‹ La Robe brodée d'argentChapitre 23 sur 46 · XXII

XXII

Elle tremblait comme une feuille lorsqu'elle se laissa tomber sur une des banquettes de la salle d'attente, essayant de calmer son émoi et de remettre un peu d'ordre dans ses pensées.

L'apparition soudaine de Landry avait rouvert sa blessure, et le lieu où elle le rencontrait rendait sa souffrance encore plus vive. Dans les allusions voilées qu'il avait faites si souvent devant elle, il y avait l'espoir d'un voyage d'Italie. Il avait dit que c'était le voyage de noces idéal, qu'il rêvait d'y conduire sa femme. Et, par une ironie des choses, ils se retrouvaient réunis dans cette gare, ils allaient faire ensemble cette route de rêve,--ensemble, mais aussi séparés qu'on peut l'être ici-bas, lui courant avec sa mère tendrement tyrannique, au milieu de toutes les recherches du luxe, vers le plaisir, l'art, le farniente raffiné,--elle seule, pauvre, s'en allant vers le devoir, la tristesse, la mort peut-être, reniée par son oncle, indifférente à son père. Elle eut un mouvement de révolte, une minute de découragement, avec l'impression profonde du mal que lui avait fait Landry; mais, à ce moment, l'homme d'équipe revenait la chercher, et l'idée de n'être point reconnue prima toutes les autres. Elle baissa son voile, à travers lequel il était impossible de la reconnaître, et gagna rapidement le wagon dans lequel on lui avait réservé un coin.

L'employé lui donna quelques renseignements complémentaires, et se chargea de prévenir le conducteur du train qu'elle avait une recommandation pour lui.

Alors, derrière l'abri de son voile, elle vit passer le groupe élégant dont la vue l'agitait cruellement. Après avoir installé Mme Desmoutiers dans un wagon-lit, les deux jeunes gens se promenèrent sur le quai, fumant tranquillement. Landry jetait des regards curieux dans l'intérieur des voitures, et tout à coup, il s'arrêta devant celle de Léna.

--Julie n'a point trouvé de place dans la voiture de Florence, elle changera en route, dit-il, parlant évidemment de la femme de chambre.

Léna respira: elle avait craint qu'ils n'allassent à Venise.

--As-tu vu cette dame qui se dirigeait vers les secondes, avec un manteau à capuchon? reprit Landry sans prendre la peine de baisser la voix. Cela m'a fait un drôle d'effet... tout à fait la mante bretonne.... Eh! la voilà, à l'extrémité de ce wagon.... Ce doit être une Anglaise.

Il reprit sa promenade, tandis que Séverin jetait un coup d'oeil rapide dans l'intérieur du compartiment. Léna respira plus vite; mais elle savait qu'il était impossible de distinguer ses traits sous l'abri miroitant de son voile.

Le conducteur du train vint lui parler, lut la carte du sous-chef de gare, et lui promit de veiller sur elle. Séverin s'approcha de lui un peu après.

--Il y a, dit-il, dans la voiture 1040, une dame qui a très peu l'habitude des voyages. Puis-je vous demander de vouloir bien vous occuper d'elle, notamment à la frontière?

--Une Bretonne? Un des sous-chefs de Montparnasse me l'a déjà recommandée, répondit le conducteur. Elle va à Venise.

Séverin lui glissa dans la main une pièce de cinq francs, et regagna le wagon-lit.

Il s'abstint de faire part de sa découverte à Landry. Mais son oeil perçant avait reconnu Léna non seulement à son attitude, mais encore au mouvement d'effroi avec lequel, en l'apercevant, elle avait détourné la tête.

Pourquoi s'en allait-elle ainsi toute seule? Ne pouvait-elle plus supporter la vie austère qu'elle avait cru échanger contre le bonheur? Avait-elle là-bas quelque parent, ou quelque amie pouvant lui offrir le soulagement d'un changement de lieu? Cherchait-elle la bienfaisante distraction du travail? Quoi que Landry pensât de sa situation, avait-elle eu besoin d'un emploi rétribué?

