L'IVROGNE.
Si vous désirez mieux, ce sera très cher, car On écorche les Juifs à Sichem...
PIERRE, insolemment.
A Sichar!
UN VIEILLARD.
O ma ville, ce sobriquet te déshonore!
UN JEUNE HOMME.
Prenez garde! On pourrait un jour aller encore Souiller votre vieux temple avec des ossements!
PIERRE, indigné.
Oh!
LE PRÊTRE, entraînant le jeune homme.
Laissons-les.
UN SAMARITAIN, avant de sortir, se retournant.
Leur temple offense Dieu!
(Ils sortent.)
PIERRE.
Tu mens!
(Criant à la cantonade.)
Il n'existe qu'un temple au monde...
LA VOIX D'UN SAMARITAIN, au loin.
C'est le nôtre!
(Éclats de rire.)
SCÈNE IV
JÉSUS, LES DISCIPLES
PIERRE, descendant.
Maudit soit ce pays! Que la peste s'y vautre! Et que la sauterelle y tombe, avec son bruit!
JACQUES, de même.
Que la nielle sur l'arbre abolisse le fruit, Ou que le ver l'attaque au fond de la réserve!
ANDRÉ, de même.
Et que la femme avorte et que l'homme s'énerve! Qu'ils connaissent toutes les soifs, toutes les faims! Que tous leurs ennemis viennent sur leurs confins, Et qu'il ne reste rien de leurs villes rasées!
PIERRE.
Que jamais, jamais plus, sous les bonnes rosées, Vous ne vous incliniez et vous ne murmuriez, Citronniers, amandiers, grenadiers et mûriers! Que jamais plus sous les fruits lourds l'arbre ne crie!...
JÉSUS.
Les bénédictions de Dieu sur Samarie!
(Il descend.)
PIERRE.
Quoi, Rabbi? Mais ces mots de toi, que je retins: «Évitez les Gentils et les Samaritains. Ne prêchez qu'aux brebis d'Israël!...»
ANDRÉ.
Oui, toi-même Tu paraissais haïr ces païens!
JÉSUS.
Je les aime.
PIERRE.
Je te les entendis cependant prononcer, Ces paroles. Pourquoi?
JÉSUS.
C'était pour commencer. Vous n'aviez pas encore assez large poitrine Et je ne pouvais toute y loger ma doctrine. Si je vous avais dit d'aimer jusqu'aux Gentils, Vous vous seriez scandalisés, mes chers petits. Pouvais-je sans danger, dans votre ombre première, Faire entrer brusquement tout mon flot de lumière? A vous, faibles, verser d'un coup tout mon vin fort? Non, certes, et c'est pourquoi j'étais prudent d'abord: Je filtrais le rayon, je mesurais la dose, Je n'osais tout livrer. Mais voici l'heure. J'ose.
ANDRÉ.
Quoi! de n'être pas Juif, cela n'empêche rien.
JÉSUS.
Élisée a guéri Nahaman le Syrien.
PIERRE.
Quoi! nous devons aimer ces gens de Samarie?
JÉSUS.
Et vous les aimerez, puisque je vous en prie.
PIERRE.
Que nous demandes-tu, Rabbi?
JÉSUS.
D'être parfaits. On se sent allégé quand on porte mon faix. Portez-le. Chérissez le prochain.
PIERRE.
Ce qu'on nomme Le prochain, est-ce donc un vil païen?
JÉSUS.
Un homme, Qui de Jérusalem allait à Jéricho, Rencontra des voleurs. On le frappe, on le blesse, Ses cris demeurent sans écho Et, le croyant mort, on le laisse. Il n'est plus qu'une plaie, il gît; Le sang fuit de son corps comme le vin d'une outre... Passe un prêtre. Il voit là ce corps, ce sol rougi: Il passe outre. Passe un lévite. Il voit cet oeil où meurt le jour: Il passe outre, à son tour. Passe un Samaritain. Il voit la pauvre tête: Il s'arrête. Il saute de sa mule; il s'empresse; en versant Du baume mêlé d'huile, il étanche le sang; Il prend doucement sous l'aisselle L'agonisant, Puis il le monte sur sa selle, Le porte à l'abri, le descend, Le fait coucher, le veille encore, Et le lendemain à l'aurore, Ayant mandé les hôteliers Et leur ayant donné d'avance Deux deniers, Il leur dit: «Je m'en vais. Mais, pendant mon absence, Qu'on en prenne soin, qu'on le panse; A mon retour, je compte bien Payer le surplus de dépense.» Et puis il s'en va, ce païen! --Voulez-vous maintenant me dire, en conscience, Du malheureux mourant délaissé comme un chien Lequel par sa conduite Fut vraiment le prochain, Le prêtre, le lévite, Ou le Samaritain?
