XXIII
Elle dormit d'un trait; mais elle était trop accoutumée à un réveil matinal pour prolonger bien longtemps son sommeil.
Le jour n'était pas encore levé. Il faisait froid. Elle s'enveloppa de sa mante et courut vers la fenêtre. Au-delà du large quai, l'eau scintillait devant elle sous les lueurs multiples des réverbères et des bateaux.
Une raie lumineuse filtrait sous la porte de son père, et en s'approchant, elle entendit la Soeur parler. Alors, elle s'habilla rapidement, et, pensant que son père aimerait à la voir en Fouesnantaise, elle défripa de son mieux son col empesé et sa coiffe, et les ajusta avec une émotion inattendue, comme si leurs plis légers eussent contenu quelque chose du Coatlanguy.
Elle frappa à la porte, et la Soeur, qui vint ouvrir, poussa une exclamation:
--Oh! la jolie Bretonne!... Cher monsieur, vous allez être bien content!...
Elle éleva la lampe, et Léna apparut à son père dans toute la grâce de ce costume, jadis familier aux yeux du peintre.
D'abord interdit, il ébaucha un geste de ravissement.
--En Fouesnantaise! Comme ta mère!... Oh! ma petite Hélène, j'aime à te voir ainsi! Quand nous serons seuls, tu reprendras ce costume, n'est-ce pas? Il me rappelle les meilleures, les plus douces années de ma vie!
--M. Lebreton, il vous est défendu de parler!
--Il faut cependant que je sache.... Alain t'a laissée venir?
--Il était absent, je suis venue de moi-même....
--Alors, tu savais que tu avais encore un pauvre père isolé, un paria banni--justement, peut-être,--par l'aîné de la famille, pour avoir perdu sa vie et erré, sans être pourtant très coupable?...
--Je savais tout depuis peu de jours.... Mon coeur allait vers vous.... C'est moi qui ai ouvert le télégramme.... Et je suis partie.
Il la regarda avec admiration.
--Si brave!... Moi, je ne l'ai jamais été. Je n'osais même pas réclamer mon enfant; on me disait que je lui aurais nui....
Sa voix faiblit.
--Père, nous sommes ensemble, personne ne nous séparera plus, dit-elle, les larmes aux yeux.
--Mais Alain!
--Pas même lui! C'est lui qui a erré en se montrant implacable.... Ne pensez qu'à moi.... Plus tard, je vous raconterai comment un de vos tableaux, une vue du Coatlanguy, m'a révélé mon père.
Il sourit, et la Soeur étant de nouveau intervenue, il se résigna à un silence que sa faiblesse lui rendait moins pénible.
Léna se rapprocha de la religieuse, et essaya d'obtenir quelques renseignements sur la situation de son père. Elle devait être gênée, car il ne travaillait presque plus.
La jeune fille était énergique, ses habitudes étaient austères, et elle ne s'effrayait pas de la pauvreté qui allait peut-être hanter cette demeure. Elle avait sa petite fortune, environ trois mille francs de revenus, et si ce n'était pas assez, elle travaillerait: elle donnerait des leçons de français.
Elle trouva une douceur infinie à aider la Soeur dans les soins que celle-ci rendait à son père. Après la visite du médecin, qui ne trouva pas d'aggravation, malgré l'émotion ressentie la veille, ce cher père lui fut confié, et elle eut la joie de le voir, sous sa garde, s'endormir d'un sommeil paisible.
Alors, elle chercha à se recueillir, et à se rendre compte de sa nouvelle situation.
Car elle sentait bien qu'une vie différente commençait pour elle, une vie dans laquelle elle aurait à prendre des initiatives, des résolutions. Pliée à une soumission passive, astreinte à des habitudes qui avaient presque l'austérité et la régularité d'une règle monacale, elle eût pu sembler mal préparée à cette existence différente; mais il y avait dans sa nature une indépendance native, qui, violemment comprimée jusque-là, l'aidait à soutenir la responsabilité. L'absolue nouveauté de ce qui l'entourait avait en outre un côté salutaire, en la distrayant de ses regrets et de ses désappointements. Même, elle trouva le courage de se réjouir d'être libre, et de pouvoir remplir avec usure ce devoir filial si tard entrevu.