Ce problème le tint éveillé une partie de la nuit. Il avait le sentiment très vif du tort irréparable causé à cette enfant par son cousin au coeur léger; depuis surtout qu'il avait vu Léna, il se rendait compte de ce qu'elle avait pu souffrir, et de l'abîme qu'un brillant espoir avait creusé entre son passé et son présent. S'il avait consenti à accompagner à Florence sa cousine et son fils, c'était pour étudier ce dernier, pour surprendre en lui un honnête regret, un sentiment sincère. Mais le dernier mot de Landry devant l'apparition d'une mante bretonne venait de dissiper sa dernière illusion, et de lui prouver que ce caprice d'une imagination volontaire était déjà oublié. Un remords le prenait de donner quelques semaines de sa vie à deux êtres pour lesquels il n'éprouvait, en ce moment, rien moins que de la sympathie. Il se sentait presque honteux d'être de leur famille, comme si l'astuce de Mme Desmoutiers et la légèreté de Landry eussent rejailli sur lui, comme s'il avait une responsabilité dans la manière odieuse dont avait été traitée cette jeune fille. Il éprouvait un vague désir de réparation, un secret besoin de la protéger, au moins d'une manière invisible, et lorsqu'il tomba enfin dans cet état à demi conscient pendant lequel les idées prennent des formes incomplètes, dans lequel le convenu cesse d'exister, il songea à changer son itinéraire, et à aller jusqu'à Venise, pour veiller, sans se montrer, sur cette enfant, et pour avoir le soulagement de la voir saine et sauve aux mains de gens respectables, capables de la protéger.

Et cette idée prit corps en lui. Il était accoutumé à céder à ses impressions, n'ayant aucun devoir précis l'empêchant de les suivre, et il avait déjà regretté, en se mettant en route, d'avoir pris un billet pour Florence....

A Modane, on dut descendre pour la visite de la douane. Léna qui, depuis déjà quelque temps, contemplait avidement le décor, nouveau pour elle, des montagnes et des lacs, baissa soigneusement son voile, l'entortilla autour de son cou, et alla, comme les autres, se placer derrière sa malle. Heureusement elle était très loin de Landry, qui avait les yeux gonflés de sommeil, et qui essayait de suivre les recommandations de sa mère, demeurée dans le wagon, et d'épargner à ses objets de toilette le contact trop brusque des mains des douaniers.

Léna fut libérée une des premières, et, ayant pris quelques provisions, elle regagna son compartiment sans avoir été reconnue.

L'angoisse qui lui serrait le coeur, la perspective du terrible inconnu qui l'attendait, la torture enfin de savoir si près d'elle celui qui aurait dû être son compagnon de voyage dans ce pays enchanté, tout cela l'empêchait de jouir de la beauté des sites. Lorsque, aux stations, Landry descendait et passait devant elle, elle endurait de vraies terreurs, et elle ne respirait que lorsqu'il était remonté en wagon.

Ce supplice, du moins, prit fin à Turin. Elle savait que là avait lieu la bifurcation. Elle accueillit avec un soulagement intense le coup de sifflet qui annonçait le départ de son train, et avec ceux qu'elle laissait derrière elle, son affreux cauchemar disparut.

La température devenait plus douce; elle se débarrassa du voile qui était une petite torture pour elle, accoutumée à affronter les rudes brises d'Arrez, et elle put s'intéresser dans une certaine mesure au paysage qui se déroulait devant elle.

Succombant à la lassitude, elle s'endormit à la tombée du jour. Tout à coup, un souffle d'air humide et salé pénétra dans le wagon, et elle s'éveilla en sursaut, regardant autour d'elle. Une jeune lune répandait une lueur diffuse, qui lui permit cependant de voir autour d'elle une immensité mouvante: le train était engagé sur l'étroite chaussée qui traverse l'Adriatique et mène à la ville des lagunes.

Alors, toute son anxiété pour son père se réveilla, et elle essaya de préparer son esprit à cette parole fatale: «Il est mort....»

Le train s'arrêta. Les lumières de la gare l'éblouirent au sortir de l'obscurité; la foule sortant des wagons l'entoura et la heurta; des appels bruyants retentirent dans une langue inconnue, et elle se sentit lamentablement perdue, se demandant si quelqu'un était là pour elle, et comment on pourrait la reconnaître. Elle éprouva, en cette minute, la sensation de détresse la plus intense de sa vie; et, comme on prétend que les gens qui se noient revivent en une seconde leur existence antérieure, elle eut la vision simultanée du presbytère de Boulommiers et de la grande cuisine au chaud foyer du Coatlanguy.

--Voulez-vous me permettre de vous demander si quelqu'un vous attend? Puis-je avoir l'honneur de vous être utile?

