Chapitre 111 Le secret de Luisa
Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue dans un abîme de réflexions.
Et d’abord quel pouvait être cet ennemi caché et anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une dénonciation adressée au comité royaliste, avait mentionné les moindres détails de la vie privée de Luisa ?
Quatre personnes seulement connaissaient les détails mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcière Nanno et Giovannina.
Le docteur Cirillo ! le soupçon ne pouvait pas même s’arrêter sur lui ; Michel le Fou eût donné sar vie pour sa sœur de lait.
Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.
La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et Luisa à une époque où cette dénonciation eût été payée ce qu’elle valait.
Elle ne l’avait point fait. On ne pouvait donc point attribuer la dénonciation qu’avait vue Backer à la cupidité mais à la haine.
Giovannina ! les soupçons s’arrêtèrent et, quoique bien vaguement, se fixèrent sur elle.
Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de haïr sa maîtresse ?
Évidemment, aucune ne se présentait à l’esprit de Luisa ; cependant, déjà depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l’humeur de sa camériste des altérations qui, tant qu’elle n’avait point eu à s’en rendre compte, lui avaient paru de simples bizarreries de caractère, mais qui maintenant lui revenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre des coups d’œil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, et cela surtout depuis la nuit où, devant s’embarquer, au lieu de s’embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d’une façon inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de mécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuis l’arrivée des Français à Naples, et surtout depuis qu’elle et Salvato s’étaient revus.
Dans son dédain trop grand de l’humble position de Giovannina, il ne lui vint pas même à l’idée qu’elle pût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes passions qui s’agitaient dans le cœur de la grande dame pussent s’agiter dans le cœur de la paysanne.
Seulement, ces soupçons de haine de la part de Giovannina persistèrent sans que la cause de cette haine lui fût connue.
Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, et, s’éclairant elle-même, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma la porte et passa dans sa chambre à coucher.
Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, qui lui préparait sa toilette de nuit.
Prévenue qu’elle était contre la jeune fille, elle surprit le coup d’œil dont celle-ci l’accueillit à son entrée dans sa chambre. Ce coup d’œil malfaisant fut suivi d’un sourire gracieux ; mais le sourire ne fut point tellement rapide, que la première impression ne demeurât dans son esprit.
Ne pouvant se douter de ce qui s’était passé, et n’ayant aucune idée des soupçons qui germaient dans le cœur de sa maîtresse, Nina voulut entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques détours qu’elle eût pris, si Luisa lui eût permis de continuer, eût certainement abouti à la visite qu’elle venait de recevoir ; mais Luisa y coupa court en lui disant sèchement qu’elle n’avait pas besoin de ses services.
Nina tressaillit, – elle n’était point habituée à être congédiée si durement, – et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.
La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. Après lui avoir défendu sa porte, non seulement Luisa avait consenti à le recevoir à deux heures du matin, mais encore elle l’avait reçu loin de tous les regards, les portes fermées, et dans l’appartement du chevalier.
Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie sévère ; mais, à son départ, elle était rentrée dans sa chambre le visage préoccupé seulement, attendri même. On voyait que ses yeux avaient, sinon pleuré, du moins senti l’humidité des larmes.
Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments plus doux ?
L’amour du beau jeune homme avait-il trouvé grâce dans son cœur, et y avait-il place dans ce cœur pour un amour nouveau à côté de l’amour ancien ?
C’était impossible à croire ; cependant, ce qui venait de se passer était bien extraordinaire.
Luisa, nous l’avons dit, avait remarqué le mauvais regard de Giovannina ; mais elle avait à réfléchir sur quelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur à trouver. Elle avait à réfléchir sur l’emploi qu’elle ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confié, et comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer.
Il fallait, avant tout, qu’elle vît le jeune officier ; mais elle ne le voyait jamais que le soir chez la duchesse. Là, leur rencontre était toute naturelle, le salon de la duchesse étant, comme l’avait dit Backer, un véritable club.
Or, c’était bien du temps perdu que d’attendre au soir : sur trois jours c’était un jour de perdu. Il fallait donc l’envoyer chercher, et à Michele seul on pouvait confier un message de cette espèce.
Elle étendit le bras pour sonner Giovannina ; mais, depuis dix minutes à peu près qu’elle l’avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa pensa qu’il était plus simple d’aller à la chambre de la jeune fille et de lui porter l’ordre que de la forcer à le venir chercher.
La chambre de Giovannina n’était séparée de celle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco.