PIERRE.
Mais...
JÉSUS.
Avez-vous compris?
JACQUES.
Certe!...
JEAN, à Jésus, le guidant vers la margelle du puits.
Assieds-toi. Respire. Les chemins furent longs et pierreux.
ANDRÉ.
Et le pire C'est qu'on dit les voleurs terribles, par là-bas... Un surtout... Je ne sais plus son nom...
JÉSUS, doucement.
Barabbas.
JEAN, s'agenouillant près de lui.
Tu t'es interrompu pour demander la route Quand tu nous expliquais--continue, on écoute!-- La Fable de celui qui semait son terrain.
JÉSUS, souriant.
Que faut-il expliquer?
JEAN.
Qu'est-ce que le bon grain?
JÉSUS.
C'est celui que je sème.
PIERRE, s'asseyant à ses pieds.
Et le champ?
JÉSUS.
C'est le monde.
ANDRÉ, de même.
La moisson?
JÉSUS.
C'est tous mes élus, la moisson blonde.
JACQUES, de même.
L'autre grain?
JÉSUS.
C'est celui que sème le méchant Qui, dès que vous dormez, vient vite dans le champ.
BARTHÉLEMY, de même.
Les moissonneurs enfin, maître?
JÉSUS.
Ce sont les anges: Car c'est là-haut, mes chers épis, que sont les granges!
PIERRE.
Je ne dormirai plus pour garder la moisson!
JÉSUS.
Tu dormiras encore.--Et de cette leçon Retenez bien surtout qu'il faut que l'on tolère: Aussi n'arrachez pas l'ivraie avec colère, De peur que vous n'alliez, dans le même moment, En arrachant l'ivraie arracher le froment.
NATHANAËL, avec une gourmandise triste.
Le froment!... Ça sent bon, quand on vient de le moudre!... J'ai faim.
JÉSUS.
Demande au ciel qu'il laisse se résoudre Ce nuage qui passe en manne au goût de miel!
PIERRE.
Et tu crois?...
JÉSUS.
Mais oui. Toi, Pierre, demande.
PIERRE.
Au ciel?
JÉSUS.
Oui.
PIERRE.
Et la manne, alors, pleuvra?...
JÉSUS.
Blonde et friande.
PIERRE.
Mais...
JÉSUS.
Demande.
PIERRE.
Pourtant...
JÉSUS.
Demande.
PIERRE.
Je...
JÉSUS.
Demande.
PIERRE, sans conviction.
Ciel, fais pleuvoir sur nous ce miel aérien Qui plut sur les Hébreux, jadis.
(Un temps.)
Il ne pleut rien.
JÉSUS.
Parce qu'à ta demande il se mêlait un doute. Si vous aviez la foi, si vous l'aviez bien toute, Vous diriez à ce mont: «Marche, énorme rocher!» Et le Mont Garizim se mettrait à marcher. Hommes de peu de foi, cherchez tout seuls des vivres... Moi je vais lire ici,--dans d'invisibles livres. Allez tous: Pierre, André, Jacques, Nathanaël, Judas.
(Ils s'éloignent. Jésus à Pierre, qui sort le dernier, tout déconfit.)
Oui, Pierre, un jour, les anges de mon ciel T'ayant rassasié du vent de leurs écharpes, Te désaltéreront d'un murmure de harpes; L'âme se nourrira de souffles et d'accords!... En attendant, cherchez la pâture du corps!
(Les disciples se dirigent les uns vers la ville, les autres vers les champs. Jésus reste seul.)
