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Chapitre 37

La découverte de l’abominable lettre anonyme trouvée dans les vêtements de son père avait porté un coup terrible à Raymond de Noirville. Déduisant les faits avec l’inflexible logique de l’homme habitué à débrouiller les causes les plus obscures, il y voyait clair dans ce passé de honte et de scélératesse. Sa mère qu’il vénérait, dont il admirait encore hier la constance dans le deuil, la résignation, sa mère, qui le choyait, lui, Raymond, jusqu’aux dépens de son frère, avait commencé par tromper le plus noble, le meilleur des époux, et pour se venger de son amant qui, sans doute, la délaissait, avait poussé la haine jusqu’à se rendre complice d’un crime.

Complice ? Avec qui ? Là était le mystère impénétrable, le mur devant lequel se brisait cet ardent désir de réhabilitation dont Roger Laroque était animé. Pourquoi cet assassinat, dont, à coup sûr, le vol n’a pas été le principal mobile ? Pour reprendre les billets de banque versés à Larouette par Roger Laroque et pour les faire rentrer ensuite dans la caisse de ce malheureux. Et qui a tué ? Un scélérat à la solde de cette vengeance implacable.

L’assassin s’est grimé assez habilement pour que des témoins, et quels témoins, la mère et la fille de l’inculpé ! aient pu croire à la culpabilité de celui qu’il s’agissait de perdre.

Quelques lignes d’une écriture masculine ont suffi pour anéantir à la fois et l’éloquence du défenseur et le reste de vie qui avait permis à ce héros mutilé sur le champ de bataille de Sedan de venir in extremis défendre son meilleur ami.

Vingt fois Raymond la relut cette lettre dont chaque mot avait été un coup de poignard pour son père. Si habile qu’eût été ce coup droit frappé en plein cœur de la victime, il avait néanmoins dépassé le but. Ce n’était pas la mort de Noirville que les deux complices souhaitaient, mais bien celle de l’innocent, de Roger Laroque.

La mort de Noirville, en impressionnant douloureusement le jury, sauva la tête de cet innocent, qui, condamné aux travaux forcés à perpétuité, devait revenir plus tard et chercher, avec toutes les ressources de la richesse, le vrai coupable. Voilà ce que les criminels ne pouvaient prévoir.

Raymond s’était juré d’aider Roger dans son œuvre de réhabilitation, et maintenant qu’il tenait la preuve de l’innocence de cet homme, il lui était interdit d’agir. Il fallait qu’il gardât cet horrible secret au plus profond de lui-même, et pourquoi ? Pour sauver sa mère !

Puisque cette lettre ne devait jamais servir à éclairer la justice, Raymond ne la garderait pas. Il livra aux flammes la pièce à conviction et sa conscience ne lui reprocha rien. Un fils ne peut fournir des armes contre sa mère.

Mais le matin, quand Julia, avertie que Raymond, en proie à une fièvre ardente, gardait le lit, vint à son chevet, il ne put, dans son délire, réprimer un mouvement d’horreur.

— Non ! non ! criait-il. Retirez-vous ! Votre baiser me brûle… Je ne veux plus.

Il proféra ainsi des mots sans suite qu’elle écoutait avidement, cherchant à en comprendre le sens caché, prise de peur, tremblant de tous ses membres. Par bonheur, le jeune homme, instinctivement, garda son secret, et la mère se retira à demi rassurée.

Grâce à sa robuste constitution, Raymond en fut quitte pour une courte crise suivie d’un profond anéantissement.

Profitant de l’absence de Laroque, Raymond se rendit à Maison-Blanche. Il trouva Suzanne très animée. Elle connaissait tous les détails de l’enquête concernant Guerrier, et elle ne voyait pas sans frayeur son père se compromettre en démarches qui pouvaient attirer sur lui l’attention de la justice. Elle fit part de ses appréhensions à Raymond.

— Suzanne, dit-il, il n’y a qu’une solution possible à nos misères. Nous sommes tous perdus si nous n’agissons au plus vite.