Elle regardait son père endormi avec un sentiment étrange d'étonnement et d'attendrissement. Il ne ressemblait pas à son frère: plus délicat, plus affiné, il avait vécu d'une autre vie, de rêves dissemblables; et cependant, il avait quelque chose de ce profil busqué des Coatlanguy, quelques traits de race, et les mêmes cheveux tendant à boucler. Seulement, une conviction lui venait: elle ne trouverait en lui ni appui, ni conseils; c'était elle qui le soutiendrait, qui le relèverait dans les tristesses que révélaient ce ravage, ces traits trop tôt flétris, et ces mille petites rides rayant le visage transparent. Une sorte d'instinct protecteur se glissait en elle. Elle le devinait, le comprenait avant qu'ils eussent causé: l'espèce de frayeur que lui causait son frère, son admiration pour ce qu'il appelait le courage de sa fille, cela avait suffi pour faire entrevoir vaguement à celle-ci cette nature ardente et faible à la fois, passive surtout, prête à subir les influences, se soumettant sans révolte aux sévérités et aux injustices. Tel qu'il apparaissait, ce caractère pouvait être moins beau que celui de son frère; il était probablement plus séduisant. Il était, évidemment, de ceux à qui l'on ne peut beaucoup demander, et dont les erreurs trouvent toujours des excuses. Comment un tel rejeton avait-il poussé sur la rude souche des Coatlanguy? Mystère! Mais aussi il avait végété dans l'atmosphère trop âpre, et avait été impitoyablement coupé et jeté au loin.
Naturellement, Léna n'était pas à même de faire de son père une étude psychologique. A la longue seulement, elle devait comprendre les ressorts complexes de cette nature, les attraits et les lacunes de ce coeur tendre et léger, les raffinements et les sensibilités de ce tempérament d'artiste, ses joies faciles, ses souffrances aiguës, mais promptement distraites. Cependant, dès ce premier moment, elle eut, comme je l'ai dit, l'intuition qu'il fallait lui accorder, avec de la tendresse, une douce indulgence, et ne jamais exiger de lui ce que seuls peuvent donner les êtres forts.
Elle songea tout à coup à visiter son nouveau domaine.
Les chambres que louait son père, dans la casa Livori, étaient en nombre restreint: celle où il couchait, le cabinet arrangé pour elle, un petit débarras, et l'atelier qu'éclairait une grande baie vitrée. C'était là le _clou_ du pauvre petit appartement. Des tapisseries flamandes couvraient en partie le marbre brut des murs, et de vieux tapis d'Orient, dont la valeur échappait à la jeune fille, non encore initiée, étaient amoncelés sur le carreau. Cent objets divers, dépareillés, ornaient les angles, les étagères, encombraient les sièges de toutes les époques, et gisaient même sur le sol. C'étaient des cuivres, des plâtres, des terres cuites, des marbres, des toiles sans cadre, des cartons à dessins. Enfin, des vitrines contenaient les collections les plus variées, depuis des bouts de précieuses dentelles et des bijoux anciens, jusqu'à des fragments de poteries étrusques et de statuettes veuves d'un bras ou d'une tête.
Léna regardait ce désordre avec une véritable stupeur. Et cependant, une corde nouvelle s'éveillait en elle; son oeil étonné s'arrêtait sur la draperie merveilleuse d'un torse de marbre, sur le col élégant d'une amphore, sur le profil ébauché d'une Vénitienne aux cheveux roux, posé sur un chevalet.
Elle avait le vague sentiment que puisque son père, un grand artiste, avait rassemblé toutes ces choses, c'est qu'elles avaient de la valeur; mais son sens de ménagère s'éveillait en même temps, et elle rêvait de ranger tout cela dans un ordre au moins relatif.
Elle revint près de son père, qui dormait toujours. Alors, elle s'approcha de la fenêtre et s'absorba, émue d'une admiration soudaine, dans la contemplation du spectacle incomparable qu'elle avait sous les yeux.
Dans l'après-midi, Giuseppa vint lui faire comprendre qu'un _signore francese_ la demandait.
