XX
Le lendemain, le maire partit de bonne heure avec son fils pour faire, en voiture, un voyage de quelques jours. Il possédait des terres du côté des montagnes Noires et sur la côte, et quand ses fermiers étaient venus lui apporter leur loyer, à la Saint-Michel il leur avait promis d'aller examiner par lui-même l'opportunité des réparations qu'ils demandaient.
Il ne fixa point le jour de son retour, de même qu'il n'avait pas complètement arrêté son itinéraire.
Quand le bruit des roues eut cessé de se faire entendre, Léna descendit dans la cuisine, où sa cousine préparait la pâte des crêpes.
--Es-tu mieux, ce matin, ma Léna?
--Mieux! Si tu m'aimes, tu demanderas que je meure bien vite!
Scandalisée, mais effrayée aussi, car une souffrance mystérieuse semblait vraiment miner la vie de sa cousine, Loïzik la regarda, les larmes aux yeux.
--Tu sais bien que si Dieu nous laisse ici-bas, c'est pour y faire sa volonté en travaillant ou en souffrant. Et si tu es malade, tu n'as pas le droit de te laisser mourir....
Elle alla vers Léna, et approcha tendrement sa joue fraîche du visage pâle de la jeune fille.
--Ne veux-tu pas me parler de tes peines, chérie? Je t'aime, tu sais!
Les lèvres de Léna tremblèrent.
--Non, je ne peux rien dire.... Tu es destinée à vivre près de l'oncle Alain, il est inutile de te faire constater combien son coeur est dur.
--Oh! Léna, dur en apparence, mais si sensible au fond! Il est si loyal, si sincère!
--Loyal! Sincère! Il m'a trompée!
Mais après cet éclat, qui terrifia Loïzik, elle refusa d'ajouter un mot.
Vers le soir, un incident inattendu vint rompre le pesant silence de cette journée. La femme qui servait d'exprès pour le télégraphe entra dans la cuisine, agitant un papier bleu. C'était là une chose extraordinaire; on ne recevait presque jamais de dépêche, au Coatlanguy.
--Et mon oncle qui est absent! s'écria Loïzik, cherchant dans sa poche une pièce de deux sous.
--Il y a une réponse à donner, une réponse payée, dit la porteuse, indiquant un papier passé en travers de l'enveloppe.
--Si encore Goulven était ici! Que faire, Léna? Peut-être est-ce mon oncle qui est malade.... Ou bien notre cousin le notaire demande qu'on le prenne au train....
--Pourquoi n'ouvrez-vous pas? demanda la femme. Puisqu'il y a une réponse à donner, c'est que c'est pressé; il n'y a peut-être pas de secret dans la dépêche, et souvent, c'est affaire de vie ou de mort.
--Alors, Léna, faut-il que j'ouvre?
--Je pense que oui.
Les doigts tremblants de Loïzik déchirèrent l'enveloppe, et elle jeta un regard craintif sur la petite bande imprimée collée à l'intérieur. Mais ses yeux, pleins d'embarras, se relevèrent presque aussitôt.
--Je ne comprends pas!
Léna prit le télégramme. Il était daté de Venise, et ainsi conçu:
«Lebreton très gravement malade. Adresse: Casa Livori, Riva degli Schiavoni.
«DOCTEUR PEPONI.»
Léna, saisie, éperdue, ne put d'abord proférer un mot.
--Qui est-ce qui est malade? dit Loïzik, reprenant la dépêche. Et ce docteur!... Et d'où vient la dépêche?... Oh! c'est une erreur!
Mais, revenant à elle, Léna saisit le papier destiné à la réponse, et courut prendre un encrier placé sur l'appui de la fenêtre.
--Est-ce là qu'il faut écrire? demanda-t-elle à la porteuse d'une voix que sa cousine reconnut à peine.
--Oui, c'est là.
Elle copia soigneusement l'adresse, et ajouta ces mots:
«Sa fille part.»
--Que fais-tu? s'écria Loïzik qui lisait par-dessus son épaule. Comment sais-tu ce qu'il faut répondre? Tu as donc compris?
Léna lui prit violemment les deux mains.
--Celui qui est malade est mon père, et il faut que je le voie avant qu'il meure! dit-elle d'une voix étouffée.