— Mais que faire ? s’écria-t-elle. Tant que mon père portera ce fardeau de honte et d’infamie qui lui rend la vie intolérable, devons-nous nous occuper de nous-mêmes ? Ne serait-il pas d’un égoïsme odieux de sacrifier l’honneur de mon père à notre amour ? Je vous aime, Raymond, vous m’aimez. N’est-ce pas déjà un bonheur que de pouvoir nous le dire sans contrainte ?

— Sans espoir aussi, Suzanne. Mais laissez-moi vous exposer le plan que j’ai formé. Vous verrez que je ne l’oublie pas, votre père, et que je ne sépare point son bonheur du nôtre.

Il lui prit la main, qu’il couvrit de baisers passionnés, et la gardant serrée dans les siennes, lentement, il lui parla ainsi :

— Suzanne, depuis notre dernière entrevue, il s’est passé des choses terribles dans ma vie, des choses que je vous dirai peut-être plus tard, quand nous serons unis par les liens du mariage. Suzanne, voulez-vous fuir avec moi ?

À cette demande imprévue, elle devint très pâle, et chercha, mais en vain, à dégager sa main.

— Vous vous révoltez à cette idée, Suzanne ? Vous croyez sans doute que je veux vous arracher à votre père. Non, telle n’est pas mon intention. Fuyons, Suzanne. Nous partirons, comme frère et sœur, nous irons loin, bien loin. Croyez-moi, Suzanne, votre père, qui vous aime, qui ne peut vivre sans vous, renoncera à une enquête où il risque à chaque instant de trouver sa perte.

— Quitter mon père ! dit-elle, simplement. Y songez-vous, Raymond ! il en mourrait.

— Ne le croyez pas. Je prendrai soin de l’avertir par une lettre. Il saura que sa fille est sous la sauvegarde d’un cœur loyal, et il attendra impatiemment notre appel. Et dès que nous lui aurons dit d’accourir, il viendra.

Mais Suzanne n’était pas convaincue. Elle aimait encore son père, alors qu’elle le croyait coupable. Maintenant qu’elle était sûre de son innocence, cet amour s’était décuplé par le sentiment de profonde pitié que lui inspiraient les souffrances de ce père vénéré.

Raymond ne se découragea pas. Il plaida la cause de l’amour avec toute l’éloquence d’une conviction sincère.

Et comme elle se laissait aller à dire :

— Calmez-vous, Raymond, je verrai… je réfléchirai.

— Non ! s’écria-t-il, ces décisions-là se prennent tout de suite ou jamais. Je ne m’adresse pas à votre raison, mais à votre cœur. Que dit-il, ce cœur adoré ?

— Il dit qu’il vous aime, mais qu’il chérit un père…

— C’est justement parce que vous le chérissez, votre père, interrompit-il, que vous devez forcer sa résolution. Rester ici, c’est risquer pour lui une nouvelle comparution en cour d’assises, son renvoi au bagne où il finira en martyr.

Raymond avait frappé juste, cette fois.

— Eh bien, oui, s’écria-t-elle, nous partirons…

— Ne dites pas : « Nous partirons », c’est tout de suite qu’il faut partir. Nous serons demain matin au Havre, et dans trois semaines à New York.

Partir ainsi, sans avoir embrassé son père. Elle ne pouvait s’y décider.

— Eh bien, soit, dit-il, ce soir, à onze heures, soyez à votre fenêtre. Je vous attendrai dans une voiture attelée d’un bon cheval qui nous mènera tous deux à Paris, où nous prendrons le premier train du matin pour Le Havre. Vous me promettez ?

Elle hésita encore, et enfin, les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée, elle répondit en détournant les yeux :

— Je vous le promets.

Promesse qui scellait les fiançailles de ces deux êtres dans les yeux desquels rayonnait le pur amour.

— Par prudence, Raymond, dit-elle, retirez-vous. J’attends mon père d’un moment à l’autre, et, s’il survenait, il comprendrait, à notre émotion, qu’il s’est tramé quelque chose contre lui. Pauvre père ! Comme il va souffrir !

À cette pensée, elle eût voulu pouvoir reprendre sa promesse. Raymond la serra contre son cœur, l’embrassa au front et s’enfuit comme un fou.

