VII
Séverin de Salles venait de lire pour la seconde fois la lettre de Landry, et un pli rayait son front légèrement dégarni.
Il était environ huit heures, et son domestique venait de desservir les restes de son repas très sobre, et de lui apporter du café dans la chambre qui lui servait de bibliothèque.
Il avait, sur le quai Bourbon, dans un vieil hôtel majestueux et délabré, un appartement exigu, sorte de pied-à-terre où il venait passer quelques mois ou quelques semaines dans l'intervalle de ses voyages. C'était sommairement, austèrement meublé, et ceux de ses amis qui avaient connu sa luxueuse installation du boulevard Saint-Germain, pendant le court laps de temps de sa vie mariée, s'étonnaient à loisir de cette simplicité de Spartiate. Les plus intimes, qui savaient l'amour ardent, la passion qu'il avait eue pour sa femme, trouvaient étrange qu'il eût repoussé loin de lui tout ce qui lui rappelait de si chers et tendres souvenirs: peut-être ne pouvait-il pas supporter les objets témoins de cette union si tôt rompue. Toujours est-il qu'un moine n'eût pas jugé son appartement trop luxueux, et qu'il ne s'y trouvait rien de ce qui avait jadis charmé les yeux de sa jeune et jolie femme.
Séverin avait près de trente-cinq ans, et son front légèrement chauve, ses cheveux grisonnants, l'expression austère, parfois amère de sa physionomie, lui eussent fait donner davantage. Le chagrin n'avait point rendu sa vie stérile. Il rapportait de ses voyages des notes que se disputaient les revues en renom, et il s'occupait avec une intelligence et une activité extrêmes des grandes oeuvres de notre époque, auxquelles il prodiguait sans compter une fortune trop considérable pour ses goûts personnels.
Cette fortune, jointe à des dons hors ligne, l'avait fait rechercher dans les milieux divers de ce qu'on appelle l'élite. Mais il vivait retiré, repoussait les avances, et fuyait la société des femmes. Après mainte tentative pour le décider à se remarier ou, tout au moins, à reparaître dans le monde, on avait dû conclure qu'il était inconsolable, et quelques amis avaient seuls gardé avec lui des rapports plus ou moins intimes.
Parmi ces exceptions étaient Landry Desmoutiers et sa mère. Une parenté assez rapprochée avait été d'abord la meilleure raison de ces relations conservées; puis il avait été touché par la sympathie de cet homme beaucoup plus jeune que lui, qui plaignait son malheur sans jamais le blesser, et qui, gâté et volontaire, s'était cependant plus d'une fois incliné devant ses conseils.
Tandis que, regardant vaguement le feu de bois qui envoyait de grands jets clairs dans l'âtre à l'ancienne mode, il réfléchissait à ce qu'il venait de lire, son domestique frappa à sa porte et lui remit un billet.
Il poussa un soupir impatient, en déchirant l'enveloppe épaisse et satinée. Le feuillet était couvert d'une écriture qu'il connaissait bien, et qui, d'ordinaire, fine, régulière, élégamment modelée, s'allongeait en lignes à peine lisibles.
· · ·
«Mon cher Séverin, une lettre de Landry me rend très inquiète. Voulez-vous être très, très bon? Venez prendre une tasse de thé avec moi, ce soir, tout à l'heure, et nous causerons de ce cher enfant étourdi.»
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Causer de Landry avec sa mère était, pour Séverin, une perspective peu attrayante. Il se trouvait fréquemment mêlé aux petits conflits de ces deux êtres qui s'aimaient chèrement, mais qui étaient également volontaires. Il faut le dire, plus d'une fois il avait pris contre la mère, positive, mondaine, sèche de coeur pour tout ce qui n'était pas son fils, le parti du jeune homme, chevaleresque, un peu poète, un peu trop porté aux illusions. Mais, ce soir, il lui semblait que la situation était grave; Landry avait senti se développer son indépendance, il parlait en homme, alors qu'il agissait peut-être en enfant ou en fou.
Séverin jeta un coup d'oeil de regret sur une pile de brochures qu'il s'apprêtait à couper, et se leva en soupirant pour répondre à l'appel de sa cousine.
Il prit son pardessus, et se dirigea le long des quais dont lui habitait la partie abandonnée, et elle le point le plus aristocratique.
Il aimait à circuler, le soir, le long des eaux noires qui charriaient comme de brillantes étincelles le reflet des lumières de leurs rives. La silhouette majestueuse de la vieille cathédrale, la flèche élégante de la Sainte-Chapelle, les toits aigus et la façade du Louvre, tout cela prenait à cette heure un aspect mystérieux, grandiose, comme si toutes les voix du passé cherchaient à se faire entendre dans l'accalmie du soir. Il resta un instant accoudé au parapet pour achever son cigare, puis pénétra sous la voûte de l'hôtel où Mme Desmoutiers occupait, depuis son mariage, le même appartement.
--J'ai l'illusion d'être dans une maison à moi, disait-elle.
Et ses amis, ces Parisiens blasés auxquels les déménagements sont faciles et légers, lui savaient gré de leur offrir un coin fixe, où ils retrouvaient des souvenirs et des traditions.
