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Chapitre 35

Si singulière que fût leur façon de travailler, M. Tristot et M. Pivolot ne perdaient pas leur temps. Ils étaient d’abord allés rendre visite à Guerrier le matin du meurtre.
— C’est en le voyant, c’est en causant avec lui, que nous nous formerons une conviction, avait dit l’un d’eux.

Et lorsqu’ils étaient sortis de cet entretien, leur conviction était faite : Guerrier était innocent.

Ils se trouvaient rue de Châteaudun, quand les agents et le commissaire de police emmenèrent le jeune homme et le firent monter dans un fiacre.

Chambille ne les aperçut pas.

— À présent, il faut marcher de l’avant, dit Pivolot. En essayant de prouver l’innocence de Jean Guerrier, nous découvrirons le coupable.

— Dans tous les cas, nous pouvons payer d’audace. Si nous faisons fausse route d’abord, personne n’en souffrira. Nous n’appartenons pas à la préfecture. C’est ce qui a toujours fait notre force !…

Et Tristot ajouta :

— Savez-vous, monsieur Pivolot, que Guerrier est pour nous une vieille connaissance !

— Je le sais, monsieur Tristot.

— Que Guerrier était le caissier de Roger Laroque ?

— Oui, monsieur Tristot.

— Et que…

— Ne concluez pas, monsieur Tristot. Attendons, s’il vous plaît.

Ils combinèrent leur plan.

Béjaud leur paraissait suspect.

Pour eux, Béjaud pouvait bien, s’il n’avait pas commis lui-même le crime, avoir agi de complicité avec le meurtrier.

Tristot prit des renseignements sur Béjaud pendant que Pivolot en prenait sur Brignolet.

Béjaud et Brignolet étaient mariés et pères de famille tous les deux.

Le premier demeurait, ou plutôt – comme il couchait la plupart du temps à la banque du boulevard Haussmann – sa famille demeurait dans un étroit logement composé de deux pièces, une chambre et un cabinet, situé rue Saint-Lazare, dans la partie étroite qui touche à la rue de Maubeuge.

La femme de Béjaud était repasseuse ; tant qu’elle n’avait pas eu d’enfants, elle avait travaillé hors de chez elle ; – maintenant que la famille était venue, d’année en année plus nombreuse, elle s’était vue obligée de rester au logis, pour y soigner et surveiller les marmots.

Tout était réduit au strict nécessaire et à la plus extrême simplicité. Grâce à cette économie, tout était en ordre au logis de Béjaud ; la propreté y régnait ; on devinait là de braves gens vivant de peu et dont l’unique souci était de faire entrer le moins de dépenses mobiles dans le cercle restreint de leur petit budget, afin de mettre bout à bout le 1er janvier et le 31 décembre.

Pas un sou de dettes dans le quartier, chez l’épicier, le boulanger, le charcutier et le boucher.

Béjaud, du reste, prenait ses repas rue Saint-Lazare, lorsqu’il alternait avec Brignolet pour le service de garde.

Il en était de même de Brignolet.

Mais il arrivait aussi que souvent, comme ils cumulaient le service de garçons de bureau avec celui de gardiens, ils ne trouvaient pas le temps de rentrer chez eux, Brignolet, rue de Laval, Béjaud, rue Saint-Lazare.

Alors, ils allaient manger un morceau de pain et du fromage chez un marchand de vin de la rue de La Rochefoucauld.

La vie de Béjaud, c’était la vie de Brignolet.

Cependant, les renseignements sur celui-ci différèrent sur plusieurs points.

Le ménage de Brignolet était aussi bien tenu, aussi propre que celui de Béjaud.

À peine quelques petites dettes, par-ci, par-là, que le gardien finissait toujours par payer.

Même sobriété chez l’un que chez l’autre.

Mais alors que la femme de Béjaud supportait vaillamment la misère – riant et dorant de gaieté la vie de son mari – la femme de Brignolet, une jolie fille rousse avec des yeux noirs, frêle comme une Parisienne, délurée et coquette, souffrait impatiemment la servitude de la pauvreté. Il y avait parfois des scènes dans ce ménage. Les voisins les entendaient.

Mme Brignolet se savait belle – d’une beauté originale et vigoureuse, devant laquelle il était impossible de passer indifférent. On le lui avait dit trop de fois pour qu’elle n’en fût pas orgueilleuse.