Je suis las!... Il le faut!... Il faut, sans fin, que j'aille, Et que soit, pour mes mains, griffante la broussaille, Et, pour mes pieds, que les cailloux soient aiguisés!... Mais le salut jaillit de mes membres brisés Comme le vin des grains écrasés de la vigne, Et cette lassitude heureuse, elle est le signe Qu'ici va s'accomplir quelque chose de bon: Car toujours, ô mon Dieu, de ton fils vagabond Chaque fatigue aura quelque suite divine, Et je sens, puisqu'ainsi je souffre, je devine, Puisque d'épuisement je suis presque mourant, Que quelque chose ici va s'accomplir de grand!... Les rayons tombent droit; voici la sixième heure. --Un chant de flûte vient dans le vent qui m'effleure. --Une femme... Elle sort de Sichem... D'un pas lent, Elle vient. Elle vient au puits. L'air est brûlant...
(Il s'est rassis au bord du puits.)
Même, elle est assez près déjà pour que je voie Le triple collier d'or, la ceinture de soie, Et les yeux abaissés sous le long voile ombreux... Que de beauté mon Père a mis sur ces Hébreux! --J'entends tinter les grands bracelets des chevilles. Voici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles Savent, en avançant d'un pas jamais trop prompt, Soutenir noblement l'amphore sur leur front. Elles vont, avec un sourire taciturne, Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne, Et tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte, auquel Le bras levé dessine une anse sur le ciel!...
(A ce moment la Samaritaine paraît en haut du sentier.)
Immortelle splendeur de cette grâce agreste! Je ne peux me lasser de l'admirer, ce geste Solennel et charmant des femmes de chez nous, Devant lequel je me mettrais presque à genoux En pensant que c'est avec ce geste, le même, Que jeune, obscure et douce, ignorant que Dieu l'aime, Et n'ayant pas reçu dans un grand trouble encor La Salutation de l'ange aux ailes d'or, Ma mère allait porter sa cruche à la fontaine.
Elle a beaucoup péché, cette Samaritaine Mais l'urne, dont a fui le divin contenu, Se reconnaît divine à l'anse du bras nu!... --Elle chante en rêvant à des amours indignes.
SCÈNE V
JÉSUS, PHOTINE
PHOTINE, descendant le sentier.
Attrapez ces renards qui ravagent nos vignes... L'amour est bien fort sur les coeurs! Donnez-moi du raisin à sucer, car je meurs. Le bien-aimé me fait des signes... Attrapez ces renards qui ravagent nos vignes!
A travers le treillage, hier, il me parla: «Debout, ma mie, et viens, ma belle! L'hiver a fui, la pluie est loin, les fleurs sont là: C'est le temps de la ritournelle. On prétend que quelqu'un dans le pays déjà Entendit une tourterelle; Que déjà, murissante, une figue coula!... Debout, ma mie, et viens, ma belle: L'hiver a fui, la pluie est loin, les fleurs sont là!»
JÉSUS.
C'est une âme légère autant qu'une corbeille
PHOTINE (Elle est arrivée au puits, et, sans regarder Jésus, elle attache l'urne à la corde; elle la laisse lentement descendre dans le puits.)
Je dormais. Quelquefois je dors, Mais tout de même mon coeur veille. Quelqu'un m'a crié du dehors: «Ouvrez, coeur, fleur, astre, merveille!»
J'ai répondu d'un ton malin A la chère voix reconnue: «J'ai quitté ma robe de lin: Puis-je vous ouvrir? Je suis nue.
J'ai parfumé mes pieds lavés Préalablement dans la neige Mes pieds blancs, sur les noirs pavés, Pour vous ouvrir, les salirai-je?»
Je dis... Mais je fus vite ouvrir: Contre lui je suis si peu forte! Il avait fui: j'ai cru mourir, Et quand j'eus refermé la porte
(Mes doigts avaient sur les verrous Laissé de la myrrhe sauvage), J'ai pleuré dans mes cheveux roux Et me suis griffé le visage.
JÉSUS.
Pas un instant sur moi ne s'est fixé son oeil.
PHOTINE.
Fuira-t-il devant moi, toujours, comme un chevreuil?
JÉSUS.
Voici qu'elle commence à remonter l'amphore.
PHOTINE, tournant la roue de bois qui tire la corde.
Mon bien-aimé--je t'ai cherché--depuis l'aurore, Sans te trouver,--et je te trouve,--et c'est le soir; Mais quel bonheur!--il ne fait pas--tout à fait noir: Mes yeux encore Pourront te voir.
Ton nom répand--toutes les huiles--principales, Ton souffle unit--tous les parfums--essentiels, Tes moindres mots--sont composés--de tous les miels, Et tes yeux pâles De tous les ciels.