Cette chambre était fermée par une porte vitrée seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que le pas de Luisa fût si léger que Giovannina ne pût l’entendre, soit que l’occupation à laquelle elle se livrait l’absorbât trop profondément pour qu’elle songeât à autre chose, Luisa, en arrivant à la porte, put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une table et écrivant.
Comme peu importait à Luisa de savoir à qui Giovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute il importait à Giovannina que sa maîtresse ne sût point qu’elle écrivait ; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se placer entre Luisa et sa lettre.
Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta de lui dire :
— Je voudrais voir Michele ce matin d’aussi bonne heure que possible : faites-le-lui savoir.
Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer sa lettre.
Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit dans la maison : c’était Giovannina qui se levait et sortait pour accomplir l’ordre de sa maîtresse.
Giovannina fut absente pendant près d’une heure et demie. Il est vrai qu’elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa maîtresse fût bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.
Au premier coup d’œil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu’il venait de se passer quelque chose de grave.
Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse ; ses yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtre qui dénonce l’insomnie.
— Qu’as-tu donc, petite sœur ? demanda Michele avec inquiétude.
— Rien, répondit Luisa en essayant de sourire ; seulement, le plus promptement possible j’ai besoin de voir Salvato.
— Ce ne sera pas difficile, petite sœur, et un saut est vite fait d’ici au palais d’Angri.
Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, rue Toledo, à ce même palais d’Angri où, soixante ans plus tard, logea Garibaldi.
— Alors, dit Luisa, va, et reviens vite !
Michele ne fit qu’un saut, comme il avait dit ; mais, avant qu’il fût revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato.
Elle était conçue en ces termes :
Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, j’ai reçu l’ordre du général de partir pour Salerne et d’y organiser une colonne que l’on envoie en Basilicate, où, à ce qu’il paraît, nous avons quelques troubles. J’estime que cette organisation, en y mettant toute l’activité possible, me prendra deux jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.
Si j’espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heure avec vous dansla chambre heureuse, je bénirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille faveur.
J’ai laissé au palais d’Angri des hommes chargés de m’apporter mes lettres. J’en attends plusieurs, mais je n’en espère qu’une.
Oh ! l’adorable soirée que j’ai passée hier ! oh ! l’ennuyeuse soirée que je vais passer aujourd’hui !
Au revoir, ma belle madone au Palmier ! J’attends et j’espère.
Votre Salvato.
Luisa fit un geste de désespoir.
Si Salvato n’était de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le temps de le soustraire au massacre de la nuit ?
Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine !
Le planton attendait une réponse.
Qu’allait répondre Luisa ? Elle n’en savait rien. Sans doute, la conspiration était organisée à Salerne comme à Naples. Le révélateur n’avait-il pas dit qu’elle devait éclater à Naples et dans ses environs ?
Elle crut un instant qu’elle allait devenir folle.
Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait que le messager attendait une réponse.
Elle prit une plume et écrivit :
Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En toute autre circonstance, je me serais contentée de vous répondre : « Vous aurez votre fenêtre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse. » Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd’hui Michele à Salerne ; il vous portera une lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt que j’aurai remis un peu d’ordre dans mes idées.
Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l’Intendance, ou le logement que vous aurez choisi enfin et où Michele ira vous chercher, dites où vous serez, afin que, partout où vous serez, il vous trouve.
Votre sœur, Luisa.
Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit au planton.
Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.
Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c’est-à-dire l’absence de Salvato et l’ordre qu’il avait donné de lui envoyer ses lettres à Salerne.
Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la journée, quelques commissions importantes à lui donner ; peut-être l’enverrait-elle à Salerne.
Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s’y enferma.
Michele, qui avait l’habitude de voir sa sœur de lait si calme, se retourna vers la jeune femme de chambre.
— Qu’a donc ce matin Luisa ? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard ?
— Je ne sais, répondit Giovannina ; mais elle est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.
Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina. Ce n’était point la première fois qu’il le remarquait, mais, cette fois, ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il en demander l’explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée d’une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait à sa physionomie l’impression d’une résolution prise et à laquelle il eût été inutile de s’opposer.
— Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n’est-ce pas ?
— De toute ma journée, de toute ma nuit, de toute ma semaine.
— Alors, viens avec moi.
Puis, se retournant vers Giovannina :
— Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle ; cependant, attendez-moi toute la nuit.
Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première.
— Madame, pour la première fois de sa vie, ne m’a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele ; tâchez donc de savoir d’elle pourquoi.
— Bon ! répondit le lazzarone, elle t’aura vue sourire.
Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui l’attendait impatiente à la porte du jardin.
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