Cependant, on ne lui connaissait point d’intrigues ni d’aventures, et, de fait, elle n’avait pas encore d’écarts de conduite à se reprocher.

Mais Brignolet adorait sa femme – laquelle n’avait guère que vingt-deux ans, alors qu’il en comptait quarante. Il l’adorait et il en était jaloux.

Dans les premiers temps de leur mariage, Juliette – c’était le nom de fille de Mme Brignolet – avait vécu modestement des ressources de son travail et du travail de son mari.

Le mariage – et surtout la position de Brignolet, qui restait souvent absent, même les nuits – donna à la jeune femme une indépendance à peu près complète.

Elle n’en jouit pas tout d’abord et se tint tranquille, d’autant plus que quelques semaines après son mariage elle se reconnut enceinte.

Quand elle fut délivrée, quand l’enfant fut sevré, celui-ci fut déjà une compagnie pour sortir.

Tous les après-midi, après avoir fait son ménage à la hâte, elle s’en allait, vaguant au hasard des rues, des squares, des promenades, sous prétexte de faire prendre l’air au petit et de lui faire essayer ses premiers pas.

Cette rousse au teint de lait, aux yeux noirs très doux, fut remarquée par plus d’un passant, suivie plus d’une fois, accostée malgré elle. Elle entendit des paroles flatteuses, des compliments, des promesses… Elle ne s’était peut-être pas doutée, jusqu’alors, qu’elle était jolie… Elle le savait à présent.

Ces adorateurs de grand chemin, à la piste d’une bonne fortune ambulante, qui lui glissaient à l’oreille quelques mots dont elle rougissait de plaisir, n’étaient point tous les premiers venus.

Deux ou trois firent autre chose que promettre, et lui glissèrent des bijoux d’une réelle valeur, en lui disant – c’était toujours à peu près la même phrase :

— Ceci n’est rien. Si vous vouliez m’écouter, et si vouliez me suivre, vous seriez riche et fêtée… Vous auriez les plus jolies toilettes de Paris… Vous seriez heureuse entre toutes…

Ces paroles lui mettaient de l’ivresse au cerveau. Cependant, elle ne succombait pas aux tentations.

Elle hésitait, tantôt se sentant toute faible, tantôt réconfortée par le souvenir de ses années d’enfance et de jeunesse écoulées sans mauvaises pensées.

Mais ces hésitations n’étaient pas sans avoir une influence sur son caractère, et c’était Brignolet, inconscient de ce drame du cœur, qui en recevait le contrecoup. Juliette s’aigrissait.

Sachant qu’un seul mot d’elle pouvait bouleverser de fond en comble son existence ; sachant qu’en cinq minutes, de par sa volonté seule, elle pouvait passer de la misère à l’abondance, du manque absolu de tout au luxe le plus raffiné, sachant cela, mais n’ayant pas encore en elle le triste courage d’une pareille résolution, elle s’en vengeait sur son mari par mille allusions détournées qui d’abord avaient surpris, puis maintenant faisaient pâlir le pauvre homme. Elle devenait mauvaise. Ces allusions avaient toujours le même but, contenaient toujours le même reproche.

— Ainsi, tu ne peux donc pas gagner un peu d’argent ?… Tu ne trouves pas, dans ton esprit, pour vivre, pour m’être agréable, un autre moyen que celui d’être domestique ?…

Il baissait la tête, la plupart du temps, sans répondre.

Un jour, pourtant, il hasarda une observation :

— Autrefois, tu étais contente, tu ne pensais pas à tout cela, tu ne me parlais pas comme tu le fais… Qu’est-ce qui t’a changée. Je ne te reconnais plus.

— Je voudrais être riche !…

Et tout bas elle se disait, mais à elle-même :

— Si je voulais, pourtant !

Cette idée ne l’abandonnait pas, restait en elle constamment, se manifestait dans les détails les plus infimes.

Elle se coiffait, se décoiffait, s’habillait, se déshabillait toute la journée, c’était là son seul plaisir. Et quand, enfin, à force de coquetteries, d’inventions, elle se trouvait convenablement mise, elle sortait.

Brignolet ne croyait pas le mal aussi grand. Il ne s’en aperçut que lorsque des factures impayées arrivèrent de chez l’épicier et les autres. Où était passé l’argent ?

Il y eut des explications entre le gardien et sa femme, et l’amour de Brignolet pour Juliette n’empêcha pas qu’ils n’en vinssent à des violences. Juliette reçut deux soufflets vigoureux dont il lui demanda, du reste, aussitôt pardon.

