Chapitre 36
Sitôt Laroque parti, les deux policiers amateurs se dirigèrent vers l’établissement du marchand de vin, rue de La Rochefoucauld, où Béjaud et Brignolet prenaient parfois leurs repas.
Ils entrèrent et appelèrent un gros homme à large panse.
— C’est vous qui êtes le patron ?
— C’est moi, Cornélius dit Lupin, pour vous être agréable, si cela se peut.
— Cela se peut, monsieur Lupin. Asseyez-vous auprès de nous, et, si vous désirez prendre avec nous un verre de bière…
— La bière, ça n’est pas mon fort… mais je prendrai un demi-setier, pour profiter de vos bonnes intentions.
Cornélius s’en alla au comptoir, où il se versa un verre plein, qu’il apporta auprès de ceux de Tristot et de Pivolot, et trinquant :
— À la vôtre !
— À la vôtre, monsieur Cornélius.
— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
— Avez-vous entendu parler du crime de la banque Terrenoire ?
— Parbleu ! L’affaire a été tout au long racontée dans les journaux. Et puis ça me touche un peu, car Brignolet, qui a été assassiné, – et Béjaud, qui est l’assassin, à ce qu’on dit, – étaient nos clients.
— Ils ne vous doivent rien ?
— Non. Brignolet, de temps en temps, se laissait mettre en retard, mais il finissait toujours par payer.
— À quel moment les avez-vous vus pour la dernière fois ?
— À quel moment ? Ma foi, c’est la veille même du meurtre, au soir, vers sept ou huit heures, que je les ai vus pour la dernière fois.
— Où ?
— Ici où vous êtes, à cette même table.
— Tous les deux ?
— Oui. Ils ne se quittaient presque jamais. C’est une paire d’amis. Ils avaient été soldats ensemble.
— Vous leur avez parlé ?
— Je leur ai dit bonjour en leur donnant une poignée de main, comme je fais à tous mes clients.
— Et vous n’avez rien remarqué d’extraordinaire chez eux, dans leur physionomie, leur allure ?
— Rien du tout.
— Ont-ils bu beaucoup ?
— Un litre à deux. Oh ! ils étaient très sobres. Jamais pour ma part, je ne les ai vus se piquer le nez. C’était leur grosse, très grosse ration, un litre, quand ils mangeaient ensemble.
M. Cornélius, dit Lupin, s’arrêta tout à coup, en se frappant la tête, comme s’il avait eu l’esprit traversé d’une idée lumineuse.
— Qu’est-ce donc ? demanda Pivolot.
— Eh bien, je vous trompe en disant que ce soir-là ils n’ont bu qu’un litre. Ils en ont bu… ou plutôt je leur en ai servi deux.
— Ah ! ah !
— Oui, et voici comment cela s’est fait. En entrant, Béjaud me tape sur le ventre et me dit : « Père Cornélius, un litre, S. V. P. ! » Je sers, et ils trinquent. Béjaud et Brignolet avalent leur verre d’un trait… Et Béjaud jette son verre, en criant qu’on l’a empoisonné. Il était furieux et se démenait comme un possédé…
« – Père Lupin, qu’est-ce que vous avez fichu dans votre vin ? disait-il.
« Et il s’essuyait la bouche, en crachant, en toussant, et en faisant des : Pouah ! et des : Pouah !
« Brignolet regardait Béjaud d’un air étonné :
« – Tiens ! qu’il dit, c’est drôle, je n’ai rien senti…
« – Vrai ? qu’il dit, Béjaud.
« – Ma parole. Je lui ai trouvé le goût de tous les jours.
« Béjaud nous examinait, ne sachant trop s’il fallait rire ou se mettre en colère.
« Il était persuadé que nous lui avions fait une farce, et à la fin il se mit à rire :
« – Je vous revaudrai celle-là…
« Mais Brignolet se fâcha ; il ne voulait pas être accusé.