· · ·
...Une hâte fièvreuse.... Léna aurait voulu ne pas perdre une minute; mais l'express du soir ne s'arrête pas aux petites stations voisines, et elle n'a plus le temps de gagner Morlaix, les deux chevaux disponibles n'étant pas revenus du marché. Il faut donc attendre le lendemain, et cette nuit perdue la rend à demi folle. Elle cherche à tromper son angoisse en préparant sa malle, en multipliant les ordres pour le départ du lendemain; mais des images terrifiantes viennent la hanter: son père va peut-être mourir! Hélas! elle ne connaît pas même son visage. Elle essaie de se représenter l'oncle Alain pâli, émacié, mourant; puis elle rêve une figure plus fine, plus douce.... Et tout le temps, Loïzik, méconnaissable à force de pleurer, la suit partout, essayant d'ébranler sa résolution. Léna combat avec patience ses objections, ses adjurations.
--Je t'affirme, Loïzik, que je ne serais pas partie sans la permission de mon oncle.... je n'ai pas encore désappris à lui obéir.... Mais tu vois bien que le temps presse, et je ne sais comment l'avertir, puisque nous ne connaissons pas son itinéraire.... Quelque chose m'a poussée à répondre à cette dépêche, c'était plus fort que moi, et je ne peux pas le regretter....
--Attends un ou deux jours! Peut-être partirait-il avec toi!... Aller si loin, toute seule!
--Mon bon ange me gardera.... Je ne peux attendre.... Songe à ce que souffrirais si j'arrivais trop tard!
--L'oncle ne te pardonnera jamais!
--Et mon père me pardonnerait-il, s'il mourait seul en terre étrangère? Loïzik, la peur que tu as de mon oncle t'égare; mon premier devoir, c'est de me rendre à l'appel de ce pauvre mourant. Sais-tu, seulement, s'il y a près de lui une âme chrétienne pour lui parler d'extrême-onction?
Loïzik n'osa répondre à cet argument. Terrifiée des confidences de sa cousine, partagée entre le chagrin de trouver son oncle impitoyable et l'habitude d'accepter toutes ses idées comme sages et justes, elle ne pouvait, en outre, s'empêcher de faire un retour sur elle-même, et de redouter les reproches de son terrible parent.
--Je ne devrais pas te laisser partir! répétait-elle au milieu de ses sanglots.
--Tu ne peux pas m'en empêcher, tu le sais bien!
--Mais as-tu seulement de l'argent? dit tout à coup Loïzik, se raccrochant à un vague espoir.
--Oui certes, j'en ai; mon oncle m'avait remis une grosse part de mes fermages pour mon voyage et pour le trousseau que je n'ai pas acheté, et il ne m'avait pas encore redemandé mon compte.
Loïzik eut beau pleurer, le lendemain matin la malle de Léna fut hissée sur le vieux char à bancs qui devait la conduire à Morlaix. Le jour n'était pas levé, et de même qu'à son arrivée, une pluie froide glaçait l'atmosphère, en noyant les contours indécis du paysage.
Léna était pâle comme une morte, bien que ses yeux brillassent d'un éclat fébrile. Elle embrassa sa cousine avec une sorte de violence.
--Là, dans le bureau, il y a une lettre que j'ai écrite à mon oncle.... Je l'aime, tu sais bien, je n'oublie pas ce qu'il a fait pour moi.... Ma lettre est même plus tendre que je ne l'aurais voulu....
--Léna, tu reviendras!
Une souffrance passa sur les traits de Léna, tandis qu'elle embrassait d'un regard étrange la maison grise revêtue de rameaux dépouillés, la figure grave de Marianna, l'attitude brisée de sa cousine.
--Si je reviens, ce sera avec mon père! dit-elle énergiquement. Il a droit, lui aussi, de s'abriter sous le toit de ses parents.... Mais le trouverai-je vivant?
Sa voix faiblit brusquement, et elle embrassa Loïzik.
--Nous avons été heureuses ensemble.... Que Dieu te bénisse... toi et Goulven.... Je voudrais être paisible comme toi....
Elle s'arracha à l'étreinte de sa cousine, et sauta sur le marche-pied.
Aussitôt, la voiture s'ébranla.
Alors, elle s'essuya les yeux, et les reporta au loin, sur l'horizon au-delà duquel elle entrevoyait des choses vagues et mystérieuses, et peut-être l'ombre de la mort.