La joie soudaine et irraisonnée d'entendre parler français se dissipa aussitôt, dans la stupeur mêlée d'effroi qu'elle ressentit en voyant Séverin de Salles devant elle. Elle regarda instinctivement s'il était seul: il la comprit.

--Personne ne m'attend, dit-il, je suis seul, tout à fait libre, et heureux si je puis vous être utile.

Elle eut alors la même impression qu'au presbytère: une confiance d'enfant en face d'un respect profond, chevaleresque.

--Mon père a dû m'envoyer quelqu'un, dit-elle, rassurée.

Et, lisant la surprise dans son regard, elle reprit aussitôt:

--Mon père habite Venise.... Il est peintre, c'est Hervé Lebreton. Mais il est très malade....

Sa voix faiblit, tandis qu'un soulagement instinctif venait à Séverin, bien qu'il ne comprît guère.

--La gare se vide, il va devenir aisé de se reconnaître.... Voyez ces deux personnes: elles cherchent quelqu'un.

Léna regarda avidement. Un homme d'âge moyen, très brun, bien vêtu, surveillait les voyageurs. Près de lui était une vieille femme, nu-tête, avec un long châle noir aux franges traînantes. Séverin se dirigea immédiatement vers eux, et leur adressa la parole en italien; puis ils revinrent vers Léna.

--Le docteur Peponi, le médecin de monsieur votre père, dit Séverin.

--Oh! mon Dieu! Vit-il?

Le docteur comprit son angoisse plutôt que ses paroles, et Séverin se hâta de traduire sa réponse, qui fit revivre la pauvre fille: M. Lebreton était certainement mieux.

Ils sortaient de la gare, et Léna tressaillit de surprise en voyant devant elle l'eau scintillant sous les lumières mouvantes des gondoles, et sur le ciel étoile, les profils sombres des hautes constructions.

Comme en rêve, elle descendit les degrés et entra dans la noire gondole avec le docteur et la vieille Italienne, qui ramenait frileusement son châle sur sa tête. Maintenant qu'elle savait son père vivant, il lui semblait qu'elle ne pourrait plus souffrir.

Séverin, demeuré sur la marche glissante, se découvrit du même geste respectueux qui inspirait à la jeune fille une confiance irraisonnée.

--Me permettez-vous d'aller prendre demain des nouvelles de monsieur votre père, que j'ai eu l'honneur de connaître autrefois? dit-il. Je viens d'expliquer au docteur par quel hasard je vous ai aperçue dans le train.

Léna donna un assentiment empressé, puis essaya de parler au médecin. Mais ils se comprenaient si mal que, rassurée, après tout, elle s'absorba dans l'étrange et déconcertante nouveauté de ce qui l'entourait.

Les petites lumières se croisaient par centaines sur le canal Grande. Les gondoles, minces et noires, passaient comme l'éclair. Parfois, une façade mieux éclairée rayonnait un instant d'une blancheur de marbre, et les faîtes des palais découpaient sur le ciel des lignes bizarres. La gondole tourna court, et, pour abréger, se lança dans un canal étroit et sinueux. Là, les murailles se resserraient. Parfois, un pont dessinait sa courbe au-dessus de l'eau sombre. Aux tournants, un cri doux et tranquille avertissait ceux qui venaient en sens inverse, sans que jamais un choc ou un heurt eût lieu dans ces rencontres.

Léna avait une sensation de rêve; elle perdait même la notion du temps. La seule chose réelle qui demeurât pour elle, c'était l'ombre d'une gondole suivant la sienne, et, sans qu'elle sût pourquoi, une impression de sécurité semblant liée à cette escorte silencieuse.

Elle se retrouva tout à coup dans le canal Grande. Les lumières redevenaient nombreuses; on distinguait les palais gothiques, puis la coupole superbe de la _Salute_ apparut, avec ses volutes de marbre, puis le campanile de San-Giorgio, tandis qu'à gauche se massaient les arbres du jardin royal. Tout à coup, ce fut la Piazetta, avec ses deux hautes colonnes; San-Marco, dont un rayon de lune faisait étinceler les mosaïques fond d'or, puis la colonnade du palais ducal, supportant les murs percés d'ogives.

Léna comprenait les mots brefs par lesquels son compagnon lui désignait ces merveilles. Elle vit encore le Ponte dei Sospiri, tout blanc. Puis la gondole se rangea devant un embarcadère; c'était le quai des Esclavons, le terme du voyage.

