‹ La Robe brodée d'argentChapitre 10 sur 46 · X

X

Mme Desmoutiers avait senti l'embarras d'un tête-à-tête avec son fils, et elle lui proposa de faire inviter Séverin à déjeuner. Il accueillit cette offre avec un véritable soulagement. Il trouva des affaires vraies ou supposées pour passer la matinée hors de chez lui, et quand il rentra, Séverin était déjà là.

Avec M. de Salles, rien n'était jamais banal. Il possédait un tact exquis, une finesse presque féminine, et il réussit sans affectation, à la satisfaction, de la mère et du fils, à maintenir la conversation sur les sujets étrangers à celui qui les occupait et les divisait si intensément.

Mme Desmoutiers prétexta des lettres, tandis que Landry emmenait son cousin dans le fumoir, et commençait aussitôt de lui-même à parler de Léna.

--Séverin, j'ai à te remercier. Je pense que c'est à toi que je dois de trouver ma mère favorable, ou plutôt résignée à ce que je désire.

Séverin tira quelques bouffées de son cigare, puis regarda Landry.

--Est-elle vraiment résignée?

--Tellement, qu'elle veut connaître Léna, la voir à Paris.

Nouveau silence, pendant lequel Landry commença à ressentir un vague malaise.

--Mon cher, je te parlerai franchement: je trouve tes décisions promptes, prématurées. Je t'ai conseillé de réfléchir.

--Il est trop tard!

--Quoi! t'es-tu engagé? s'écria Séverin avec inquiétude.

--Oui, M. de Coatlanguy sait que j'aime sa nièce, et Léna soupçonne que je n'aurai pas d'autre femme qu'elle.

--Tu as été très imprudent, et je souhaite que tu ne le regrettes jamais. Mais maintenant, te voilà lié....

--Oui, comme dit la chanson bretonne: «Avec un lien d'or, durant jusqu'à la mort.»

--Il n'y a pas là matière à plaisanterie, dit sèchement Séverin. Le lien d'or se change parfois en un lien de fer, et la mort ne se charge pas toujours de le briser. Mais je tiens à préciser mon rôle dans cette aventure. Je suis placé dans une situation très spéciale, ayant la confiance de ta mère comme la tienne. Je crois qu'elle a raison, quand elle juge que ce mariage ne te convient pas; je le lui ai dit, comme je te le dis à toi même. Mais maintenant que tu as donné ta parole, je ne puis, en homme d'honneur, que te conseiller d'aller jusqu'au bout, et je parlerai dans ce sens à Jeanne. Seulement, tu aurais tort de la croire si résignée: elle fera tout ce qu'elle pourra pour te faire éviter ce qu'elle considère comme un malheur.

--Alors, pourquoi faire venir Léna! dit Landry d'un ton de triomphe.

--A ta place, je ne dépayserais pas cette jeune fille.... Ce sera à toi, comme mari, qu'il appartiendra de lui apprendre son nouveau rôle.

--Mais je serai si heureux de la revoir!

--Comme il te plaira. Souviens-toi de mon avis: il vaudrait mieux qu'elle ne vînt pas.

--Que dirais-je, alors, à ma mère?

--Que tu aimes mieux attendre qu'elle voie ta future femme dans son milieu.

--Non, ce milieu déplairait odieusement à ma mère. Elle est artiste, mais le pittoresque de Coatlanguy est trop rude pour elle.

Séverin haussa les épaules.

--Tu es averti....

--D'ailleurs, j'ai écrit déjà à Coatlanguy.... Veux-tu venir retrouver ma mère?

La visite de Séverin ne se prolongea pas. Landry, désireux de quitter la maison, sortit un instant du salon pour s'habiller, et Mme Desmoutiers profita du moment où elle était seule avec son cousin pour lui dire, d'un air de triomphe:

--J'ai mis mon plan à exécution.... Cette jeune fille va venir, et j'espère que, détachée de son cadre, elle perdra ce prestige qui rend mon fils insensé.

Le visage de Séverin exprima une profonde indignation.

--Je regrette de vous dire que je ne vous croyais pas capable d'une telle duplicité!

Mme Desmoutiers se mordit la lèvre.

--Le mot est dur, Séverin!

--Je dois vous avertir que, sans me croire le droit de trahir votre confiance, qui me pèse, j'ai mis Landry en garde contre la venue de Mlle de Coatlanguy. Naturellement, il vous croit sincère.

--Et pourquoi voudriez-vous faire échouer mon projet? dit-elle, rougissant de colère. Il s'agit du bonheur de mon fils, et je le défends comme je peux!

--Je n'admets que les armes courtoises.

--Séverin!....

--Et je vous demande de ne plus, dès maintenant, me tenir au courant d'une situation que je déplore.... Encore un mot.... Je vous préviens loyalement que, Landry s'étant formellement engagé, je considère son honneur comme lié à cette promesse.

Elle n'eut pas le temps de s'indigner; Landry revenait chercher son cousin.