« – Tu avais pour sûr un crapaud dans le gosier, qu’il dit, et voilà ce que t’auras senti en buvant…
« Il reversa deux verres. Moi-même je goûtai le vin.
« Cette fois Béjaud ne s’aperçut de rien, pas plus que moi, pas plus que Brignolet… Béjaud s’était trompé.
« Le litre était à peu près vide, je l’emportai en déclarant qu’ils ne le payeraient toujours pas, et j’en apportai un autre pour lequel Béjaud ne trouva rien à dire.
« Voilà comme quoi ils ont bu les deux litres, ce soir-là contre leur habitude.
Tristot et Pivolot avaient pris quelques notes.
— Vous êtes de la police ? demanda Cornélius.
— À peu près ! fit Tristot. Et Béjaud et Brignolet sont-ils restés longtemps chez vous ?
— Comme chaque fois, une demi-heure.
— Et c’est tout ce que vous avez remarqué ?
— Tout. Béjaud avait mangé de bon appétit et Brignolet, au contraire, n’avait presque rien pris. Il n’avait fait que boire.
— Ils sont partis ensemble ?
— Ensemble.
— C’est bien, nous vous remercions, monsieur Cornélius.
Les deux amis payèrent leur consommation, glissèrent un fort pourboire dans la main du patron, qui se confondit en remerciements, et s’en allèrent. Pivolot rentra chez lui en se remémorant ce qu’il venait d’entendre et en essayant d’en dégager quelques éclaircissements.
« Il est bien possible, se disait-il, qu’on ait essayé de verser un narcotique dans le vin de Béjaud… »
Et tout en marchant, tout en réfléchissant, Pivolot se grattait vigoureusement l’occiput, comme s’il avait voulu en faire sortir une explication plus sensée.
« Ah ! nom d’un petit bonhomme, se dit-il, cela nous irait comme un gant, cette idée du narcotique… parce qu’elle explique aussi le sommeil étrange de Jean Guerrier. Parbleu ! la voici l’explication : on endort les gardiens ; on endort le caissier ; on entre ; on a des fausses clés ; on vole ; un gardien se réveille ; on l’assassine ; puis on se sauve. Il y a là quelque chose à trouver, je le sens, mais quoi ? »
Il était arrivé chez lui, s’était déshabillé, avait chaussé des pantoufles et passé un veston de chambre.
Toujours plongé dans ses réflexions, il s’assit, ou plutôt se coucha à demi dans un fauteuil large et commode, où il avait l’habitude de faire sa sieste, après déjeuner, et il tira un cigare dont il coupa l’extrémité avec soin.
« Assurément, il y a du narcotique sous jeu, se disait-il ; assurément, Jean Guerrier a dû être envahi par un sommeil contre lequel il lui fut impossible de lutter… Et ce qui le prouve, pardieu ! ce qui le prouve, c’est qu’il a oublié d’éteindre sa lampe… Je me rappelle encore, en entrant, le matin, dans le cabinet près duquel avait été commis le meurtre, je me rappelle cette abominable odeur d’une lampe qui avait filé… Et quelle lampe ?… celle de Guerrier. Si ce garçon avait été coupable, aurait-il eu la présence d’esprit de réfléchir qu’en éteignant la lampe, il se livrait ? Non… Il l’eût éteinte, avant de feindre de s’endormir, naturellement… Tandis que la lampe s’est éteinte d’elle-même, parce que personne n’était là pour la remonter… parce que Guerrier était tombé sans force sous la puissance de ce sommeil maladif… C’est une explication, cela ! »
Il alluma une allumette et, pendant qu’elle commençait à flamber, il jeta un coup d’œil distrait sur un guéridon placé près de son fauteuil, où il avait mis des notes et différents objets relatifs à l’enquête.
Cinq ou six cigares entamés, mais non fumés, étaient sur ce guéridon, épars – les cigares essayés par Jean Guerrier la nuit du meurtre.
