IX
Ce fut à l'aube tardive et brumeuse que Landry arriva à Paris. Le coupé de sa mère l'attendait à la gare, et il éprouva une sensation presque oubliée, confortable, délicieuse, à pénétrer dans la voiture tiède et capitonnée qui gardait une très légère odeur de violettes, le parfum de sa mère. La boule d'eau chaude répandait une agréable chaleur. Le cocher était plus majestueux que jamais, avec ses fourrures et ses manières correctes.
Tout cela parut à Landry comme une évocation d'un passé à demi oublié. Le coupé partit au trot vif et relevé du cheval. Les rues étaient encore désertes, mais les becs de gaz en éclairaient les larges dimensions, les monuments familiers qui se dressaient çà et là, et il sentit une nouvelle impression de chez lui, un plaisir plus vif qu'il n'aurait cru à se retrouver dans ce vieux Paris.
L'hôtel où habitait sa mère lui parut aussi plus agréable que jamais. C'était un vieil édifice à l'ancienne mode; l'escalier était monumental, avec ses murs stuqués, son épais tapis oriental, et les jarres de faïence remplies de plantes vertes qui ornaient l'entrée.
L'appartement était vaste, confortable, avec un air de grandeur tout à fait en rapport avec les beaux vieux meubles de famille et les portraits des magistrats. Une tiédeur délicieuse y régnait dès le vestibule. Le valet de chambre était là, tout prêt à le débarrasser de son pardessus, et tout à coup, sur le seuil du petit salon, sa mère elle-même parut, dans un chaud et élégant peignoir, le visage encadré d'une dentelle, et un sourire ravi dans les yeux.
Il oublia tout dans la joie de la revoir, et la suivit dans le réduit charmant où brûlait un bon feu, et où la chocolatière laissait échapper une odeur vanillée.
--Vous vous êtes levée! Quelle imprudence! Êtes-vous donc mieux?
--Non, mais cela ne fait jamais de mal à une mère d'accueillir son fils.... Viens là, près de moi, sous la lampe.... Tu as bruni.... Tu n'es plus tout à fait le même, dit-elle avec une nuance jalouse.
--Si, si, tout à fait le même pour vous soigner et vous gâter.... Racontez-moi vos misères....
--Oh! ce sera vite dit: un point opiniâtre, un peu plus de faiblesse, et un arrêt du docteur me renvoyant vers le soleil....
--Pour tout l'hiver?
Elle sentit la pointe d'inquiétude qui inspirait ces paroles.
--Je crains que oui; mais tu choisiras toi-même le lieu de notre exil....
--Et il faut partir tout de suite?
--Le docteur le dit.
Il y eut un silence, ces deux coeurs battant d'un émoi secret en sentant approcher l'explication nécessaire.
--Je suis encore plus navré de vous voir malade, parce que je voulais vous emmener en Bretagne.
Il s'efforçait de parler d'un ton détaché, mais il était nerveux et agité.
--En Bretagne, à cette époque! En plein brouillard! dit-elle d'une voix très naturelle et d'un petit air d'effroi admirablement joué.
--Oui... j'aurais voulu....
Il ne voulait, il ne pouvait attendre. Sa mère s'était levée pour lui verser du chocolat, mais il n'aurait pu en boire une cuillerée avant d'avoir déchargé son coeur de sa terrible confidence.
Il la ramena tout à coup à son fauteuil, et s'inclina vers elle d'un air qu'il voulait faire tendre, et qui, à son insu, était suppliant.
--Oui, j'aurais voulu vous faire connaître Hélène de Coatlanguy....
Ce nom d'Hélène lui parut une sorte de travestissement, tandis qu'il le prononçait.
--Hélène de Coatlanguy? répéta sa mère du même ton naturel.
--Oui, je vous ai parlé d'elle!
--M'as-tu parlé d'elle, vraiment?
--Mère, Séverin a dû vous dire.... En un mot, j'ai trouvé la seule femme que j'aie jamais aimée, la seule qui puisse me rendre heureux!
Il y eut un silence très lourd, pendant lequel Landry vit s'altérer le visage de sa mère.
--Ç'a été bien subit, dit-elle enfin de sa voix douce, qui avait une nuance plaintive.