Séverin fut aussitôt introduit dans le petit salon où, comme l'avait écrit Landry, une double ligne de conseillers, de présidents à mortier, de bourgeoises très fières semblaient regarder dédaigneusement les bibelots modernes mélangés, en petit nombre, il est vrai, aux vieux meubles authentiques dont maint d'entre eux s'était servi.
Un abat-jour d'un jaune pâle atténuait la lumière d'une très grosse lampe, et dans le jour adouci de la chambre, la laque blanche ou grise des fauteuils, les cadres d'or terni, le miroitement des vitrines mettaient des taches claires ou brillantes.
--Enfin, vous voilà! C'est bien à vous d'être venu si vite, et de m'avoir probablement sacrifié une laborieuse soirée!
Séverin s'inclina. Les paroles étaient aimables et chaleureuses, le sourire de Mme Desmoutiers charmant; mais il savait que tout cela était un peu affecté, et qu'elle s'inquiétait médiocrement des ennuis ou des sacrifices des autres, quand il s'agissait de son fils.
Elle était encore jeune, mais elle mettait une coquetterie savante à ne pas paraître redouter la vieillesse. Sa mise était sévère, bien que très élégante; une robe d'intérieur en crêpe de Chine noir, garnie de dentelle blanche, faisait ressortir la douce pâleur de son teint, et elle poudrait ses cheveux, qui se décoloraient.
Elle lui montra une bergère en face d'elle, puis entama tout de suite le sujet qui la hantait.
--J'ai enfin une lettre de Landry! Tenez, regardez-la.
Elle prit, sur un guéridon placé près d'elle, une lettre dépliée, et étudia avidement le visage de son cousin, tandis qu'il la lisait.
Séverin passa à cette lecture plus de temps qu'il n'était nécessaire. Les choses n'en étaient pas au point qu'il avait cru vis-à-vis de Mme Desmoutiers: à elle, Landry, loin de rien préciser, n'avait pas même parlé de l'existence des jeunes filles.
Séverin replia la lettre et la posa sur le guéridon, attendant ce qu'allait dire sa cousine.
--Voyons, mon ami, s'écria-t-elle avec impatience, que pensez-vous de tout cela?
--Mais qu'en pensez-vous vous-même, ma cousine?
--Oh! dit-elle, dépitée, ne faites pas le diplomate! D'abord, ce style embarrassé, haché, ne ressemble en rien aux jolies lettres que m'a écrites Landry jusque... jusqu'à son accident. Cette missive étrange, arrivant après une série de cartes postales, me paraît grosse de réticences... Et puis, c'est louche... Il parle d'une main contusionnée, et avoue qu'il fait de la musique.... De la musique! Ce n'est pas, je pense, pour un vieux paysan et son fils le chasseur! Un piano, cela suppose des jeunes filles--Or, pourquoi ne me parle-t-il pas tout simplement, tout franchement, des habitantes de cette ferme, ou de ce manoir?
Séverin, plein d'admiration pour des déductions dont il pouvait constater toute la justesse, ne put retenir un sourire.
--Qu'en pensez-vous? répéta Mme Desmoutiers. Ne suis-je pas logique?... Mais vous ne semblez pas aussi étonné que vous devriez l'être! ajouta-t-elle, frappée d'une idée soudaine. Séverin, Landry vous a écrit!
Séverin se rappela la demande de Landry: «Prépare les voies, si tu le juges bon.»
--Oui, j'ai reçu des cartes et une lettre, dit-il tranquillement.
--Eh bien! ai-je raison? Vous parle-t-il de la jeune fille?... Séverin, vous me faites mourir! Montrez-moi cette lettre!
--Ma chère Jeanne, je ne l'ai pas sur moi; mais j'ai pour principe de ne jamais communiquer les lettres, même les plus insignifiantes.
--A une mère!... Mais enfin, que dit-il?
--Il me donne des détails pittoresques, et me décrit des moeurs et des types comme nous n'en soupçonnons évidemment pas à Paris. Ses gentilshommes paysans ont une vraie noblesse.
--Et une rusticité encore plus grande! Et elle? Parlez donc, enfin!... Du reste, je suis folle! C'est une amourette sans conséquence, ou même rien du tout....
--Je le pense comme vous, et je crois que l'admiration de Landry s'en ira en fumée dès qu'il aura repris pied dans le monde civilisé.
--Évidemment! Je perds la raison quand il s'agit de cet enfant.... Que vous dit-il d'elle, Séverin?
--Il fait d'elle, comme vous dites, un fort séduisant portrait.... Une très jolie fille, portant un vieux nom authentique, élevée au couvent, instruite et distinguée, et vêtue, comme une fée Morgane, de broderies d'argent et de précieuses dentelles.
--Mais c'est du roman!
--Landry est romanesque, dit Séverin, retenant un sourire.
--Vous ne pensez pas que... qu'il commette la folie de parler, de s'engager?
--Non certes; pas sans vous avoir parlé d'abord.
--Et je le raisonnerai! s'écria-t-elle, soulagée.