Mon coeur se fond--comme un fruit tendre--et sans écorce... Oh! sur ce coeur,--mon bien-aimé,--qui te cherchait! Viens te poser--avec douceur--comme un sachet, Puis avec force Comme un cachet!
JÉSUS.
Dans le rond de l'amphore pleine elle se mire...
PHOTINE.
Comme un cachet d'airain, comme un sachet de myrrhe!...
JÉSUS.
... S'adresse en ce miroir des rires puérils, Regarde si le fard tient bien au bout des cils, Si ses doigts restent blancs malgré l'eau qui les gèle, --Et le Sauveur est assis, là, sur la margelle!
(Photine a remis sa cruche sur son épaule et s'éloigne.)
Elle s'en va. C'est bien la pauvre Humanité Qui frôle le bonheur et qui passe à côté!
(Photine remonte le sentier, murmurant encore sa chanson.)
Et si je ne faisais pas un signe à cette âme?... Elle passe... Si je la laissais passer?...
(Elle va disparaître.)
Femme!
(Elle se retourne, et le regarde d'un air insolent.)
J'ai soif: car les rayons du soleil sont très vifs. Fais-moi boire, veux-tu?
PHOTINE.
Je croyais que les Juifs --Et cet homme en est un, cela se connaît vite-- Ne pouvaient pas, avec quiconque est Sichémite, Avoir le plus léger, le plus lointain rapport! Notre pain, c'est pour eux de la viande de porc; Un miel, dont à Sichem l'abeille aurait sa ruche, Serait du sang d'oiseau pour eux! Donc, cette cruche Qui, toute fraîche, sort d'un puits samaritain, Et que sur son front vil une païenne tint, Tu devrais l'écarter d'un geste exécratoire, Au lieu de demander...
JÉSUS.
Je te demande à boire.
PHOTINE.
Ton dégoût par la soif est donc diminué? Sache que tu serais beaucoup moins pollué En foulant un reptile, en touchant un insecte, Qu'en étant secouru par quelqu'un de ma secte!
(Avec une volubilité méchante.)
Non, quand tu m'en prierais encor jusqu'à demain, Je ne descendrai pas la cruche sur ma main: Elle est sur mon épaule; elle est bien; je l'emporte. Adieu, l'Eliézer sans cadeaux, sans escorte! Si tu me pris pour Rebecca, tu te trompas! Tu dois avoir bien soif! Mais tu ne boiras pas.
(Redescendant un peu.)
Tu vois cette eau, cette eau limpide, si limpide Que lorsqu'il en est plein le vase semble vide, Si fraîche que l'on voit en larmes de lueur, En perles de clarté ruisseler la sueur, La sueur de fraîcheur que l'amphore pansue, Par tous les pores fins de son argile, sue!... Cette eau qui donne soif rien qu'avec son bruit clair, Si légère qu'elle est comme une liqueur d'air, Eh bien! pour toi, cette eau, c'est la loi, la loi dure, Cette eau pure, cette eau si pure, elle est impure!...
JÉSUS.
Femme!
PHOTINE.
Non, tu n'auras pas une goutte d'eau! Rien!
JÉSUS.
Si tu connaissais quel sublime cadeau, Quel envoi de clarté Dieu fait à l'heure noire, Et quel est Celui-là qui te demande à boire, Tu te serais peut-être avisée aujourd'hui De le Lui demander, femme, toi-même, à Lui.
PHOTINE.
Tu dis des mots obscurs pour me rendre attentive.
JÉSUS.
Et l'eau qu'il t'eût donnée eût été de l'eau vive!...
PHOTINE.
Je conviens, inconnu, que ta voix, que tes yeux Plaisent, et que tu sais, ô beau Juif captieux, Éveiller l'intérêt en parlant de cette onde... Tu n'as rien pour puiser. La citerne est profonde. De quelle eau parles-tu, d'un air noble et subtil? Où prendrais-tu cette eau? Mais d'ailleurs y a-t-il De l'eau semblable à celle-ci, de l'eau meilleure? On vient, pour en puiser ici, de plus d'une heure. Notre père Jacob creusa, pour sa tribu, Ce puits profond. Lui-même et les siens en ont bu, Eux tous, et leurs troupeaux, leurs chameaux et leurs zèbres; Et c'est une eau célèbre entre les plus célèbres. Tu ne vas pourtant pas dénigrer notre puits! Serais-tu donc plus grand que Jacob?