Il fit un rapide calcul, et s'aperçut qu'un mois ne s'était pas écoulé depuis le jour où il avait vu Léna pour la première fois.
--C'était ma destinée! répondit-il. Et dans ce milieu, dans cette intimité de la campagne, les semaines valent des mois entiers de relations banales.
--Tu es, évidemment, libre de choisir ta femme, Landry, même si ce choix doit mal cadrer avec ton monde, tes habitudes et... les miennes, même si cette femme et ta mère ne peuvent espérer devenir jamais intimes. Mais tu ne me refuseras pas un droit: celui d'exiger de toi quelque réflexion....
--M. de Coatlanguy l'exige aussi! s'écria-t-il étourdiment, mais je suis sûr de moi!
Mme Desmoutiers changea de couleur.
--Quoi! dit-elle, as-tu déjà, sans m'en parler, engagé ton avenir?
Il se mordit la lèvre.
--Il a bien fallu que je dise à l'oncle de Léna que j'étais loyal et que j'avais des intentions droites, car sa fierté prenait ombrage, et il craignait que sa nièce ne s'attachât à moi....
Mme Desmoutiers laissa échapper un éclat de rire strident, absolument inattendu.
--Ah! voilà ces moeurs patriarcales, cette simplicité antique! Ce paysan a été assez intrigant pour t'obliger à te déclarer! Mon pauvre Landry, le tour est connu! C'était une mise en demeure, et tu es tombé dans le piège!
Landry lui jeta un regard furieux.
--Je ne souffrirai pas, s'écria-t-il, que vous accusiez de duplicité le plus honnête homme que je connaisse! Ce que vous appelez un tour peut être exécuté dans un certain monde; lui est sincère, et plus fier que vous ne pouvez l'imaginer! Il ne me donnerait pas sa nièce sans votre consentement!
Tout à coup, très nerveuse, sa mère éclata en pleurs. Atterré, il ne sut plus que dire et il essaya de la calmer.
--Ma mère! Maman, est-ce ainsi que nous devions nous revoir! J'avais le coeur plein de joie, plein de confiance, plein de la confiance que mes espoirs et mes joies, seraient les vôtres! Si seulement vous la connaissiez!...
Les larmes de Mme Desmoutiers s'arrêtèrent tout à coup.
--Je veux bien la connaître, dit-elle.
D'abord interdit de cette capitulation soudaine, Landry se jeta au cou de sa mère.
--Ah! je savais que vous êtes bonne, que vous m'aimez! Chérie maman! Vous serez toujours l'âme de notre vie! Elle vous sera une fille délicieuse, elle qui n'a pas de mère! Songez-y! Vous la formerez doucement à tous vos goûts, à toutes vos habitudes!
Il y avait une expression un peu embarrassée sur le visage de Mme Desmoutiers, et elle détourna son regard de celui de son fils.
--Je puis retarder mon départ, reprit-elle. Voyons, a-t-elle quelque parent qui puisse la recevoir à Paris?
--Oui, oui, le curé d'une des paroisses de la banlieue est le cousin de sa mère, et la soeur de ce curé, qui tient son ménage, l'a invitée plus d'une fois à venir les voir.
--Pourquoi n'est-elle pas venue?
--Son oncle ne voulait pas.
--Consentira-t-il, maintenant?
--Oh! certes, je me charge de tout! Mère chérie, ma jolie, ma chère maman, que je vous aime!...
--Ne m'a-t-on pas dit que cette jeune fille est vêtue en paysanne?
--Oui, mais elle devra, naturellement, quitter son joli costume en devenant ma femme.
--Il faudra qu'elle le quitte avant, si elle vient à Paris.
--Naturellement, on la regarderait trop! Je vais écrire à son oncle...
--Ne te décideras-tu pas à déjeuner, Landry?
--J'oubliais... J'oublie tout, excepté Léna... et vous, dit-il souriant.
--En attendant qu'elle prenne la première place dans ton coeur, si réellement tu persistes dans ce projet, ne peux-tu pas être à moi seule pendant quelques jours, Landry?
Il lui répondit par une pluie de baisers, et fit un effort pour lui demander des nouvelles de leurs amis.