Il les regarda machinalement – et son allumette, flambant toujours, lui brûla le bout des doigts – puis tout à coup, poussé par un singulier soupçon, il lança son cigare dans la cheminée, saisit un de ceux de Guerrier et l’alluma.
— La bonne intention excuse la malpropreté, murmura-t-il avec conviction.
Il tira quelques bouffées et toussa.
— Exécrable ! Quel horrible tabac ! Ça ne peut être que des cigares de la Régie !… C’est égal, je veux savoir. J’irai jusqu’au bout.
Et il se remit à fumer consciencieusement.
— Il n’est pas possible que tous ces cigares soient aussi mauvais, murmura-t-il.
Et, imitant Jean Guerrier, il jeta le premier pour en allumer un autre.
Et celui-là, il ne le fumait pas depuis cinq minutes que des symptômes étranges se manifestèrent chez lui tout à coup.
Il fut pris d’un engourdissement général ; des choses de toutes les couleurs dansaient devant ses yeux ; sa tête retomba sur sa poitrine lourdement.
Il se souleva sur ses mains ; ses bras tremblaient ; il essaya de se mettre debout, n’y parvint point et retomba. La terre tournait autour de lui.
Et songeant à Guerrier et à ce que le jeune homme avait dû éprouver en fumant ces mêmes cigares :
— Très bien ! Très bien ! faisait-il.
Il fit encore un effort, pour essayer de se rendre maître de lui, mais il perdit complètement connaissance et s’endormit.
Il y avait déjà fort longtemps qu’il dormait ainsi, quand Tristot frappa à sa porte.
La bonne de Pivolot, une vieille domestique fidèle et dévouée qui le servait depuis vingt ans, alla ouvrir.
— Monsieur Pivolot est chez lui ?
— Il est dans son cabinet, en train de dormir…
— À cette heure ?… Il est neuf heures du soir.
— Voilà ce qui m’inquiète… Monsieur est rentré vers une heure et s’est enfermé… De toute l’après-midi, je ne l’avais pas entendu bouger… Ayant eu besoin de lui parler… car je voulais savoir si Monsieur dînait chez lui, j’entrai… Il dormait encore… et le bruit que je fis ne le réveilla pas… À sept heures, j’entrai de nouveau dans le cabinet, en criant de toutes mes forces : « Monsieur est servi ! » J’entendis un ronflement pour toute réponse.
— Et il dort toujours ?
— Toujours. Entrez, vous le verrez.
Tristot pénétra dans le salon avec une certaine anxiété. Ce sommeil lui semblait extraordinaire.
Il s’approcha de son ami, le contempla attentivement et le secoua vigoureusement.
Puis il cria :
— Hé ! monsieur Pivolot, réveillez-vous ! Quelle idée de dormir ! Est-ce que vous êtes malade ?
Le bonhomme ne fit pas un mouvement.
— Si je ne l’entendais pas respirer, je jurerais qu’il est mort ! murmura Tristot.
Et il recommença à le bousculer et à crier :
— Monsieur Pivolot !… C’est moi, c’est Tristot.
Et comme il ne bougeait pas davantage, Tristot pria la bonne de lui apporter une cuvette d’eau fraîche et un linge.
Il fit mettre le tout près de lui, sur le guéridon, et bassina les tempes, le visage, le cou, les mains, les poignets de Pivolot.
Enfin, il fit tant et si bien que Pivolot ouvrit un œil, puis l’autre, étendit le bras gauche, puis le bras droit, bâilla, se détendit, se souleva, promena des regards effarés autour de lui, reconnut la cuisinière, reconnut Tristot et, ahuri, demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur Tristot, et pourquoi suis-je tout mouillé ?
— Vous dormez depuis six ou sept heures.
— Hein ?
Il passa sa main sur son front.
Il se rappelait :
— Ce sont les cigares ! Sapristi, que j’ai mal à la tête ! Mais je suis bien content !