Quelques instants après, Laroque revenait tout joyeux de Paris. C’est qu’il venait de voir Tristot et Pivolot et que ces deux messieurs lui avaient dit :

— Faites-nous le plaisir, monsieur Laroque, de ne plus bouger de chez vous. C’est jouer avec le feu que de vous montrer au nez et à la barbe des magistrats dont les yeux pourraient se dessiller tout d’un coup.

Et Pivolot, approuvé par Tristot, avait ajouté sur un ton des plus mystérieux :

— Nous tenons une piste. Est-elle bonne ? Est-elle mauvaise ? C’est ce que nous vous dirons bientôt. En attendant, ne nous demandez rien, si vous ne voulez pas nous rendre tout à fait sourds et encore plus muets.

Roger se frottait les mains, embrassait sa fille, et dans sa joie, s’écriait :

— William Farney ressuscitera Roger Laroque.

Et comme Suzanne, toujours attristée, ne se laissait pas aller à cet enthousiasme, il redevint sérieux :

— Je vois, dit-il, que tu doutes du succès. Aussi bien, ne connais-tu pas ces deux prodiges de policiers amateurs en qui j’ai mis tout mon espoir. Quand ces gens-là espèrent, c’est qu’ils sont sûrs de réussir. Je me suis bien gardé d’insister pour connaître leur fameuse piste, mais si mes pressentiments ne me trompent pas, ces gens-là me feront réhabiliter et alors… alors… tu sais ce que je veux dire ?… Tu baisses les yeux… Alors, rien ne t’empêchera plus d’épouser sous ton vrai nom de Suzanne Laroque, le fils de mon meilleur ami, de l’homme qui est mort en me défendant.

Il prononça ces derniers mots avec une certaine hésitation, et un tremblement dans la voix. Le souvenir de Lucien réveillait toujours en lui un cuisant remords. Plus l’homme s’éloigne en vieillissant des grandes fautes de sa jeunesse, plus la conscience, qui n’oublie jamais, elle, parle avec fermeté, plus le remords est cuisant.

Le père et la fille dînèrent silencieusement, Laroque se laissait absorber par les souvenirs du passé ; Suzanne songeait à sa promesse envers Raymond. La pauvre enfant s’était laissé arracher cette promesse dans un moment d’abandon. Elle frémissait à l’idée de tenir parole, d’abandonner son père. Elle n’en aurait jamais la force.

Le soir, Roger la pria de se mettre au piano et de lui jouer les sonates de Mozart qu’il avait entendu si souvent exécuter à Henriette, quand il revenait exténué de l’usine de la rue Saint-Maur.

Plongé dans un fauteuil, les bras croisés, Roger écoutait les suaves mélodies du Raphaël de la musique. Il revoyait Henriette, Henriette heureuse, souriante, ne songeant qu’à plaire à son mari. Que de douces heures il avait passées ainsi auprès d’elle avant cette maudite rencontre de Julia. À onze heures du soir, Suzanne était encore au piano et Roger répétait pour la cinquantième fois :

— Recommence, mignonne. C’est si beau ! Tu joues le Mozart avec le même sentiment que ta pauvre mère. Il me semble l’entendre. Tu me la fais revivre. Va, mignonne.

Et mignonne tournait les pages, et ses doigts agiles couraient sur l’ivoire. Elle avait laissé la fenêtre entrouverte et, tout en jouant, prêtait l’oreille aux bruits du dehors.

Un roulement de voiture se fait entendre. C’est sans doute Raymond.

Suzanne attaque un scherzo avec une maestria surprenante. Les notes crépitent sous ses doigts.

Roger, qui sommeillait, se réveille. Il se lève et va à la fenêtre. La nuit est sombre et il ne saurait voir ce qui se passe sur la route. Son ombre, immensément grande, se projette sur la pelouse du jardin.

Nouveau bruit de voiture. C’est Raymond qui s’éloigne. Il a compris. Elle ne partira pas. Désespéré, il rentre à Méridon. Et demain, entre cette mère qu’il n’aime plus, parce qu’il ne peut plus l’estimer, et cette jeune fille qu’il aime, mais qui ne sera jamais sa femme, à quel projet se résoudra-t-il ?

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