JÉSUS.
Je le suis.
PHOTINE.
Oh! si je te versais, dans tes deux mains en conque, Un peu d'eau de ce puits, tu verrais bien...
JÉSUS.
Quiconque Boira l'eau de ce puits aura soif de nouveau; Mais il n'aura plus soif, celui qui boira l'eau Que je lui donnerai; car en lui naîtra d'elle Le bondissement frais d'une eau perpétuelle, De sorte qu'il sera sans fin désaltéré Celui qui boira l'eau que je lui donnerai.
PHOTINE.
Quoi! pour l'éternité?... Mais j'y songe, peut-être, C'est l'eau que le prophète Élie a dû connaître, Lorsque dans le désert, sans boire, il s'en alla Si longtemps. Tu souris? Mais oui, je sais cela. Tu vois, je ne suis pas tout à fait ignorante. Sans boire, il est resté quarante jours, quarante! Vraiment tu connaîtrais son merveilleux secret? Seigneur, apprends-le moi. Cela m'éviterait De venir chaque jour porter ici l'amphore. Une eau dont on boirait sans avoir soif encore! Tout le monde en voudrait. On la vendrait très cher.
JÉSUS.
Tu ne m'entends qu'avec des oreilles de chair. Quand je veux l'élever, ton âme reste à terre.
PHOTINE.
Explique-moi quelle est cette eau qui désaltère Pour toujours, cette source au flot jamais tari?
JÉSUS.
Soit! Mais va tout d'abord me chercher ton mari.
PHOTINE.
Mon mari?
JÉSUS.
Va.
PHOTINE.
Mais je...
JÉSUS.
Ceci te déconcerte? Va chercher ton mari!
PHOTINE.
Je n'en ai pas.
JÉSUS.
Non certe, Tu n'en as pas. Disant cela, tu dis fort bien: Car l'homme avec lequel tu vis n'est pas le tien.
PHOTINE, reculant.
Seigneur!...
JÉSUS.
Tu dis fort bien. Car celui qui partage Ta couche, tu n'es pas sa femme davantage Que tu ne l'as été des cinq autres...
PHOTINE.
Seigneur!...
JÉSUS.
Car tu changeas cinq fois, ô femme sans pudeur, Et six fois tu connus les noces,--mais pas une, La foule des amis doucement importune, Ni les flambeaux...
PHOTINE.
Seigneur!
JÉSUS.
Ni le bruit jovial Du banquet, ni l'effroi sur le seuil nuptial, Ni les rameaux de myrte agités sur ta tête!
PHOTINE.
Seigneur, Seigneur, tu ne peux être qu'un prophète!
JÉSUS.
Parce que j'ai vu clair dans ton indignité, Voilà que tu me crois prophète. En vérité, Femme, je te dirai des vérités plus grandes.
PHOTINE.
O Maître, alors, dis-moi?...
JÉSUS.
Qu'est-ce que tu demandes?
PHOTINE.
Voici. Vous autres Juifs nous tenez en mépris Parce que nous prions sur ce mont. Or j'appris Que vos ancêtres--qui sont aussi nos ancêtres-- N'adoraient que sur lui! Que croirai-je? Les Prêtres, Les Docteurs y voient clair. Mais nous, les simples, nous Qui demandons la cime où l'on tombe à genoux, Nous restons étonnés que la cime soit double; Si l'on nous met entre deux monts, cela nous trouble; Chaque prêtre nous crie en nous vantant le sien: «Priez sur notre mont, il est le plus ancien!» --«Non! on ne peut vraiment prier que sur le nôtre!» Alors, nous ne montons ni sur l'un, ni sur l'autre, Et nous restons en bas, dans le val, au milieu... Et le val a des fleurs qui font oublier Dieu.
JÉSUS.
Rassure-toi car l'heure vient, elle est venue Où l'on ne priera plus le Père, âme ingénue, Ni sur le Garizim, ni dans Jérusalem. Apprends que désormais, ô femme de Sichem, Les vrais adorateurs n'adoreront le Père Qu'en esprit et qu'en vérité; car la prière Ne peut pas à l'Esprit plaire selon le lieu. Car le Père est Esprit, car il n'est qu'Esprit, Dieu! Et c'est donc dans l'Esprit, et dans l'Esprit encore Et dans l'Esprit toujours, qu'il faudra qu'on l'adore.