Tristot le considérait d’un air stupéfait. « Il est fou », pensait-il.
— Oui, je suis rudement content d’avoir si bien dormi. Maintenant, je vois clair dans tout cela. Parbleu ! un enfant comprendrait !… Eh ! c’est très fort !
— Monsieur Pivolot, si vous vouliez m’expliquer ?
Pivolot se hâta de mettre Tristot au courant de ce qu’il avait tenté.
Quand il eut fini :
— Vous voyez, monsieur Tristot, que cette découverte est assez importante. Nous sommes sur une bonne piste.
— Pour cela, il faut que nous voyions Béjaud et Jean Guerrier. Monsieur de Lignerolles ne nous refusera pas, je l’espère, l’autorisation de causer avec eux.
— Surtout, si nous lui faisons part de nos soupçons. Peut-être nous donneront-ils quelques renseignements ; mais auparavant, et afin d’agir avec plus de sécurité, je veux aller trouver notre ami, le docteur Corpitel. Je le prierai d’analyser deux de ces cigares que Guerrier a allumés et dont il a tiré quelques bouffées. Il nous dira ce qu’ils renferment.
Pivolot se mit à table après s’être rafraîchi le front à plusieurs reprises.
Il mangea d’assez bon appétit, pendant qu’auprès de lui, tout en causant de l’affaire qui les préoccupait, Tristot prenait un verre de fin et vieux cognac.
Tristot qui était allé au Palais pendant l’après-midi, avait appris là tous les bruits qui couraient sur Guerrier, sa femme, Margival et Terrenoire.
Il en fit part à Pivolot.
Et, à son grand étonnement, il vit que son compère, tout en écoutant avec attention cette histoire, n’avait pas l’air de s’en soucier.
— Cela ne dérange aucunement mes plans, dit-il. Est-elle vraie, cette histoire ?
— On le dit.
À onze heures, les deux amis se séparaient.
— Je vais dormir sérieusement, cette fois, dit Pivolot.
Et, en effet, il dormit jusqu’au lendemain à huit heures.
Il se leva, s’habilla, avala son chocolat, et sans perdre plus de temps alla sonner chez Corpitel.
Le docteur Corpitel, consulté, décomposa et analysa les cigares, ce qui lui prit la journée et, le soir même, il adressait à Pivolot un assez long rapport où il expliquait le résultat de son analyse. Ce rapport constatait que les cigares qui lui avaient été remis par Pivolot avaient été imprégnés d’une composition obtenue avec du chanvre indien et de l’extrait de daturah.
En lisant le rapport du docteur Corpitel, Pivolot pensait que c’était l’amertume très grande du daturah qui avait dû mettre Béjaud en défiance. Béjaud n’avait bu qu’un verre de vin, auquel était mêlé le narcotique. Jean Guerrier n’avait fait, pour ainsi dire, que toucher du bout des lèvres aux cigares. Enfin, Pivolot, lui-même n’avait pas eu le temps de fumer jusqu’au bout un cigare commencé.
Quand le bonhomme fut bien pénétré des observations scientifiques sur lesquelles le docteur s’était longuement étendu, il alla trouver Tristot, auquel il rendit compte de ce qu’il savait, et tous deux s’empressèrent de courir au parquet, où ils demandèrent à parler à M. de Lignerolles.
Le juge d’instruction pensait à eux depuis quelques jours ; il savait par M. Lacroix, qu’ils s’occupaient de l’affaire, et il commençait à s’étonner de ne les point voir : il les connaissait, en effet, et savait de quelle importance était leur opinion aussi.
« Où est la vérité ? » s’était-il dit.
On comprend avec quel empressement il accueillit Tristot et Pivolot, et avec quelle curiosité il les interrogea.
C’était la première entrevue qu’ils avaient avec le juge pour cette affaire : ils ne lui cachèrent rien de ce qu’ils avaient fait, rien de ce qu’ils pensaient, rien non plus de ce qu’ils avaient découvert.