Elle parut domptée pendant quelques jours, mais elle gardait à présent une rancune au fond du cœur.

Petit à petit, certaine de dominer cet homme par le cœur comme par les sens, glorieuse de son pouvoir sur lui, elle perdait toute prudence, jusqu’à lui confier presque les promesses dont elle continuait d’être l’objet, par les rues parisiennes.

Depuis leur dernière algarade, il laissait passer la tempête, sans faire semblant d’entendre.

Mais ce jour-là, elle alla plus loin, rageuse :

— Tu dors sur tes deux oreilles en te disant que je t’aime, hein ? et que je n’aimerai jamais que toi, comme si tu étais le phénix des hommes ?…

— Juliette !

— Eh ! ne vas-tu pas te scandaliser ? Ma foi, je te conseille d’être fier !… J’en ai refusé et j’en refuse tous les jours, des occasions !… Si je voulais, j’aurais de l’argent… autant que j’en demanderais !…

Le pauvre diable se leva, un flot de sang au visage, et il chancela comme s’il allait être pris d’une attaque d’apoplexie.

Il arracha sa cravate, cassa le bouton de sa chemise, et, se précipitant à la fenêtre qu’il ouvrit, respira à pleins poumons… Puis, revenant à sa femme :

— Juliette, tu ne m’aimes plus ?

Elle lui rit au nez :

— Je veux de l’argent, j’en veux beaucoup, entends-tu ! ou sinon, écoute bien…

— Ou sinon ? demanda-t-il hébété.

— Je te plante là !

— Mais où veux-tu que j’en trouve, de l’argent ?

Et Juliette, avec l’obstination bête et entêtée de certaines femmes :

— Ce n’est pas mon affaire. Cherche !

— Tu ne penses pas à ce que tu dis quand tu me menaces d’en aller voir d’autres qui te promettent monts et merveilles ?

— Ma foi ! Je ne suis pas loin de dire oui !

— Malheureuse !

— Pourquoi te fâcherais-tu ? Est-ce que tu te mets en quatre pour me faire plaisir ? La première chose que je te demande, tu me la refuses !

— Quoi donc ?

— De l’argent !

— Est-ce que j’en ai ? Est-ce que je ne te donne pas ce que je gagne ? Est-ce que je dépense un sou en dehors du ménage ? De l’argent ? C’est facile à demander. Est-ce que j’en fais, moi ? Où veux-tu que je le gagne ? Est-ce que tu veux que j’en vole ?

— Je ne te dis pas d’être voleur… mais je veux de l’argent, là… Tu es un homme, tu dois bien savoir ce que tu as à faire !… Si j’étais homme, j’en gagnerais !

Brignolet, pâle, désespéré, s’arrachait les cheveux. Sa femme demeurait devant lui froide et dédaigneuse, l’œil ironique et méchant.

Brignolet s’en alla, parce qu’il craignait de la tuer, cette créature sans cœur qui prenait plaisir à le torturer… il s’en alla, mais elle ne le laissa point sortir sans lui crier une dernière fois, comme un défi et une dernière menace :

— Tu y penseras !

Et le long des trottoirs, tout en marchant tête basse, il bousculait les passants et ne les voyait pas. Les passants criaient, plaisantaient, le prenaient pour un homme ivre, mais il ne les entendait pas. Dans ses oreilles bourdonnait un mot, un seul mot, celui de sa femme :

— De l’argent !

Et tous les soirs ce fut la même scène, répétée par la jeune femme avec la même obstination, la même sottise, la même cruauté.

Brignolet, jadis très gai, devenait triste et sombre. Quand il rentrait chez lui, c’était avec un serrement de cœur, car chaque fois il se demandait avec angoisse :

— Vais-je retrouver Juliette ? N’est-elle point partie ?

On comprend qu’il fallut plus d’un jour à Tristot et Pivolot pour s’enquérir de tous ces faits.

— Je crois inutile de remarquer, monsieur Tristot, dit un jour Pivolot, que ces détails, qui sont en eux-mêmes fort intéressants, perdent une partie de leur importance du fait qu’ils s’appliquent à Brignolet, c’est-à-dire à la victime. Mme Brignolet est une petite pécore un peu propre à tout faire…

— Quelle a été son attitude depuis la mort de son mari ?