PHOTINE.
J'ai vécu loin du Dieu que fait aimer ta voix. Pourtant j'ai toujours eu trois croyances: je crois Que d'entre les tombeaux, un jour, on ressuscite; Que d'un Ange, parfois, on reçoit la visite, Et surtout,--oh! surtout,--je crois obstinément Qu'il viendra, le Promis, et j'attends en l'aimant L'Ha-Schaab, ou le Christ, qu'on nomme encor Messie!
JÉSUS, levant les yeux au ciel.
Les plus humbles, toujours! Oh! je te remercie, Mon Père!
(A Photine.)
Et de ce Christ, dis-moi, que penses-tu?
PHOTINE.
Qu'il viendra.
JÉSUS.
Bien. Et puis, quand il sera venu?
PHOTINE.
Quand il sera venu...
JÉSUS.
Qu'est-ce que tu supposes?
PHOTINE.
Je suppose qu'il nous apprendra toutes choses.
JÉSUS.
O mon Père, ces mots si simples, entends-les!... Femme, tu les as dits, les mots que je voulais. Lève le front. Regarde-moi. Sois éclaircie. Je suis Cela, moi qui te parle,--le Messie!
PHOTINE, reculant, balbutiant et glissant à genoux.
Toi! Je... Christ!... Ha-Schaab!... Emmanuel!...
JÉSUS.
Jésus.
PHOTINE, tombant à genoux.
Mon Bien-Aimé...
JÉSUS.
Voilà que tu ne parles plus.
PHOTINE.
Mon Bien-Aimé... je t'ai cherché--depuis l'aurore, Sans te trouver,--et je te trouve,--et c'est le soir; Mais quel bonheur!--il ne fait pas--tout à fait noir: Mes yeux encore Pourront te voir.
Ton nom répand--toutes les huiles--principales, Ton souffle unit--tous les parfums--essentiels, Tes moindres mots--sont composés--de tous les miels, Et tes yeux pâles De tous les ciels.
Mon coeur se fond...
Grand Dieu! qu'ai-je fait? Que disais-je? Pour lui! le même chant! le même, ô sacrilège!... Pour lui, les mêmes mots, qui me servirent pour...
JÉSUS.
Je suis toujours un peu dans tous les mots d'amour. Mais, tant que ce n'est pas à moi qu'on les adresse, On ne fait qu'essayer les termes de tendresse.
PHOTINE.
Maître, pour t'adorer, j'ai dit ce que j'ai su!
JÉSUS.
Et ton hommage me fut doux. Je l'ai reçu.
PHOTINE.
Devant toi, que ce chant aux lèvres me remonte... Quelle honte!
JÉSUS.
Non, tu ne dois pas avoir honte. Comme l'amour de moi vient habiter toujours Les coeurs qu'ont préparés de terrestres amours, Il prend ce qu'il y trouve, il se ressert des choses, Il fait d'autres bouquets avec les mêmes roses: Car c'est à moi que tout revient. Et tôt ou tard, Le parfum acheté, d'aloès ou de nard, Que pour flatter les sens le marchand a cru vendre, Sur mes pieds douloureux finira par s'épandre, Et c'est par des cheveux défaits pour le péché Que ce parfum, sur mes pieds nus, sera séché. Ne crois donc pas que ta chanson me scandalise; Un coeur que je surprends ne peut, dans sa surprise, Se reconnaître assez pour inventer un chant. Mais il se trouble; il dit, dans son trouble touchant, N'importe quel fragment de chanson coutumière... Et la chanson d'amour devient une prière!
PHOTINE.
«Celui qui boira l'eau que je lui donnerai N'aura plus soif!» Seigneur, je n'ai plus soif, c'est vrai. Pour la première fois j'ai bu, pour la première! Oh! je voudrais pleurer sur tes mains de lumière... Comme il est bon! Il me les tend. Tu me les tends!... J'avais si soif, si soif, et depuis si longtemps! C'est ce vers quoi, sans fin, je reprenais mes courses, L'eau vive,--et j'en connais toutes les fausses sources! Quelquefois je croyais aimer, et qu'en aimant Tout irait mieux, et puis je n'aimais pas vraiment, Et je restais avec une âme encor plus sèche!... Mais, dès qu'on me parlait d'une autre source fraîche, L'espoir d'une eau nouvelle et de nouveaux chemins Me faisait repartir, mon urne dans les mains! Et je reconnaissais toujours la même route, Et le même bétail, au même endroit, qui broute, Les mêmes oliviers tordus et rabougris, Le même ciel d'azur ou le même ciel gris, Et d'un geste pareil, mais d'une âme plus vieille, Toujours, dans la citerne, hélas! toujours pareille De volupté saumâtre et de trouble plaisir, Je descendais toujours l'urne de mon désir... Mais à peine à cette eau ma lèvre touchait-elle Que déjà je brisais l'urne sur la margelle!