Ce n’était ni une explication bien précise qu’ils apportaient, ni la preuve indiscutable de l’innocence de Béjaud et de Guerrier, mais c’était du moins une piste qui mènerait au coupable, quel qu’il fût.
M. de Lignerolles le comprit, et n’attendit pas, pour signer aux deux compères une permission de voir Jean Guerrier, qu’ils la lui demandassent.
— Tenez, dit-il, voilà ce que vous désirez, n’est-ce pas ?
— En effet, nous vous remercions, monsieur de Lignerolles.
— C’est bien plutôt moi qui vous dois des remerciements pour le zèle que vous apportez gratuitement aux affaires de la justice.
— Nous trouvons notre récompense en nous-mêmes, monsieur.
Et Pivolot, se penchant à l’oreille de son camarade, ne manqua pas d’ajouter :
— Et aussi dans la satisfaction d’embêter Chambille.
Ils se rendirent au dépôt, après avoir pris congé du juge, et ils furent introduits sur-le-champ auprès du prisonnier ; le gardien qui les avait amenés se retira après avoir lu le mot de M. de Lignerolles, et ils restèrent seuls avec Jean Guerrier.
Celui-ci, assis sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur, dormait à demi, ou plutôt rêvait, ayant les yeux fermés.
Pivolot l’appela doucement.
— Monsieur Jean Guerrier ?
Le jeune homme les regarda tour à tour et ne les reconnut pas.
— Monsieur Guerrier, reprit Pivolot, nous avons déjà eu, mon ami et moi, le plaisir de nous rencontrer avec vous – le matin même de votre arrestation – et vous avez dû voir que nous n’étions ni l’un ni l’autre animés de mauvaises intentions à votre égard… Je vous prie donc de nous considérer bien plus comme des amis que comme des ennemis.
Ce langage surprit Guerrier. Il examina attentivement les deux compères et après un moment d’hésitation, finit par les reconnaître.
— Je vais vous expliquer tout de suite et sans autre préambule, monsieur Guerrier, l’objet de notre visite. Nous croyons, mon ami et moi, que vous êtes innocent.
Le caissier eut un geste attristé.
Pivolot comprit ce que voulait dire ce geste.
— Vous avez tort de vous décourager, monsieur. À votre place, je me débattrais comme un beau diable, ne fût-ce que dans l’espoir de me venger plus tard de ceux qui m’ont fait de la peine.
Les yeux de Guerrier brillèrent tout à coup.
— Vous avez raison, dit-il, parlez ! Que me voulez-vous ?
— Peu de choses. Nous désirons être renseignés sur un point. Le soir du meurtre, en travaillant aux comptes de votre caisse, vous avez fumé beaucoup ?…
— Oui, beaucoup, comme j’en ai la mauvaise habitude.
— De deux choses l’une : ou vous étiez préoccupé et vous laissiez éteindre vos cigares, que vous jetiez aussitôt pour en allumer d’autres – ou bien vous trouviez vos cigares détestables et en cherchiez un meilleur.
— Votre dernière supposition est exacte. J’allumai quatre ou cinq cigares. Je les trouvai tous infumables.
— Vous n’avez pas remarqué qu’ils vous portaient à la tête ?
— Si. Je me suis endormi presque aussitôt d’un sommeil de plomb, et malgré moi.
— Eh bien ! vous êtes victime d’une intrigue fort habile, les cigares avaient subi une préparation savante dans laquelle entraient, à des doses inégales, le daturah, le chanvre indien et l’opium ordinaire.
— Que dites-vous ?
— La vérité !… Et il est probable – nous l’apprendrons tout à l’heure par Béjaud lui-même – que ce gardien a été endormi de semblable façon… Et il est aussi probable que pareille tentative a été faite sur Brignolet, mais n’aura pas réussi. Ce qui explique que Brignolet se soit réveillé et ait été assassiné !…
Guerrier semblait épouvanté :
— Et vous êtes sûr de ce que vous prétendez ? dit-il.
