V
Un riant soleil éclaira la solennité du Rosaire.
Landry prit place dans le banc des Coatlanguy, qui, un peu élevé, dominait la masse des cheveux longs et des coiffes blanches de l'assistance. L'église était petite, mais charmante avec ses vieux vitraux, ses arceaux de granit, son jubé de Kersanton, ses retables sculptés et ses statues naïves.
Goulven et son père chantaient à pleine poitrine le Gloria et le Credo, et Landry, entraîné plutôt, peut-être, par la note pittoresque que par la dévotion, mêla à leurs voix rudes sa voix harmonieuse.
Le prône lui parut long, bien qu'il s'émût à cette coutume touchante de redire aux vivants les noms de ceux qui passèrent avant eux en ce lieu saint, et qui dormaient tout près, dans le cimetière rustique.
La sortie de l'église fut bruyante et joyeuse, chacun s'interpellant, les groupes se formant sur la place. Les tombes du cimetière étaient pieusement visitées; en Bretagne, les trépassés restent mêlés à l'existence humaine. Jusqu'au milieu des fêtes, leur souvenir est présent; les joyeux propos du repas nuptial s'interrompent soudain devant la prière qui s'élève en faveur des absents.
Landry put voir quelle place occupait, dans ce petit pays, la famille de Coatlanguy. Le maire gardait le prestige de son vieux nom; malgré sa fortune amoindrie, il était encore le seigneur du manoir, et les paysans lui savaient un gré inconscient d'être quand même devenu l'un d'eux.
Il tenait vraiment dans sa main ces êtres rudes, indépendants par nature, mais qui s'étaient librement donnés. Aux jours de vote, pas un ne manquait à l'appel, pas un n'oubliait le mot d'ordre. Et aux offices ils demeuraient fidèles, réjouissant le coeur de leur prêtre.
Le dîner de midi fut un peu plus recherché, en l'honneur du dimanche. La conversation roula sur les coutumes du pays, sur les traditions jalousement gardées, et aussi sur les légendes terribles ou gracieuses qui s'attachaient aux sites et aux demeures. Puis les jeunes filles s'en allèrent à leur toilette, tandis que Landry fumait au jardin avec le maire et son fils, dans la grande paix et le silence de ce dimanche ensoleillé.
Comme le second son des vêpres tintait dans l'air tranquille, Landry s'arrêta court devant l'apparition soudaine qui s'offrait à lui sous le porche du manoir. Dans l'ogive profonde sur laquelle montait le lierre, Loïzik et Léna se tenaient, souriantes, pour avertir leur oncle que les vêpres avaient sonné. Loïzik, appelée ce jour-là à l'honneur de porter la statue de la Sainte Vierge avec trois autres jeunes filles, était vêtue de blanc: robe de mousseline à plis, long châle traînant en crêpe de Chine merveilleusement brodé; elle avait remplacé sa petite coiffe ronde par un pittoresque et immense cornet de dentelle, rappelant le hennin du moyen âge. Elle semblait ainsi plus pure et plus candide encore qu'à l'ordinaire; et son regard naïf alla chercher une approbation dans celui de Goulven, approbation qui, pour être silencieuse, n'en fut pas moins éloquente.
N'étant point aujourd'hui «dans les honneurs», Léna n'était pas habillée de blanc; cependant, elle s'était faite belle,--si belle que son oncle la regarda avec surprise.
--Qu'est-ce qui t'a pris, Lénik, de mettre aujourd'hui ta plus belle robe? Ce n'est cependant qu'une petite fête!
Léna rougit.
--Une petite fête, le saint Rosaire! Et une procession! A quoi sert d'avoir des robes pour les laisser miter dans le bahut!
Le vieux paysan secoua la tête avec indulgence.
--Bah! les jeunes filles sont coquettes.... Vous voyez donc, M. Desmoutiers, le costume riche des filles de Fouesnant; la mère de Lénik en était.... La petite ne sera pas plus belle le jour de ses noces; il n'y manque que la fleur d'oranger pour qu'elle ait tout à fait l'air d'une mariée de chez nous.
Ces paroles amenèrent sur les joues de Léna une rougeur encore plus vive, et elle se retourna brusquement sous prétexte d'arranger le châle de sa cousine.
Elle était jolie à miracle, et son costume éblouit Landry. Au bas de la jupe de drap fin, qui laissait voir ses pieds, très petits, chaussés de souliers à boucles, il y avait une haute et superbe broderie d'argent, qui se répétait au corsage et sur le velours des manches un peu larges. Le petit tablier de brocart crème à fleurs roses avait sa bavette garnie de passementerie d'argent, et les dentelles de la coiffe et du col étaient de grand prix. Enfin, une chaîne d'or, passée au cou de la jeune fille, soutenait une croix antique, à la fois riche et curieuse, et des bagues à l'ancienne mode ornaient ses doigts d'un brun doré, à demi cachés sous des mitaines de soie noire.
Landry adressa aux jeunes filles des compliments enthousiastes, s'efforçant de tenir la balance égale, bien que la meilleure part de son admiration allât à la jolie Lénik.
Il eut, pendant les vêpres, plus d'une distraction. Il se passionnait pour ce milieu; il se figurait qu'il eût aimé y vivre; il admirait les principes, les théories, jusqu'à l'inflexibilité du maire, et surtout il pensait qu'aucune jeune fille, parmi toutes celles qu'il connaissait, si pareilles, n'avait le charme, la saveur, l'originalité de cette délicieuse Léna, portant comme une princesse sa robe brodée d'argent.
