‹ La Robe brodée d'argentChapitre 6 sur 46 · VI

VI

LANDRY A M^{ME} DESMOUTIERS

«Morlaix, octobre.

»Vous vous plaignez de l'emploi exagéré que je fais des cartes postales, chère maman aimée, et vous vous inquiétez des suites de mon accident. Je ne vous en aurais pas parlé, s'il eût été grave. La vérité est que ma main droite a été un peu froissée; mais je la remue sans peine aujourd'hui, et je vais vous rassurer tout à fait.

»D'abord, vous vous êtes mépris sur le genre d'hospitalité que j'ai reçue; ce n'est pas dans une vulgaire ferme bretonne, mais dans un manoir délicieusement vieux et pittoresque que j'ai été recueilli. Vous seriez enthousiasmée de cette famille de gentilshommes qui se voue, par un sentiment très haut, à ce noble et modeste labeur de la terre, et qui a pris à tâche de conserver autour d'elle la vieille foi et les traditions antiques. M. de Coatlanguy pousse le respect de sa mission--car c'en est une qu'il accomplit,--jusqu'à porter le costume national qui, d'ailleurs, fait ressortir d'une manière plus frappante son type singulièrement aristocratique. J'ai vécu là des jours inoubliables, et en chassant, je retourne volontiers chez lui. Votre fils y a des succès, maman chérie; il y fait de la musique et y dit des vers comme dans un salon parisien; à la porte, restée ouverte, les domestiques viennent écouter, bouche bée; puis, en échange, me chantent des sônes bretons. Savez-vous que je suis tenté d'apprendre cette belle et forte langue?

»Quand j'aurai un peu chassé, je vous reviendrai, et je jouirai doublement de ma mère chérie, bien que je m'attende à trouver la vie parisienne un peu mièvre et nos installations un peu trop recherchées, après cette liberté d'allures, cette simplicité de moeurs, cette grandeur désolée que je goûte ici.

»Je vous aime et vous embrasse avec une tendresse encore doublée par l'absence.»

LANDRY A SÉVERIN DE SALLES

«Morlaix, octobre.

»Mon vieux Séverin, ce n'est donc plus seulement ma mère qui se plaint: ton vieux flair s'éveille, et tu fais appel à ma confiance.

»Tu sais que, pour toi, elle est entière; mais avant de t'ouvrir mon coeur, je voulais y lire clairement moi-même, et envisager froidement une situation qui a bien ses côtés compliqués.

»Séverin, oui, c'est vrai, je suis amoureux.

»Tu sais quelles étaient mes idées sur le mariage: il m'y fallait un peu de roman. Je devais prévoir que les idées de ma mère n'étaient pas pareilles. Or, elle a toujours prétendu me marier, et moi, in petto, j'ai toujours été résolu à me marier tout seul.

»Le roman, mon ami, ah! je l'ai trouvé, avec le bonheur, dans cette maison un peu étrange où le hasard m'a conduit..... Le cadre, d'abord, et l'entourage: un vieux manoir transformé en ferme, le cachet très noble du plus utile des labeurs sur une demeure seigneuriale, le sang des seigneurs d'autrefois rajeuni et vivifié par celui de ces paysans bretons fiers et indomptables.... Des hommes de fer et de granit, des femmes adorables d'énergique douceur. L'une d'elles.... Oh! Séverin, que ne suis-je peintre ou poète pour te transmettre son image!... L'une d'elles garde, à travers les rudesses de sa vie, les ressouvenirs, les affinements, les aspirations d'une race.... Tout ce qui lui est révélé d'une existence plus douce, plus artistique, répond en elle à des instincts avides et douloureux. Et si j'admets pour sa cousine, avec une tendre admiration, la tâche rustique, utile, féconde qui la cloue à son sol et l'attache à son peuple, je voudrais rendre à Léna la sphère qui a été celle de ses aïeules, la sphère vers laquelle elle aspire inconsciemment.

»Et, après tout, pourquoi ne choisirais-je pas ma femme dans ce milieu très sain et très haut? L'oncle de Léna, ce gentilhomme paysan qui laboure la terre pour y retenir par son exemple un peuple dont la terre est le salut, n'est-il pas mille fois plus honorable que les brasseurs d'affaires et les manieurs d'argent dont ma mère attire les filles? Ces femmes pures et austères qui ont, ainsi que la femme forte de l'Écriture, mis la main aux rudes travaux, ne garderont-elles pas mieux leur maison que les poupées folles de toilette et de plaisir qui, jusqu'au seuil du mariage, sont des sphinx, mais qui, dans l'intimité du foyer, laisseront voir le vide béant de leur tête et de leur coeur?

»Je hais le convenu, surtout depuis que j'ai vu ici des êtres sincères, naïfs, qui ne cachent point leur personnalité, et qui en ont une, je t'en réponds!

»Donc, quelle objection aurait ma mère contre Mlle de Coatlanguy, suffisamment instruite, jolie à ravir, douée de principes et de qualités admirables, et... que j'aime follement, mon ami, et pour ma vie entière?

»Aurait-elle (ma mère,) un préjugé contre ce costume breton, protestation superbe, exemple permanent, prédication, si je puis dire, en faveur du passé? Hélas! il faudra bien que Léna, en devenant ma femme, quitte sa robe brodée d'argent et sa coiffe aérienne. Je n'ai pas assez rompu avec les préjugés pour l'amener ainsi à Paris; mais je regretterai ce joli costume de Fouesnantaise.

»Dans un milieu aussi simple, aussi sincère, on se connaît mieux en quelques jours que dans le nôtre en de longs mois. Je suis retourné, d'ailleurs, à Coatlanguy; j'y ai ma chambre, ma place à table; je chasse le dimanche avec Goulven, le fils de la maison, et on me laisse, sans en prendre ombrage, revenir de la messe aux côtés de Léna.

»Mon ami, je suis presque effrayé de l'influence que j'ai eue sur elle. Un peu de musique révélée, un jour ouvert sur la poésie moderne (elle en était au grand siècle avec, comme adjuvant, deux ou trois odes de Lamartine et d'Hugo), quelques conversations, et ces attentions banales d'homme bien élevé qu'elle ne soupçonnait pas dans son rude milieu, ce peu l'a soudain affinée; sa pensée est plus prompte, son goût s'éveille, son regard s'anime.... Devine-t-elle que je l'aime? Je ne sais, elle est si délicieusement candide! Mais mon coeur s'émeut à voir la lumière sur son visage, quand je parais.... L'enlever de la maison où elle souffre, bien qu'on l'y aime chèrement, lui donner les joies qu'elle goûterait si bien, c'est une perspective qui me grise de bonheur....

»Séverin, ne peux-tu savoir discrètement si j'aurais à lutter beaucoup pour faire accepter à ma mère un mariage auquel, il faut bien te le dire, je suis bien décidé? Choisis le moment favorable, et parle pour préparer les voies, si tu le juges bon.

«A toi de coeur.»

»Elle est orpheline; cette considération pèserait peut-être près de ma mère, qui achèverait, sans lutte d'influences, de la raffiner, de l'ajuster à notre milieu.»

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