— Absolument sûr, monsieur… Nous venons, il n’y a qu’un instant, de déposer entre les mains de monsieur de Lignerolles le rapport du médecin-chimiste qui a analysé les cigares.
Les trois hommes gardèrent le silence.
Guerrier réfléchissait profondément.
— Vous connaissez-vous des ennemis ? demanda Tristot à son tour.
Le premier mot que répondit Jean Guerrier fut :
— Non !
Il se reprit :
— Une femme, pourtant – dit-il – avait juré de tirer de moi une vengeance…
— Une maîtresse abandonnée ?
— Non, une femme dédaignée…
— Oh ! oh ! ceci est grave. Rancune d’amour ! Les femmes dédaignées ne pardonnent pas… Quelle est-elle ?
Guerrier hésita au moment de prononcer le nom d’Andréa… Qu’allait-il faire ?… Ne se trompait-il pas ? Quelles raisons avait-il de croire Andréa si méchante et si perverse ? Un pressentiment seul le poussait. La colère l’emporta sur toute autre considération.
— C’est madame de Terrenoire !
Tristot et Pivolot ne parurent nullement étonnés.
— Nous le savions, dirent-ils simplement.
— Comment ? Par qui ?
— Par l’homme qui vous aime et qui vous estime autant qu’il est possible d’aimer et d’estimer un ami fidèle dans le malheur. Vous comprenez ?
— Oui, fit-il tout bas. Ah ! gardez-lui son secret, Messieurs. Celui-là fut un martyr.
— Il ne sépare pas votre cause de la sienne et n’aura de repos que lorsque tous deux vous serez lavés de la boue sanglante qu’on vous a jetée. Dites-nous bien tout, mon ami. Nous avons besoin d’être guidés par les victimes elles-mêmes dans ce labyrinthe inextricable.
Alors il raconta tout, c’est-à-dire ses relations avec M. de Terrenoire ; il dit comment il remarqua d’abord la bienveillance d’Andréa, puis comment il s’était aperçu, à la fin, que cette bienveillance se changeait en un sentiment plus vif. Il l’avait fuie, alors, pour échapper à la tentation, mais elle l’avait recherché, suivi.
Tristot et Pivolot l’avaient écouté avec la plus profonde attention. Les confidences sincères de Jean Guerrier confirmaient celles de Roger Laroque.
Mme de Terrenoire avait rêvé de se venger du caissier, mais de quelle façon ? Et avait-elle accompli sa vengeance ? C’était un fait intéressant à connaître, que cette inimitié d’une femme.
— Madame de Terrenoire vous hait, c’est visible, dit Pivolot, mais cela ne prouve rien, malheureusement, quant à ce que nous cherchons. La haine de cette femme, le meurtre de Brignolet et le vol de cette caisse n’ont rien de commun. Rappelez-vous bien les moindres incidents de votre vie… Vous ne vous connaissez pas d’autres ennemis ?
— Non.
— Parmi les employés de la banque, vos supérieurs ou vos inférieurs…
— Je n’ai compté parmi eux que des amis jusqu’au jour de mon mariage. Alors, à peine marié, je n’ai plus rencontré chez eux que mépris et éloignement…
— Ah ! je comprends… Ils connaissaient les relations de votre femme et de votre patron.
— Ils les connaissaient, oui.
— Et vous ?
— Pouvez-vous croire que je fusse capable ?…
— Vous ne saviez rien en vous mariant ?
— Je le jure !
— Nous avons besoin de tout savoir. Racontez-nous donc comment vous avez été instruit de ces relations et quelles preuves vous en ont été données.
Guerrier fronça le sourcil. C’était un cruel supplice que de revenir sur une pareille honte.
— À quoi bon ? dit-il, sombre.