Il jouit en artiste, peut-être plus qu'en chrétien, de la procession déployant ses pittoresques théories à travers les chemins creux, et marcha près de Goulven derrière le maire qui, très droit et très fier, suivait le recteur avec son adjoint; sa ceinture tricolore tranchait sur le large plastron de sa chemise blanche, et égayait l'austérité de son costume.
La soirée fut encore occupée et charmée par la musique; puis, le lundi matin, il descendit, le coeur serré, pour prendre congé de ses hôtes.
Le temps avait changé. Au ciel bleu de la veille, éclairé par un riant soleil, avait succédé une couleur gris pâle, qui semblait jeter sur toutes choses un voile de mélancolie. Landry s'imaginait en trouver le reflet sur le visage de Léna. Elle était pâle, et le cerne léger étendu sous ses yeux disait qu'elle n'avait guère dormi.
Elle était seule dans la cuisine quand Landry y entra pour déjeuner, et il y avait quelque chose de fiévreux dans ses mouvements.
--Quel souvenir je garderai de ces deux jours vraiment délicieux! dit-il d'une voix qu'il s'en voulait de trouver altérée. Je bénis l'accident qui m'a conduit sous ce toit....
--Oui, ce sera pour vous un souvenir léger, comme un dessin dans un album, répondit-elle avec effort. Mais pour nous, il vaudrait peut-être mieux que vous ne fussiez pas venu!
Il tressaillit, et chercha, sans y parvenir, à rencontrer son regard.
--Quand on vit comme nous, reprit-elle, disposant le couvert sans lever les yeux, il est meilleur d'ignorer qu'il y a un autre monde, un monde plus raffiné, où l'on cause, où l'on jouit des arts, où les manières sont moins rudes.... Je me suis aperçue, ces jours-ci, que je suis très ignorante, ajouta-t-elle, et je comprends mal les grands mots qu'on emploie dans les livres.... Mais je me demande, quelquefois, si l'atavisme dont on parle tant est une réalité, si les instincts de mes grand'mères, les dames de Coatlanguy, ne combattent pas les habitudes paysannes auxquelles je devrais être rompue....
Landry avait déjà constaté la confiance un peu naïve avec laquelle elle s'exprimait devant lui. Ce n'était pas un défaut de réserve: cela, il le savait, il le sentait, mais la simplicité d'une vie primitive, l'ignorance du monde et du convenu, la foi instinctive, implicite à la loyauté d'autrui. Il fut pris d'un émoi véritable en face de cette âme visiblement tourmentée, qui luttait contre sa destinée.
--Il y a dans cette vie tant de noblesse et de poésie! murmura-t-il.
Elle le regarda, cette fois, avec une ironie triste.
--Et tant de prose odieuse, surtout! Il nous est défendu de lire et de faire de la musique, sauf le dimanche.... On ne se soucie pas de savoir si nous avons besoin d'aliment pour notre esprit, s'il nous suffit de passer notre vie à faire des nettoyages, à surveiller la cuisine et à baratter du beurre....
--Pourquoi cette vie serait-elle toujours la vôtre? dit-il, presque malgré lui.
--Pourquoi? Parce que la sphère où j'ai été élevée, ou plutôt que j'ai seulement entrevue, m'est fermée à jamais....
Elle dit ces mots plus bas, avec un accent triste, et l'on y sentait encore cette même confiance naïve et attendrissante.
Landry la comprit: elle ne pouvait être choisie par un homme de son monde à lui, et elle ne saurait s'unir à ceux de sa condition; ses aspirations et ses goûts secrets étaient trop raffinés.
--Mais, reprit-il involontairement, suivant le cours de ses pensées plutôt qu'il ne lui répondait, votre cousine n'a-t-elle pas été élevée comme vous?
--Non, pas tout à fait. On a eu la sagesse de la faire instruire dans un milieu plus modeste. Mon oncle, qui est si sage, a erré en m'envoyant là où j'ai tant joui et tant souffert....
L'entrée de Loïzik l'interrompit. Une angoisse demeurait au coeur de Landry. Avec la générosité et l'ardeur de sympathie de son âge, il prenait une part étrangement vive à la souffrance de cette jeune fille. Il la comprenait; il devinait tout à coup quelles lacunes avait pour elle cette vie dont il n'avait vu que les grandes lignes pittoresques, et aussi quelles rudesses la froissaient dans ce milieu sain et noble, mais fruste. Si elle y demeurait toujours, elle souffrirait de cet isolement du coeur pour lequel sa nature brillante semblait si peu faite; si elle épousait un homme qui ne fût pas son égal, elle endurerait pis encore, et mourrait peut-être des froissements et des désillusions....
Il y eut un peu de hâte: il ne fallait pas manquer le train. Toutes les mains se tendirent vers l'hôte, on l'invita cordialement à revenir, et à ce moment, il décida, en effet, que cet adieu ne serait pas le dernier.
Il monta avec Goulven dans le cabriolet du maire, et se pencha pour voir encore ceux qu'il quittait. Debout contre le mur gris et vénérable sur lequel se fanaient les dernières fleurs de la Passion, le maire se tenait, droit, athlétique. Les deux jeunes filles agitèrent la main en signe d'adieu; mais, tandis que Loïzik restait dans la cour jusqu'à ce que la voiture eût disparu, Léna rentra brusquement dans la maison.
Alors, un sentiment de tristesse indicible envahit l'âme de Landry, sous la voûte rougissante des arbres qui laissaient voir par endroits un pâle ciel breton.