Elle n'avait plus pensé à changer de costume, et en entrant dans l'atelier, où elle savait rencontrer Séverin, elle fut presque saisie d'apercevoir sa petite coiffe bretonne dans un beau vieux miroir qui, au temps de sa splendeur, n'avait guère reflété que des costumes aristocratiques.
Elle rougit et, quand elle eut répondu aux questions que M. de Salles lui adressait sur la santé de son père, elle éprouva le besoin de s'excuser.
--J'ai voulu que mon père revît ces vêtements, dit-elle. Il en a été content; ma mère était ainsi.
--Oh! ne vous excusez pas! Votre costume est charmant; il est regrettable qu'on ne puisse le porter dans une ville comme celle-ci.
--Naturellement.... Vous connaissiez Venise?
--J'y suis venu souvent; j'y avais passé les premiers mois de mon veuvage.
Léna se rappela tout à coup qu'en lui parlant de son cousin, Landry lui avait dit, en effet, qu'il était veuf, inconsolable de la perte de sa femme,--si inconsolable qu'il avait rompu avec toutes les habitudes et les conventions de son monde. Elle éprouva pour lui une sympathie soudaine; il savait aussi ce qu'il en coûte d'avoir aimé, et de traîner dans la vie un coeur vide!
--Vous fait-on espérer un prompt rétablissement pour monsieur votre père?
--Hélas! non; on ne me cache pas qu'il est très usé. Mais je le soignerai! dit-elle avec énergie; je ne l'ai pas retrouvé pour le perdre de nouveau!
Elle se rappella alors confusément l'histoire du tableau. C'était Séverin qui lui avait révélé l'existence de son père, et il devait s'étonner qu'elle l'eût cru mort. Elle eut la vague impression qu'elle devait lui donner une explication, et elle se sentit en confiance avec cet homme grave, beaucoup plus âgé qu'elle, qui était veuf, et qui lui témoignait un respect presque touchant.
--C'est grâce à vous, dit-elle avec émotion, que j'ai eu l'idée que mon père vivait encore, et que j'ai pu ainsi comprendre le télégramme annonçant sa maladie.... Il y avait eu entre lui et mon oncle de pénibles dissentiments.... On ne me parlait jamais de lui, et, peut-être sans qu'on eût dit rien de formel, je le pleurais secrètement comme si j'eusse été orpheline.
Séverin n'avait rien oublié des confidences de Landry sur un père indigne, une sorte de vagabond dont la jeune fille ignorait l'existence. Il lui sembla étrange d'avoir été mêlé à ce grand changement dans la vie de Léna.
--Vous allez laisser un vide à vos parents de Bretagne, dit-il, un peu embarrassé. Ne prévoyez-vous pas que vous retournerez près d'eux, dans un certain temps?
--Je ne rentrerai au Coatlanguy qu'avec mon père, et je crains que mon oncle ne veuille pas l'y recevoir! dit-elle avec un soupir involontaire.
--Et votre ancienne vie ne vous manquera pas trop?
Elle soupira de nouveau.
--Je l'ai parfois trouvée monotone, oppressante; cependant, si je pouvais ramener mon père dans la maison qui a été la sienne, je crois que je serais heureuse.
--En attendant, vous aimerez Venise, et monsieur votre père fera votre éducation artistique. Vous ne savez pas quelles jouissances vous sont réservées ici. C'est une vie à part, étrange, pittoresque, et les palais, les églises débordent de trésors sans nombre.... Voulez-vous m'autoriser à vous remettre mon adresse pour M. Lebreton? Quand il pourra me faire la faveur de me recevoir, je viendrai me rappeler à son souvenir. Je demeure, moi aussi, sur ce quai lumineux et gai.... J'espère que vous verrez Saint-Marc aujourd'hui?
--La Soeur veut m'y envoyer.
--Alors, permettez-moi de vous faire remettre quelques livres, des guides qui vous aideront à jouir de Venise.
Elle le remercia, et rentra près de son père, qui se souvint, après quelques efforts, du jeune Français qui venait le regarder peindre, et causer avec lui des maîtres vénitiens.
Un quart d'heure après, elle recevait les livres promis, et elle les feuilleta avec un intérêt ardent jusqu'au moment où la Soeur la força à s'habiller et à sortir.