JÉSUS.
Oh! Photine, mais tout cela, je le savais!
PHOTINE.
Et maintenant, c'est dans la fraîcheur que je vais! Car mon âme a senti, de son ombre surprise, Sourdre, à flots de clarté, la fontaine promise! Jaillis, source d'amour, et monte en jet de foi, Et puis retombe en gouttes d'espoir, chante en moi, Chante! et suspends, au lieu d'une poussière infâme, Une poudre d'eau vive aux parois de mon âme!...
JÉSUS.
Tu trouves maintenant des mots ingénieux, Mais qui me touchent moins que les pleurs de tes yeux.
PHOTINE.
Mes mots sont sans valeur, et mes yeux sont sans charmes!
JÉSUS.
Les plus beaux yeux pour moi sont les yeux pleins de larmes. Et ne t'occupe pas des mots; je les entends.
PHOTINE.
Instruis-moi.
JÉSUS.
Je veux bien, là, pendant que j'attends. Mais tu me quitteras quand tu verras paraître Mes disciples.
PHOTINE, avec un geste vers sa cruche.
Avant de me parler, le Maître Ne goûtera-t-il pas à l'eau dont il voulut?
JÉSUS.
Je n'ai jamais eu soif, sinon de ton salut.
PHOTINE.
C'est vrai, naïvement j'offrais à boire au Fleuve!
JÉSUS.
Chaque fois que je bois une âme, je m'abreuve.
PHOTINE.
Je me couche à tes pieds. J'écoute.
JÉSUS.
L'air est bleu. Tout se tait... Je dirai le royaume de Dieu. Et comment on le perd, comment on s'en rend digne, L'ivraie et le froment, le sarment et la vigne...
PHOTINE.
J'écoute...
JÉSUS.
Je dirai le grain de sénevé, Le trésor enfoui, le diamant trouvé...
PHOTINE.
J'écoute.
JÉSUS.
... le danger des regards en arrière, Les mots qu'il faut choisir pour former la prière, Tout le troupeau quitté pour un agneau perdu...
PHOTINE.
J'écoute!
JÉSUS.
... le retour du Maître inattendu, Le grand chemin moins bon que la petite route, Et je te parlerai de mon Père.
PHOTINE.
J'écoute!...
Rideau.
DEUXIÈME TABLEAU
La Porte de Sichem
Derrière le rideau, avant qu'il s'écarte, tumulte de voix joyeuses, cris bizarres, chants, éclats de rire. Puis on découvre le marché qui se tient à la porte de Sichem.
Grande place, sur laquelle débouchent d'étroites ruelles en pente. Maisons à toits plats. Minces petits escaliers aux murs. A droite, la maison de Photine.
Au fond, la porte de la ville, sorte d'allée voûtée, obscure et profonde, au bout de laquelle luit une échappée sur la campagne et que surmonte la maison du Schoër, gardien de la porte; tourelle d'où ce gardien peut regarder au loin.
Grouillement d'un caravansérail. Haillons éclatants. Innombrables marchands. Étalages. Boutiques. Encombrement de sacs, de couffins et de jarres. Vers le fond, les Anciens sont gravement réunis: c'est à la porte de la ville que se traitent les affaires. Des enfants jouent. Des jeunes gens rient, s'amusent à soulever des pierres lourdes. Des femmes et des jeunes filles regardent les objets à vendre, jacassent.
Pierre et les Disciples sont là pour acheter des vivres, repoussés et raillés par les marchands.--Le Prêtre au fond, mêlé aux Anciens.
SCÈNE PREMIÈRE
PIERRE, LES DISCIPLES, LA FOULE
CRIS DES MARCHANDS.
Blé! Fruits! Lait! Miel! Riz! Sel! Des rékilim tout frais!...
