? Pourquoi ce mensonge ? Pourquoi donc, aussi, avait-elle eu tant de hâte d’anéantir cette photographie – qu’elle croyait sans doute n’exister plus ? Et ces trois dates si fatales à Roger ? Autant de mystères !

Suzanne eut beau se montrer tendre et empressée, elle ne réussit pas à dissiper le nuage qui assombrissait la figure de Raymond. Un profond désespoir s’était emparé du jeune avocat, il sentait tout s’écrouler autour de lui.

En vain, elle voulut l’égayer, le faire sourire. En vain, l’interrogea-t-elle. Il s’excusa et s’enfuit.

Tout en marchant, tout en courant, il répétait :

— Pourquoi ?… pourquoi ?…

Éternelle question… Éternelles ténèbres. Il avait la fièvre.

Rentré à Méridon, vers le soir, il se trouva en face de sa mère. Il y eut un assez long silence. Puis Raymond demanda, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tremblement de sa voix :

— Je ne sais pourquoi l’histoire que vous m’avez contée me revient sans cesse à l’esprit.

Elle eut l’air très étonné :

— Quelle histoire ? fit-elle.

— Celle, si lamentable, de ce pauvre garçon dont j’ai retrouvé la photographie dans l’armoire où étaient les dossiers de mon père…

Elle tressaillit et le regarda attentivement.

Mais Raymond avait les yeux baissés.

— Se marier, reprit-il, aimer une jeune fille… s’attendre à la prochaine réalisation de ses rêves… toucher à un de ces rares instants de bonheur presque complet qu’on a dans la vie… et voir comme un fantôme ce bonheur disparaître… voir mourir la femme aimée, la voir mourir dans tout l’éclat de la beauté, dans le plein triomphe de sa jeunesse… C’est horrible et je comprends que cet homme n’ait pas survécu à un aussi grand chagrin… Il est mort… Il a bien fait…

— Comme tu me dis cela… Et pourquoi me le dis-tu ?

— C’est que j’approuve le suicide, dans certains grands, injustes et irréparables malheurs…

— Mon fils !

— Et vous le dirai-je, ma mère ?… J’ai le pressentiment qu’une catastrophe pareille me menace…

— Veux-tu bien ne pas avoir de pareilles idées !

Il resta de nouveau silencieux, puis, ayant l’air de se remettre, et prononçant ces mots avec une feinte indifférence :

— Quel est le nom de cet infortuné ?

Pour la seconde fois, elle tressaillit violemment. Ses yeux noirs, presque toujours éteints, flamboyèrent une seconde, en s’arrêtant sur ceux de Raymond.

Elle hésita un peu, cherchant sans doute ; enfin, ayant trouvé :

— C’était, dit-elle, un de nos parents éloignés, portant le même nom que nous… Jean de Noirville…

— Et la jeune femme ?

— Elle était d’une vieille famille de commerçants très riches… les Lasserre, elle s’appelait Marguerite… Tu as entendu parler des Lasserre… marchands de fourrures ?

— Non.

— Ils n’existent plus, du reste… morts… Marguerite était orpheline… Toute la fortune s’en est allée à des parents plus rapprochés que nous…

Comme il ne répondait pas et semblait profondément absorbé, elle respira… Il la croyait, sans doute, et ne se doutait pas d’un mensonge. Du reste, ce qu’elle avait dit n’était pas inventé… C’était vrai !… L’histoire était arrivée… Elle n’avait fait que la mettre sur le compte de Laroque…

— En mettant de l’ordre dans les papiers, dit-il, j’ai eu entre les mains le dossier de ce mystérieux assassinat de Ville-d’Avray, la dernière plaidoirie de mon père… Et j’essayais, tout en le parcourant, d’évoquer le souvenir de mon enfance… J’avais cru me rappeler la figure de ce Laroque… Vous l’avez connu, ma mère ?

— Oui, dit-elle, presque prise de faiblesse, c’était, tu le sais, un grand ami de Lucien… Ils s’étaient sauvé la vie, l’un à l’autre, pendant la guerre.

— Et, en me rappelant les traits de cet homme, je m’étais imaginé que la photographie était la sienne.

— C’est une erreur, tu le vois.

— En effet, mais j’étais d’autant mieux fondé à le croire, et c’est ce qui fit mon erreur, que les trois dates mentionnées au dos du portrait-carte sont justement les dates de l’assassinat de Ville-d’Avray, de l’arrestation de Roger Laroque, et de sa condamnation aux travaux forcés.

— C’est une coïncidence, et rien de plus.

— Avouez qu’elle est bizarre.

— Bizarre, je le reconnais.

— Et vous êtes bien sûre, ma mère que ce n’était pas le portrait de Laroque ?

— J’aurais donc menti ?… et menti en le sachant ?… Pour quelle raison ? Dans quel but ?… C’est moi qui ai mis les dates… c’est mon écriture. Si elles n’étaient autre chose que les trois époques fatales de la vie de Roger, dans quel intérêt et pour obéir à quelles mystérieuses pensées les eussé-je écrites là ? Réponds à ton tour.