--Ma chère Jeanne, dit Séverin s'enfonçant dans sa bergère, ayant l'honneur de recevoir vos confidences aussi bien que celles de votre fils, il m'est évidemment imposé d'être impartial, et de conseiller ce que je crois le meilleur. Je ne désire pas plus que vous un mariage qui, s'il n'est pas une mésalliance, sortirait Landry de sa sphère, on y introduirait une femme incapable de s'y adapter. Dans l'intimité d'un foyer, et dans les rapports forcés avec le monde extérieur, ce n'est pas assez d'avoir des principes solides, des qualités sérieuses: il faut une parité d'éducation, d'habitudes, de goûts, ce qui résulte tout naturellement d'avoir vécu dans le même milieu. Je crois donc que Landry regretterait avant peu de s'être ainsi engagé, et je crois également que, malgré la facilité qu'ont les femmes à se plier aux situations, cette jeune fille ne serait pas heureuse. Il est donc désirable d'enlever Landry à son rêve, d'autant que, s'il se prolonge, il peut laisser derrière lui des regrets, des souffrances irréparables.
Quelque chose se pinça dans les traits de Mme Desmoutiers, et elle fit un geste indifférent, laissant deviner que les regrets d'une inconnue la touchaient fort peu.
--Alors, que conseillez-vous, mon ami?
--D'abord, de ne pas heurter votre fils, d'éviter toute discussion avec lui, de ne pas même vous opposer ouvertement à ses projets quand il vous les dira; mais de le rappeler sous un prétexte plausible, puis de le replonger dans son milieu, dans sa vie, de la distraire, d'arranger un voyage.
--Parfait! Oh! vous verrez comme je serai adroite! D'abord, j'ai un gros rhume; je vais l'exagérer, appeler mon fils, puis lui demander, comme vous me le conseillez, de m'accompagner dans le midi, en Italie, en Espagne, n'importe où... Ah! mon pauvre Séverin, que de tourments nous donnent ces grands garçons! Landry, qui est si charmant, si recherché, peut faire un mariage superbe... Quand je pense qu'il va s'éprendre d'une paysanne, évidemment sans le sou, dont les manières le couvriraient de confusion!
--Mettons les choses au point, dit Séverin un peu sèchement. Je n'ai point l'intention de me mêler de n'importe quel mariage superbe pour Landry. Ce n'est pas parce que cette jeune fille est pauvre que je juge son projet malheureux: c'est parce que, le connaissant à fond, je prévois qu'une fois son enthousiasme calmé, il aurait des regrets infinis. Je songe même à la tranquillité et au bonheur futur de cette enfant, en désirant que Landry ne la revoie pas.
--Oh! vous êtes bien bon! Des intrigants odieux! Des gens qui, pour reprendre un rang dans le monde, ont attiré mon fils et l'ont enjôlé!
--Ceci n'est pas probable. Le portrait que me fait Landry des Coatlanguy est trop vivant pour n'être pas vrai. Ce sont des simples, j'en suis sûr, incapables de tant d'intrigue. Qui sait, même, si ce cultivateur intransigeant ne refuserait pas sa nièce à un bourgeois!
--Oh! quant à cela!... Enfin, ne discutons pas les détails, puisque nous sommes d'accord sur le fond.... Voulez-vous vous charger de rappeler Landry, de lui dire que je suis malade, que vous avez vu mon docteur....
Le visage de Séverin devint tellement glacé, que Mme Desmoutiers s'interrompit, un peu interdite.
--Vous autres femmes, dit-il d'un ton de sarcasme, vous vous entendez trop bien à intriguer et même à... mentir, pardonnez la crudité du mot, pour qu'il vous soit nécessaire d'appeler à votre aide la diplomatie masculine, très inférieure. Arrangez-vous avec Landry comme il vous plaira, je ne saurais m'en mêler.
Il se leva en disant ces mots, et elle protesta contre ce prompt départ.
--Quoi! sans prendre de thé? Attendez un peu, on va nous en apporter....
--Merci, je suis pressé....
Elle retint un instant sa main.
--Séverin, qu'allez-vous lui répondre?
--Rien; c'est une manière de s'en tirer, et je suis assez mauvais épistolier pour qu'il ne s'étonne pas de mon silence.
Il s'inclina, dégagea sa main, embrassa d'un coup d'oeil le petit salon confortable avec ses portraits majestueux, ses meubles de style, ses recherches de tout genre, et, un instant après, il se retrouvait sur le quai, en face de la rivière piquetée d'or et des silhouettes grandioses des vieux monuments.
«Oh! le convenu, oh! les habitudes!... pensait-il en allumant son cigare. Si Landry eût été un autre homme, j'aurais pris son parti. Après tout, on a peut-être plus de chances de trouver un coeur sincère dans un milieu primitif. Mais je le connais: tout, chez lui, est à fleur de peau, et cet amour romanesque s'étiolerait dans ce cadre parisien.... On ne transplante ni l'ajonc ni les bruyères de cette rude terre de là-bas....»
Une demi-heure après, plongé dans un de ses livres favoris, il semblait avoir oublié ce qui venait de se passer.