— Il le faut ! dit Pivolot. Croyez que si nous insistons, ce n’est ni par curiosité ni par plaisir.
Le caissier rendit compte aux deux agents des scènes qui s’étaient passées devant le juge d’instruction, rapportant fidèlement les moindres paroles de Margival, de Marie-Louise et de Terrenoire.
Tristot et Pivolot ne l’interrompirent point. Ils hochaient la tête, et de temps en temps, se regardaient.
— Tout cela est singulier, murmura Pivolot…
Le récit qu’il venait de faire avait rejeté Guerrier dans une surexcitation nerveuse. Il s’épongeait le front fréquemment, et en même temps il grelottait, secoué de frissons.
Tristot et Pivolot avaient sans doute des pensées graves, car ils gardaient maintenant le silence et ne songeaient plus à interroger.
— Nous avons besoin de réfléchir à tout ce que nous venons d’entendre, monsieur Guerrier, dit Tristot à la fin, c’est pourquoi nous allons vous quitter. En prenant congé de vous, nous n’avons qu’à vous souhaiter un peu de patience, car votre affaire nous passionne mon ami et moi, et nous sommes de fichues bêtes, si nous ne parvenons pas à la débrouiller.
Guerrier haussa les épaules. Cela lui était indifférent, à la vérité.
— Avant de partir, j’ai une question à vous adresser. D’où teniez-vous les cigares que vous avez fumés ?
— D’un garçon de café qui les reçoit directement de La Havane.
— Nous procédons de la même manière, n’est-ce pas, monsieur Tristot ? Mais vous aviez déjà fumé de ces cigares, de la même boîte sans ressentir d’effets soporifiques ?
— Assurément.
— Qu’en concluez-vous ?
— Que, si ce que vous dites est vrai, des cigares empoisonnés ont dû être mélangés aux miens, – placés par-dessus, de façon que je dusse les prendre les premiers.
— Qui s’en occupait d’habitude ?
— Moi-même, quelquefois Brignolet…
— Qui avait apporté ceux-là ?
— Brignolet, justement. Je l’avais envoyé dans l’après-midi renouveler ma provision. Et c’est lui qui, sur mon ordre, plaça la boîte dans le placard.
— Bien. Cette boîte était-elle ouverte ?
— Oui.
— Ah ! ah ! Et Brignolet ne vous donna pas une explication de ce fait ?
— Si. Je crois qu’il me dit que la boîte avait été ouverte par erreur… Peu m’importait, du reste, puisque c’étaient les cigares que je voulais.
— Dans l’après-midi, vous n’avez pas fumé ?
— Jamais je ne fume à mon bureau dans la journée, mais seulement lorsque je suis seul, et obligé de veiller.
— Très bien. Vous aviez confiance en Béjaud et en Brignolet ?
— La plus grande confiance.
— Ni l’un ni l’autre ne vous a jamais donné le moindre sujet de soupçon ?
— Jamais !
— Le soir du meurtre, vous n’avez remarqué rien d’anormal chez eux, sur leur visage, dans leur allure ?
— Brignolet était silencieux et distrait. À plusieurs reprises, je lui adressai la parole et il ne répondit pas. Quant à Béjaud, il s’est couché de bonne heure, disant qu’il avait des coliques violentes et une envie de dormir qui lui coupait bras et jambes… Tous les deux se sont mis à ma disposition, pour le cas où j’aurais besoin de leur service pendant la nuit. Je n’ai pas remarqué autre chose.
— Un dernier mot, dit Pivolot. Madame de Terrenoire ne s’est-elle pas consolée de vos dédains avec un amant ?
— Je l’ignore. Cela me semblerait peu compatible avec ses idées de vengeance.
— Vous raisonnez en honnête homme. Si, comme nous, vous aviez eu souvent l’occasion d’expérimenter la perversité de certaines femmes chez qui la passion parle en souveraine, vous auriez remarqué en elles d’étranges inconséquences, de monstrueuses aberrations. Permettez-moi de vous adresser une question sur laquelle je vous prie de me garder le secret le plus absolu vis-à-vis de monsieur de Lignerolles.