— Ce que je dis n’a pas le sens commun, fit-il, riant faux… Ne voyez dans toutes ces questions que la préoccupation d’un esprit malade, assiégé par les pressentiments dont je vous parlais tout à l’heure…

— Est-ce qu’un homme devrait avoir de ces craintes-là ? Tu me fais beaucoup de peine. Je ne suis pas déjà si bien portante. Tu devrais m’épargner des émotions trop fortes pour moi, mon enfant… Regarde en quel état tu me laisses !

Elle était digne de pitié, en effet, tant ses pauvres membres tremblaient, tant elle paraissait souffrir. Elle avait espéré que Raymond la consolerait d’un mot… Mais les lèvres de Raymond restèrent closes. Son esprit était absent. Il était loin, cherchant la vérité dans l’infini du doute.

— C’est elle, elle m’a menti ! Elle veut me mentir encore ! Pourquoi ? Il faut que je le sache… Je le saurai !

Et Julia, qui comprenait, fermait les yeux, voulant éloigner un fantôme qui, obstinément, se dressait, à cette heure, entre elle et le fils bien-aimé de son cœur.

†

Accoudé sur la table de travail, Raymond, dans son petit appartement de la rue de Douai, songeait à ces choses ; il avait les yeux fermés, pour mieux concentrer ses idées, et la tête dans les mains.

Il ne s’apercevait pas que la nuit était venue.

Il revivait, à cet instant, douze ans en arrière, et assistait comme un spectateur au théâtre, au spectacle des derniers moments de son père… Il évoquait les derniers moments de cette vie avec une intensité de volonté telle qu’il voyait et entendait vraiment son père à cette heure-là…

Ah ! qu’il eût payé cher celui qui serait venu lui dire :

— La lettre à laquelle vous pensez est là.

Soudain, il se lève, un rayon de lumière a traversé son esprit.

Il se lève et murmure :

— Peut-être ! peut-être !

Que veut-il dire ? À quelle pensée répond-il ?

Il traverse son appartement et entre dans un cabinet noir où se trouvent pendus des vêtements à des portemanteaux. Il décroche une robe d’avocat, sous des vêtements dans un coin. Il la considère un instant, avec crainte, avec de l’attendrissement aussi, car le cœur de son père a battu sous cette robe ; c’est sous cette robe qu’il a cessé de battre. C’est cette robe qu’il portait, quand il défendait Laroque. Raymond l’avait gardée comme une relique.

Il avait voulu être avocat et il s’était dit :

— La première grande cause criminelle qui me sera confiée, je la plaiderai avec cette robe. Cela me portera bonheur.

Il ne l’avait jamais mise.

Pourquoi, ce soir-là, venait-il chercher cette relique ?

Il l’emporta dans son cabinet.

« Mon père avait cette robe quand il est mort. Peut-être la lettre s’y trouve-t-elle. »

Et il allait s’en assurer. Mais il tremblait. Et la main qui fouilla la première poche était agitée de soubresauts, comme si elle commettait une mauvaise action.

Rien… Raymond respira, malgré tout soulagé.

C’est que parfois il est des vérités si atroces et si douloureuses que le doute est préférable.

Il restait une poche. Il y plongea la main et frissonna violemment, comme si sa main avait touché une vipère, ou quelque bête immonde. Un papier froissé était là, ses doigts l’avaient rencontré, le tenaient, et voilà ce qui l’avait fait trembler…

Le papier était jauni, et il avait conservé le froissement de la première main qui l’avait tenu et qui sur lui s’était crispée avec colère et désespoir.

Enfin, il se décida, la sueur au front, à le déplier. Et il lut… Il lut les lignes mortelles qu’il contenait. Il n’était pas signé ; ces lettres ne le sont jamais.

Quand Raymond en eut achevé la lecture, il le laissa tomber de ses mains inertes, et sa tête se baissa, affreusement pâle. Toutes ses illusions s’en allèrent. Tout ce qu’il y avait de bon en lui s’écroulait.

— Ma mère ! ma mère ! murmura-t-il après un long silence.

Il l’aimait tant ! Il l’avait tant aimée ! Et il découvrait qu’elle était criminelle !… qu’elle avait tué son père après l’avoir déshonoré !… Il découvrait qu’au lieu d’amour, c’était de l’horreur qu’il devait avoir pour elle !… Voilà donc pourquoi elle avait déchiré la photographie de Laroque !…

Il ne cherchait pas à deviner si elle avait trempé dans le crime de Larouette… Il n’y pensait même pas !… Tout pour lui se résumait dans la découverte atroce qu’il venait de faire… Ce fut dans le milieu de la nuit, dans la fièvre qui le prit, qu’il y songea.

Si sa mère avait encore aimé Roger au jour de la cour d’assises, elle ne l’eût point laissé condamner ; elle se serait sacrifiée ; donc, leur liaison était finie, et Julia se vengeait ! Et la date de sa vengeance, elle l’avait inscrite au dos de la photographie, comme si elle avait dû l’oublier ! Et ce trou qui perçait le cœur du portrait était un coup de poignard.

Laroque disait vrai… Suzanne n’avait pas menti : son père était innocent. La coupable, c’était Julia…

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