Guidée par le docteur et suivie par la silencieuse Italienne, dont les yeux parlaient, à défaut de la langue, Léna pénétra dans une haute maison sombre. La vieille femme alluma une petite lampe posée près de la porte, et monta la première, éclairant de son mieux l'escalier noir et les murailles de marbre verdies par l'humidité. Il semblait à Léna qu'elle montait depuis un temps infini, lorsque le docteur l'arrêta sur un large palier.

--È qui....

La vieille femme glissa une clef dans une serrure, et la petite lampe éclaira vaguement une antichambre au fond de laquelle une veilleuse brûlait devant une Madone. Léna vit briller des pierreries sur la robe et le voile, et murmura un _Ave_. Il lui était doux, en franchissant ce seuil inconnu, de saluer l'image de la Vierge-Mère.

Le docteur lui fit signe d'attendre, et pénétra dans une pièce intérieure. Le coeur de la jeune fille battait à grands coups. Comment allait-elle trouver son père, et quel accueil lui ferait-il?

Elle n'attendit pas longtemps. La porte se rouvrit, et le docteur lui prit la main et l'entraîna....

La chambre était vaste, avec un plafond très élevé, orné de peintures, et un sol carrelé sur lequel étaient jetés quelques tapis. La première personne que Léna aperçut fut une religieuse vêtue de noir avec une guimpe et une cornette blanches, qui lui causa une joie tumultueuse en lui souhaitant le bonsoir en français, et qui lui montra d'un geste un lit très bas, sur lequel un homme encore beau, avec des cheveux gris et des yeux trop brillants, tendait les bras vers elle.

Alors elle tomba à genoux, et, fondant en larmes, répéta le mot qu'elle n'avait jamais dit, et qui imprégnait ses lèvres d'une douceur étrange:

--Papa!... Oh! cher, cher papa!...

Et, pour la première fois aussi, elle entendit une voix basse et faible murmurer:

--Ma petite fille!...

...Elle reste agenouillée près du lit, regardant avidement, avec un mélange de joie et d'angoisse, ces traits minces et tirés, ces yeux fiévreux enfoncés dans de profondes orbites, ces mains maigres et nerveuses qui cherchent les siennes. Elle l'aime déjà, et la pensée qu'il est encore très malade la torture.

--Votre père a eu une crise de poitrine, dit la Soeur. Parler ce soir lui est interdit, il faut craindre la fatigue. La joie de votre arrivée est presque trop forte pour lui, en ce moment; vous devez consentir à le quitter, à le laisser s'habituer tout seul à ce bonheur. Demain, vous prendrez votre place près de lui.

Léna appuya ses lèvres, oh! avec quelle ferveur, sur ce front un peu étroit, bien modelé, rayé de mille petites rides. Il lui sourit, et la laissa aller. Alors elle remercia le docteur, et suivit la Soeur et la vieille femme qui l'attendaient.

Dans un cabinet voisin, on avait dressé un lit et une table de toilette; cela avait l'air d'une installation provisoire, et cette pièce étroite, aux murs délabrés, d'une élévation hors de proportion avec sa largeur, sans tentures, presque sans meubles, n'offrait rien de séduisant. Mais Léna était trop heureuse pour ne pas voir en beau toutes choses; son père était vivant, elle avait senti sa tendresse, le reste lui importait peu; quelques soucis qui lui fussent réservés, elle se sentait capable de tout supporter désormais.

Elle était brisée de fatigue, et le sommeil avait enfin raison d'elle. Elle ne voulut cependant pas quitter la Soeur avant de savoir qu'il y avait chez son père une amélioration réelle.

--Oui, il peut vivre, chère demoiselle. Seulement, ce sera maintenant à vous à le soigner, car il est très usé, plus vieux que son âge.... Et il était bien seul....

--Ce n'était pas ma faute! dit Léna, dont les larmes jaillirent.

--Mais tout est maintenant pour le mieux. Je resterai aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, je vous aiderai à vous faire comprendre de Giuseppa, la femme de journée. Nous sommes, au couvent, trois Soeurs françaises....

--C'est un bienfait de Dieu pour moi, ma Soeur.

La religieuse lui indiqua d'un geste une petite image de la Sainte Vierge, qu'elle avait piquée au mur à l'aide d'une épingle, et se retira avec un bon sourire.

Alors Léna fit une courte prière, et tomba endormie sur son dur matelas et son oreiller de laine.