XXI
Léna souffrit une torture, tandis que la vieille jument l'entraînait loin de la maison qui avait été la sienne, vers un inconnu à tout prendre redoutable. Son père pouvait vivre; mais n'était-il pas désaccoutumé de l'idée même de la connaître? Trouverait-elle près de lui l'affection qui lui était nécessaire et qui, elle se le répétait malgré elle, ne lui avait pas manqué au Coatlanguy?
Elle regardait, avec un serrement de coeur inattendu, ce paysage mouillé de pluie, drapé de vapeurs grises. Elle avait cru jadis pouvoir s'en éloigner avec joie, et voici que tout cela la ressaisissait, gardant un lambeau de sa vie, faisant surgir le passé, mais avec un prestige, une douceur nouvelle, inconnue....
Elle arriva juste à temps pour l'express, et s'installa dans un wagon de seconde classe. Elle ne se mêla pas aux conversations des femmes qui s'y trouvaient: elle se sentait déjà en dehors de ces intérêts locaux, semi rustiques. Bientôt elle s'endormit, vaincue par la fatigue, et quand elle ouvrit les yeux après quelques heures d'un sommeil à demi conscient, elle avait franchi les limites de sa province. Alors, elle se dit qu'il était temps de préparer la seconde partie de son voyage, et elle acheta un indicateur à la gare de Laval.
Un indicateur est chose fatidique pour une jeune villageoise. Mais Léna était intelligente, et après quelques découragements, elle parvint à démêler les grandes lignes de son itinéraire. Un express partait à 10 heures 30 de la gare de Paris-Lyon, et ceci lui laissait plus de trois heures pour des achats indispensables. Elle avait déjeuné des provisions que Loïzik lui avait glissées au départ, mais elle commençait à souffrir de la faim comme de la fatigue en débarquant, le soir venu, à Montparnasse. Elle eut un affreux moment de détresse, puis se décida à s'adresser à l'un des sous-chefs, qui avait des cheveux gris.
--Ce serait une charité, Monsieur, de me donner quelques renseignements, dit-elle de sa voix douce et traînante qui, en ce moment, tremblait de timidité. Je pars à 10 h. 30 pour Venise, où je vais rejoindre mon père mourant. Je ne sais où est la gare, et il faut que je trouve un chapeau: on ne peut aller si loin dans le costume de mon pays, ajouta-t-elle naïvement.
Le sous-chef, étonné de la distinction de ses manières, l'enveloppa d'un regard pénétrant.
--Vous êtes bien jeune pour faire seule un voyage si long! dit-il.
--Je ne peux faire autrement; j'irai en dames seules... J'ai vingt et un ans, Monsieur.... Puis-je avoir ma malle?
Il y avait tant de candeur sur ce joli visage, que le brave homme fut ému de pitié. Il avait justement une fille du même âge.
--Attendez cinq minutes, là, dans mon bureau, et donnez-moi votre bulletin de bagages....
Elle se sentit rassérénée, et s'assit dans le petit bureau où un poële mettait une chaleur ardente, pendant que le sous-chef appelait un employé et lui donnait des instructions.
Elle n'attendit pas très longtemps. Son protecteur improvisé revint avec l'homme d'équipe.
--Une voiture vous attend, Mademoiselle, et votre malle est déjà chargée. Suivez l'employé, qui va vous conduire. La voiture est prise à l'heure; vous ferez arrêter devant un magasin de modes, et voici ma carte pour le conducteur du train de Modane; n'oubliez pas de la lui remettre, il prendra soin de vous.
De belles larmes brillantes montèrent aux yeux de Léna.
--Merci, Monsieur, que Dieu vous bénisse! Et si vous avez une fille, puisse-t-elle trouver, en cas de besoin, une aide comme celle que vous me donnez!
Le sous-chef la regarda s'éloigner avec une toute petite émotion, puis retourna à son service.
L'employé conduisit Léna par un passage privé, jusqu'à une voiture sur laquelle elle reconnut sa malle. Il donna lui-même des instructions au cocher.
--Gare de Lyon, grandes lignes, à l'heure; vous arrêterez sur le passage devant un magasin de modes....
Et la voiture partit.