— Bonne, à tout prendre. Elle a pleuré. Elle cherche de l’ouvrage. En attendant qu’elle en trouve, monsieur de Terrenoire lui donne de l’argent qu’elle dépensera bientôt en sottises, je le parierais, car je ne lui laisse pas plus d’un mois pour se consoler de son mari.

— Et après ?

— Après ? eh bien ! elle suivra les instincts mauvais que la bêtise et la coquetterie ont fait naître chez elle. Le premier venu la prendra pour maîtresse et la gardera jusqu’à ce qu’il en ait assez…

— Je ferais volontiers sa connaissance…

— Tiens, tiens !… Auriez-vous, par hasard, l’intention de faire oublier Brignolet ?…

— Non, en tout bien, tout honneur. Mais j’ai comme un pressentiment que cela ne sera pas sans profit pour nous… Elle a été courtisée, cette petite femme.

« Ce que nous ne savons pas, c’est le nom de ses courtisans.

— À quoi bon ?

— Rien n’est inutile dans une enquête.

— En surveillant notre jolie rousse, nous verrons plus clair dans son cœur, et, en filant son amoureux, nous apprendrons comment il se nomme.

— C’est une idée.

La conversation des deux hommes fut interrompue par un coup de sonnette discret.

Avant d’ouvrir, Tristot alla, sur la pointe des pieds, inspecter le visiteur par le judas de la porte d’entrée. Il tira les verrous, et un inconnu, de mise confortable, grand, robuste, aux cheveux blancs, au visage encore jeune, mais ravagé, défiguré par des traces d’horribles brûlures, apparut.

— Messieurs Tristot et Pivolot ? demanda-t-il avec un fort accent yankee.

Tristot continuait son examen, sans laisser paraître le moindre étonnement.

— C’est ici, dit-il. Auquel des deux désirez-vous parler ?

— À tous deux.

— Entrez.

Il le fit passer dans le salon où Pivolot attendait, le visage caché derrière un journal.

Pivolot se leva et indiqua un fauteuil à l’inconnu.

— Messieurs, leur dit l’homme défiguré, je viens pour l’affaire Guerrier. Vous vous en occuperez, n’est-ce pas ?

Quel rapport cet étranger pouvait-il avoir avec l’assassinat de Brignolet ? Tristot et Pivolot, très intrigués, ne purent retenir un mouvement de curiosité.

— Nous nous en occupons, répondirent-ils d’un commun accord et sur le même ton.

— J’ai le plus grand intérêt, reprit le visiteur, à ce que l’assassin soit découvert.

— Découvert ? observa Pivolot. Mais l’assassin est arrêté, ainsi que son complice. Demandez-le à monsieur Lacroix et à monsieur de Lignerolles, ils vous diront tous deux que les coupables ne sont autres que Jean Guerrier et Béjaud, l’ancien collègue de la victime. Vous êtes étranger, monsieur, peut-être n’avez-vous jamais entendu parler, avant ces derniers temps, de monsieur de Lignerolles et de monsieur Lacroix.

— Pardon, je les connais depuis 1872, et c’est justement parce que je les connais que je suis venu vous trouver.

Pivolot échangea un regard significatif avec Tristot. Évidemment, cet étranger leur apportait du nouveau.

— Je suis riche, Messieurs, très riche, et je viens mettre toute ma fortune à votre disposition pour vous aider dans vos recherches. N’en doutez point, Jean Guerrier n’est pas coupable et cependant, si nous ne trouvons pas la preuve de son innocence, cet homme sera, comme Roger Laroque, victime d’une erreur judiciaire.

— Ah ! dit Pivolot, vous connaissez l’affaire Laroque ?

Roger se leva et se mettant devant la fenêtre, en pleine lumière :

— Voyons, Messieurs, dit-il en dépouillant l’accent yankee auquel les policiers amateurs s’étaient laissé prendre, vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

Les deux hommes tressautèrent sur leur fauteuil :

— Roger Laroque ! s’écrièrent-ils à l’unisson.

— Eh oui, Roger Laroque, ou plutôt Roger-la-Honte, comme on dit maintenant, comme on dira jusqu’à la fin des siècles dans les annales des causes célèbres, si vous ne nous rendez l’honneur, Messieurs, à moi et à mon fidèle Jean Guerrier, le seul qui n’ait jamais douté de l’innocence de son ancien patron.

— Le seul ? répliquèrent Tristot et Pivolot en se levant. En êtes-vous bien sûr ?

— Alors, vous aussi, Messieurs, vous avez cru… à mon innocence ?…

Les larmes lui vinrent aux yeux.