PIERRE.
Leurs cris ont augmenté la faim dont je souffrais!
ANDRÉ.
Allons-nous-en.
PIERRE.
Marchande encor!
ANDRÉ.
C'est inutile. On se moque de nous!
UN MARCHAND.
Des petits flans à l'huile!
ANDRÉ, vivement.
Combien?
UN JEUNE HOMME, passant en courant, aux marchands.
Ce sont des Juifs. Soyez très exigeants.
(Les Disciples s'éloignent.)
AUTRE MARCHAND, à des passantes.
Jeunes filles, du fard pour les yeux?
AUTRE MARCHAND, à des passants.
Jeunes gens, Des roseaux de Mérôm pour vous faire des flèches?
PIERRE, à Nathanaël.
Ce vieillard a l'air bon, qui vend des figues sèches. Propose-lui...
AUTRE MARCHAND.
Copher pour les ongles, copher!
ANDRÉ, pendant que Nathanaël parle au vieillard.
Je meurs de faim.
PIERRE, à Nathanaël qui redescend.
Accepte-t-il le prix offert?
NATHANAËL.
Il m'a dit de m'aller cacher dans une crypte!
JEAN.
Pierre, je meurs de soif!
UN MARCHAND.
Des concombres d'Égypte!
PIERRE, résigné.
Essayons d'acheter un poisson!
(Ils remontent.)
UNE JEUNE FILLE, dans un groupe, interpellant une autre qui passe.
Noémi!... Que compte-t-il t'offrir, aujourd'hui, ton ami?
NOÉMI.
Devinez!
LA JEUNE FILLE.
Un bonnet de filet?
NOÉMI.
Non!
UNE AUTRE JEUNE FILLE.
Des socques, Pour faire un joli bruit en marchant?
NOÉMI.
Tu te moques!
UNE AUTRE.
Mieux encore? Un miroir de fonte?
NOÉMI.
Devinez.
UNE AUTRE.
Une bague?
NOÉMI.
Un anneau d'ivoire pour le nez!
TOUTES, éblouies.
Oh!...
PIERRE, au fond, à un marchand de poissons.
Ce thon, trois sékels?
LE MARCHAND.
Tu réclames? C'est quatre!
UN HOMME, avec des oiseaux sur les épaules.
Qui veut voir mes gentils petits oiseaux se battre?
(On fait cercle autour de lui.)
PIERRE, aux Disciples.
Partons!
ANDRÉ.
Qu'emportons-nous, en somme?
NATHANAËL.
Un peu de riz.
PIERRE.
Poussiéreux.
JACQUES.
Un fromage.
PIERRE.
Ancien.
ANDRÉ.
Des fruits.
PIERRE.
Pourris.
JEAN, montrant une maigre grappe de raisin sec.
Et cette grappe, enfin!...
PIERRE.
Ce n'est point, par Moïse! La grappe de raisin de la Terre Promise. On ne se mettra pas à deux pour la porter!
(A un Disciple.)
Et, dis-nous, trésorier, que peut-il nous rester?
LE DISCIPLE, montrant une bourse vide.
Rien.
(Il remonte. Tous se regardent.)
PIERRE.
Déjà?
ANDRÉ, hochant la tête.
Hum!
JACQUES, à mi-voix.
Judas nous vole. Prenons garde.
JEAN.
Quand on le dit au Maître, il sourit, le regarde, Et répond: «Il le faut, qu'il aime trop l'argent!...»
PIERRE.
Venez!
(Ils vont pour sortir. Au moment où ils passent sous la porte, cris dans la foule.)
LA FOULE.
Les Juifs s'en vont!--Chiens!--Pourceaux!--Voleurs!
PIERRE, doucement à Jean.
Jean, Je crois bien qu'il n'y a...
LA FOULE.
Ladres!--Rogneurs d'oboles!
PIERRE.
... De bons Samaritains que dans les paraboles!
(Ils sortent.)
SCÈNE II
LES MÊMES, moins LES DISCIPLES
(Depuis un moment, Azriel est arrêté devant la maison de droite, qui est celle de Photine.)
AZRIEL, à une servante qui a paru sur le seuil.
Elle est encor au Puits de Jacob?
LA SERVANTE.
Elle y est Encor.
UNE FEMME, à une autre.
Vois Azriel, comme il est inquiet Lorsque Photine...