— Parlez.
— Connaissez-vous bien monsieur de Luversan ?
— Ce boursier qui venait de temps à autre à la banque…
— Et aux soirées de la rue de Chanaleilles.
— Oui. Je le connais peu, mais j’avoue qu’il m’est antipathique.
— Ne le soupçonnez-vous pas d’avoir reçu, à un titre quelconque, les confidences de madame de Terrenoire ?
— Je ne puis rien vous dire à cet égard. Je vois bien que l’ami dont vous me parliez tout à l’heure a attiré votre attention sur cet homme qui, comme à moi, lui inspire les plus vives répugnances ; mais je dois vous avouer que je ne saurais vous fournir aucun renseignement utile à son sujet.
Tristot et Pivolot n’avaient pas, provisoirement, d’autres questions à adresser à Jean Guerrier. Ils le quittèrent donc pour se rendre dans la cellule du gardien de caisse Béjaud.
Béjaud avait été interrogé à plusieurs reprises par le juge d’instruction et confronté avec Jean Guerrier. Dans les premiers temps, il avait paru accepter son mauvais sort avec résignation. Il se défendait de son mieux. Mais, quand il vit que toutes ses protestations étaient inutiles, il déclara énergiquement qu’il serait désormais superflu de l’interroger, attendu qu’il ne répondrait pas – quelles que fussent les questions. Et il tint parole, opposant le mutisme le plus absolu à toutes les habiletés de M. de Lignerolles. Il avait commencé par ne point prendre l’accusation au sérieux. Mais, au fur et à mesure des interrogatoires, il avait perdu sa confiance et sa gaieté. C’est alors qu’il déclara qu’il ne répondrait plus. Ce qui lui avait imposé silence, en l’exaspérant, c’était l’impossibilité où il était d’expliquer comment il avait pu dormir si lourdement, qu’on avait assassiné un homme tout près de lui sans qu’il entendît rien.
— Je ne sais pas, moi, avait-il dit, je ne peux pas vous donner de renseignements. J’ai le sommeil léger. Faut croire que, cette nuit-là, je dormais comme une souche. Pauvre Brignolet, va, pauvre Brignolet ! Mais il n’y a pas que moi qui dormais, puisque monsieur Jean Guerrier lui-même… Enfin, il y a de la gabegie là-dessous, c’est sûr, il y en a…
Cependant sa détention lui paraissait longue. Il était au secret, aussi bien que le caissier, et cette solitude était lourde. Dans les premiers jours, il conserva le vague espoir d’être remis en liberté ; mais cet espoir diminua vite pour disparaître tout à fait. Il tomba dans un abattement profond, une prostration absolue, dont les gardiens qui lui apportaient sa nourriture ne purent le tirer. C’était le souvenir de sa femme et de sa famille qui l’obsédait.
— Qu’est-ce que tout ça va devenir, mon pauvre bon Dieu, répétait-il vingt fois de suite, machinalement, qu’est-ce que tout ça va devenir, si je ne suis plus là pour donner la pâtée ?… Ils sont capables de me garder des années sous les verrous… Et pourquoi, mon pauvre bon Dieu, pourquoi ?
Puis il cessa de pleurer et de se plaindre. Mais ses yeux fiévreux indiquaient qu’il était obsédé par une idée fixe.
†
Pivolot montra au gardien la permission signée par M. de Lignerolles.
Le gardien s’inclina et précéda les deux amis.
Arrivé à la cellule, il tira le verrou, passa la clé dans la serrure et ouvrit la porte.
— Tristot et Pivolot voulurent entrer, mais reculèrent en laissant échapper une exclamation…
— Nom de Dieu !… dit le gardien.
Béjaud s’était pendu.
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