— Vous me croyez donc ? répéta-t-il… C’est vrai que vous me croyez ?

— Oui, fit Pivolot, en lui serrant la main ; comment diable ne pas vous croire après ce que vous venez de faire ?… Mais cela ne suffit pas, et, si vous voulez que nous vous tirions d’affaire, il faut tout nous dire… vous entendez… absolument tout…

Sa confession fut pénible : elle ravivait tant de douloureux souvenirs ! Laroque ne cacha rien. Il devait tout dire. Il raconta sa liaison avec Julia et l’amitié qui était née pendant la guerre entre lui et Lucien de Noirville. Voilà pourquoi il avait dû tout cacher aux juges, ne pouvant dévoiler la vérité sans révéler le déshonneur de sa maîtresse.

Pivolot et Tristot écoutèrent, visiblement impressionnés.

Il ne leur vint pas même à l’esprit que Laroque pût mentir. Non, tout ce qu’ils entendaient était vrai !

Quand il eut terminé sa triste histoire, ils lui serrèrent la main de nouveau, en signe d’amitié et de compassion.

Ils s’y connaissaient en courage, et ils avaient même un peu d’admiration pour cet homme, qui avait fait preuve de tant d’énergie…

— Nous écartons tout de suite la culpabilité de Mme de Noirville, fit Tristot, le coup ne vient pas d’elle, bien que nous ayons vu d’étranges choses, à propos de vengeances inspirées par des femmes. Nous l’écartons donc, – en théorie, – s’entend, – car, pour ce qui est de la pratique, c’est autre chose, et il demeure entendu qu’au moindre indice de sa culpabilité nous partons en guerre.

Laroque, persuadé, fit un signe pour indiquer qu’on ne trouverait rien de ce côté-là.

— Reste le cercle, où vous avez joué et gagné. Connaissiez-vous tous les joueurs qui pontaient contre vous ! C’était, je crois, une partie de baccarat ?

— Oui, je connaissais les pontes, au moins de nom.

— Aucun incident ne vous a frappé là plus particulièrement ? Parmi ceux qui jouaient, vous ne connaissiez aucun ennemi ? Il y avait peut-être là quelque amant ancien ou nouveau de madame de Noirville ? Cherchez bien.

— Je ne me connaissais aucun ennemi et personne ne m’avait jamais fait de mal – si ce n’est ce malheureux Larouette, dont la réclamation subite me ruinait et me déshonorait.

— Rappelez bien vos souvenirs.

— Il n’y a rien qui ne soit sérieux dans une affaire aussi malheureuse que la vôtre, monsieur Laroque.

— Voici donc ce que j’ai trouvé, ce dont je me suis souvenu. Alors que je jouais, le baron de Cé est entré dans la salle de jeu, et bien qu’il me connût parfaitement, puisqu’il était alors un de mes amis, il s’est approché d’un des joueurs, par-derrière, en lui touchant familièrement l’épaule et en l’appelant par mon nom.

Le joueur s’étant retourné, le baron reconnut son erreur et lui fit des excuses en lui disant, confus, qu’il l’avait pris pour moi.

— Cet homme vous ressemblait donc ?

— Il le paraît. Le baron de Cé me le dit en me racontant l’aventure. Et cependant, je regardai à peine mon prétendu sosie.

— Et dans ce regard, avez-vous constaté la ressemblance ?

— Oui, et, chose plus curieuse, la vue de cet homme réveilla en moi d’anciens souvenirs que je ne pus préciser. Mais, mon esprit ne s’est pas arrêté plus d’une seconde sur un sujet qui n’avait aucun intérêt pour moi, dans un moment où je luttais contre la faillite.

— Vous exagérez, monsieur Laroque. Vous n’aviez pris dans votre caisse qu’une somme relativement minime et dont la perte n’eût pas entraîné de conséquences fatales pour votre réputation d’honnête homme.

— Ma conscience me condamnait et elle me condamne encore.

— Et le nom de cet homme ?

— On me le dit, mais j’écoutais à peine. Or, le croiriez-vous, Messieurs, ce nom m’est revenu hier en me rappelant deux autres circonstances dont je vous parlerai tout à l’heure. Mon sosie s’appelait Luversan.

— Luversan ? dit Tristot en regardant Pivolot. Nous ne connaissons pas cela… Mais le baron de Cé pourrait sans doute nous fournir des renseignements sur ce personnage.