Il y avait, à cette heure, une circulation intense, même sur les boulevards moins fréquentés qu'on suivait. Léna se sentit d'abord étourdie et effrayée de voir les énormes lanternes des tramways, les phares éblouissants des autos, les petites lumières des bicyclettes, tout cela semblant se précipiter avec furie sur la voiture. Mais, aucun abordage ne se produisant, elle reprit confiance et regarda le chemin inconnu qu'elle parcourait.
Rue de Lyon, le fiacre s'arrêta devant un magasin brillamment éclairé. Le flair parisien du cocher avait bien servi Léna: derrière les glaces, il n'y avait pas seulement des fantaisies plus ou moins rutilantes, mais aussi de modestes feutres, vraies coiffures de voyage. Enfin, d'autres articles se trouvaient encore à la devanture, y compris des sacs et des couvertures.
Rougissant de la curiosité qu'excitait son entrée, Léna demanda un chapeau de feutre noir.
--Très bien!
--Quelque chose de discret, dit la jeune fille à la vendeuse qui l'entraînait vers un rayon écarté, tout en admirant les malines de sa coiffe.
Pauvre petite coiffe! Léna l'ôta d'une main tremblante, avec l'impression de dépouiller son passé, puis commença à essayer des chapeaux devant une psyché.
--Voici qui va très bien.... Un genre sérieux s'alliant avec votre mante... Faut-il y joindre un voile de gaze?... De la gaze blanche; ce sera comme il faut, et cela donne une impression de protection....
Tout en parlant, la demoiselle de comptoir jeta un regard sur le grand col empesé, raide, aux mille tuyaux, qui se voyait sous la cape.
--Si Mademoiselle me permet un conseil? le col est très pittoresque, mais ne va qu'avec la coiffure.... Nous avons des cols très simples, un peu grands, modestes, en toile brodée à la main.... Cela attirerait moins l'attention.
Avait-elle seulement le souci commercial d'écouler un col en broderie anglaise, ou une sympathie de jeune fille la portait-elle à aider de ses avis de Parisienne expérimentée une pauvre étrangère? Léna sentit, en tous cas, que le conseil était judicieux; en un instant, le col fut posé sur son corsage orné de velours.
--Mademoiselle est très bien! dit la jeune fille, sincère. Ce manteau et ce corsage ne sont pas ceux de tout le monde: c'est original et comme il faut....
Léna acheta une couverture et un sac; puis, près de sortir, elle se ravisa.
--Vous avez été très obligeante, dit-elle. Voulez-vous encore me dire où je trouverai un endroit convenable pour dîner avant mon départ?
--Il ne manque pas de restaurants près de la gare; mais à votre place, puisque vous êtes seule, j'aimerais mieux payer un peu plus cher et aller au buffet....
Léna remercia chaleureusement. Un coup d'oeil sur la grande glace, devant laquelle elle repassait, lui causa une impression de soulagement. Livrée, cette fois, à son propre goût, elle sentait qu'elle n'était ni endimanchée, ni ridicule. La mante au capuchon doublé de soie et orné de velours retombait en plis amples autour d'elle, et le petit chapeau enroulé de gaze lui seyait comme si elle l'eût toujours porté.
Elle arriva sans encombre à la gare, entra au buffet, et constata avec une satisfaction infinie que son nouveau personnage n'excitait aucune attention qu'il lui fût désagréable de subir.
Bien avant l'heure, elle se trouva devant les guichets encore fermés; elle se sentait moins en détresse, en voyant l'empressement poli avec lequel on la renseignait. Mais aussi elle ne se doutait pas du charme singulier qui émanait d'elle, de la dignité inconsciente de son allure, de l'originalité chaste de sa mise un peu singulière.
Les guichets s'ouvraient enfin. Guidée par un homme d'équipe qui flairait chez elle une générosité naïve, elle prit son billet de deuxième classe pour Venise, fit enregistrer sa malle, et elle se dirigeait vers la salle d'attente, lorsqu'un groupe pressé passa devant elle: une femme couverte de fourrures, deux hommes portant des pelisses, une femme de chambre et un domestique chargés de paquets.
Il semble à Léna que son coeur cessait de battre: dans ces voyageurs qui l'avaient presque heurtée sans la voir, elle avait reconnu Landry, sa mère et Séverin de Salles.