— Le baron de Cé est mort, répliqua Laroque. J’ai perdu toute une semaine à le rechercher : c’est seulement ce matin que j’ai appris qu’il avait succombé au cercle à une attaque d’apoplexie après y avoir achevé sa ruine dans une seule et même soirée.

Tristot et Pivolot considérèrent Roger avec attention.

— Ma foi, dit le premier, il est possible qu’il y ait eu jadis une certaine ressemblance entre vous et ce Luversan, mais aujourd’hui elle ne doit plus exister.

— J’ai tant souffert, fit Laroque simplement.

— Cet homme n’avait aucune raison de vous détester et de se venger de vous ?

— Aucune que je sache. Je ne me rappelle pas lui avoir jamais adressé la parole.

— C’est un indice assez vague et je doute que cela nous conduise sur une piste, mais enfin c’est un renseignement, et puisque nous acceptons de vous aider, nous ne devons rien négliger. Mais ne disiez-vous pas tout à l’heure que deux autres circonstances vous avaient rappelé le nom de Luversan ?

— Oui. Peu de jours après avoir retrouvé Guerrier, j’eus la curiosité de revoir ce monsieur de Terrenoire qui m’avait rendu service avec tant de générosité et je me fis inviter par Jean à une soirée donnée par ce banquier dans son hôtel de la rue de Chanaleilles. Personne ne m’y reconnut. Or, parmi les valseurs intrépides qu’on remarquait à cette soirée, je surpris l’un d’eux parlant mystérieusement à la maîtresse de la maison, madame de Terrenoire, qui, je le savais, avait conçu pour Jean une passion malheureuse et s’opposait à son mariage avec mademoiselle Margival. Elle l’appela « monsieur de Luversan ». Ni le nom de cet homme, ni son visage ne m’étaient inconnus. Néanmoins, à ce moment, l’incident du cercle ne me revint pas en tête. Je revis une seconde fois ce Luversan, le jour du mariage de Jean. Il rôdait autour de l’église, et, l’examinant sans qu’il pût s’en douter, je me dis encore : « Voilà un homme dont la physionomie m’a impressionné déjà quelque part. » Où ? Quand ? Je ne saurais le dire. Hier seulement, un peu de lumière se fit dans mon esprit et, s’il m’est impossible de préciser à quelle époque et dans quelles circonstances j’ai vu pour la première fois ce personnage, je puis affirmer que Luversan était bien le nom dont on a appelé au cercle l’homme qui me ressemblait.

— De sorte, conclut Pivolot par Tristot, qu’il se pourrait que Luversan en sût long tant sur l’assassinat de Larouette que sur celui de Brignolet.

— Je ne conclus pas. À vous de chercher, Messieurs. En attendant, voici un carnet de chèques de 50 000 francs au nom de William Farney, sur la Société Générale.

Les deux policiers amateurs refusèrent ces subsides.

— Nous vous compterons nos frais, dit Tristot, approuvé par Pivolot, quand nous aurons réussi.

Roger eut un sourire bon enfant.

— Oh ! Messieurs, je ne songe nullement à vous corrompre, croyez-le bien.

Tous trois se prirent à plaisanter sur ce sujet, malgré la gravité de la situation. Puis Laroque remercia de nouveau ses dévoués auxiliaires.

— Vous êtes bons de prendre ainsi une tâche aussi ardue…

— Ce qui est humainement possible sera fait…

— Merci, Messieurs ; je n’aurai pas assez de ma vie tout entière pour vous remercier, vous bénir et vous aimer, car, ce n’est pas pour moi que je cherche la vérité, mais pour ma fille ; si je veux l’honneur, c’est pour que Suzanne ne soit plus contrainte de porter un nom qui n’est pas le sien. Si je veux la révision de mon procès et la réhabilitation, c’est pour qu’elle soit heureuse – car elle aime. Quant à moi, ma vie est finie, et, si j’étais seul, j’accepterais le fait accompli. Quand vous reverrai-je ?

— Nous l’ignorons. Nous nous mettrons en campagne dès aujourd’hui. Si nous avons besoin de vous, un de nous deux ira vous trouver à Maison-Blanche.

— Non, je craindrais d’exciter les soupçons – ou seulement la curiosité de ma fille.

— Alors, un télégramme vous avertira.

— C’est cela, et à toute heure du jour ou de la nuit, je serai à votre disposition.

Les trois hommes se séparèrent après s’être cordialement serré la main.

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